Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

vendredi 26 février 2016

The Beatles - Please Please Me (1963)




  C'est là que tout commence. Nous sommes en 1963, et la pop va subir une accélération fulgurante. Après avoir sorti une poignée de singles mettant le feu aux hits-parades ("Love Me Do", "Please Please Me"), enfin vient l'album. Sauf qu'à l'époque le format album, malgré quelques exceptions c'est pas trop ça. Généralement les groupes sortent un ou deux singles géniaux, pouvant être des reprises, et étendent cela sur un format long d'une trentaine de minutes, avec des chansons un peu remplissage et pas toujours inspirées, souvent des reprises. Evidemment, ce n'est pas le cas de tout le monde mais c'est quand même peu ou prou la formule des albums pop du début des années 60. Et on va voir qu'avec ses 8 chansons écrites par les Beatles et ses 6 reprises, l'album respecte ce canon et en même temps a participé à le dynamiter. Mais on y reviendra.

  Ce qui caractérise cet album, c'est sa fraîcheur. Peu de disques ont une telle énergie juvénile. Cela est en partie dû à l'enregistrement du disque, outre les 4 morceaux déjà sortis en single (Faces A et B), les 10 titres qui complètent cet album ont été enregistrés en un total d'un peu moins de 10h en une seule séance aux studios Abbey Road. Autant dire qu'on est presque plus proches du live que du studio. Et ça se ressent dès le "I Saw Her Standing There" d'ouverture. Composition originale, c'est un morceau assez rock, en direct des fifties mais qui sonne frais et qui dévoile toute la fougue du McCartney de l'époque. 

  Et on entend tout de suite ce qui a fait la différence avec tous les autres groupes de l'époque : la mélodicité de la composition, l'alchimie du groupe, les choeurs harmonieux et énergiques, mais surtout le son... Ce son qui captive immédiatement, la basse ronde, les guitares claires, l'écho sur la voix, la batterie qui claque avec là aussi un léger écho... Tout sonne d'une façon précise et chaude, c'est un délice de tous les instants à l'écoute. On peut remercier l'équipe d'Abbey Road et George Martin.





  On enchaîne avec "Misery", plus pop, avec son intro accrocheuse et son piano (le son, les arrangements je vous dis, tendez l'oreille il y a des trésors à chaque mesure !). Et la première reprise : "Anna (Go To Him)" d'Arthur Alexander, encore plus pop et plus posée après les deux morceaux introductifs, qui met en valeur le timbre bien éraillé de Lennon. Assez typique d'un certain type de chansons d'amour des Beatles et en général de l'époque (les Zombies de Begin Here notamment), entre blue-eyed soul et folk (attention ces appellations a posteriori sont d'origine non contrôlée). 

  Puis viennent les deux autres reprise "Chains", des Cookies, écrite par Carole King et Gerry Goffin et "Boys" des Shirelles, écrite par Luther Dixon et Wes Farrell. Moins intéressantes que les autres chansons, elles restent très très agréables à l'écoute. C'est intéressant de noter que sur 5 chansons, les 3 qui surnagent vraiment sont les compositions originales et non les reprises, chose peu courante pour l'époque. A noter, "Chains" marque les débuts de Harrison au chant lead avec réussite, et "Boys" est la première incursion au chant de Ringo Starr, et dans son rôle de rocker fifties il est impeccabe.

  Retour aux compositions originales avec la ballade romantique "Ask Me Why", assez typique de ce que je vous disais sur les chansons sentimentales des sixties. Beaucoup pourront trouver ça mièvre, je trouve ce genre de morceaux magnifiques et très pur, n'ayez pas peur d'un peu de premier degré de temps en temps ! Puis le single "Please Please Me" avec son gimmick d'harmonica, ses choeurs, sa guitare caverneuse et sa batterie galopante (et toujours cette basse, mon dieu cette basse !). Et enchaînement sur le deuxième single, "Love Me Do" et (encore) son harmonica mémorable, son refrain qui colle au cerveau... Un tube, pas étonnant qu'il ait bien lancé les Fab Four. Une autre composition du groupe, "PS I Love You", continue sur la lancée des pop songs romantiques, avec de belles lignes de mélodies vocales.





  Puis vient une autre reprise des Shirelles, écrite entres autres par le grand ponte de la pop Burt Bacharach, "Baby It's You". Là encore typique des reprises de l'époque et démontrant l'influence des girls groups sur les Beatles (comme sur beaucoup d'autres de l'époque, Beach Boys en premier lieu), cette reprise est une réussite, avec des arrangements très fins et une interprétation de Lennon très convaincante. Puis Harrison revient au chant pour uen composition de Lennon/McCartney, "Do You Want To Know A Secret", autre ballade magnifiquement réussie, en tous les cas je l'adore.

  "A Taste Of Honey", en revanche, reprise de Herb Alpert, chantée par Macca, sur un ton plus sombre, est moins marquante, malgré un gimmick de guitare génial qu'on entend un peu après la 36e seconde et qui revient dans le morceau. Sans doute pas le meilleur choix de reprise pour l'album, mais bon là encore l'écoute est très agréable quand même. Dernière composition originale "There's A Place", est une vraie réussite, entre tension, énergie, mélancolie (cette intensité quand ils chantent "And There's No Tiiiime..." suivi par un harmonica déchirant). Très bon.




  Et là, le feu d'artifice final, le mythique "Twist & Shout", des Isley Brothers, avec un Lennon déchaîné au chant, inventant quasiment le punk en forçant sur sa voix tel un Little Richard anglais. Soutenu par la frappe puissante et legère à la fois de Ringo, les guitares d'une précision chirurgicale et la basse bondissante de Paul, Lennon s'égosille pour une chanson d'une intensité assez inédite pour l'époque. D'autant plus pour un groupe de pop bien habillé plaisant aux jeunes filles bon chic bon genre mais mais... C'est un peu vite oublier leur période Hambourg, l'alcool les filles et le rock à fond.

  Bref, bilan rapide : les Beatles réalisent un album qui malgré quelques faiblesses s'écoute avec bonheur de bout en bout. De plus les quelques faiblesses sont en fait des reprises, et il n'y a rien à redire sur leurs compositions originales. Le nombre de ces compositions originales est plus grand que celui des reprises, ce qui était rare à l'époque, on avait tendance à dissocier l'interprète du compositeur voire même du parolier. 

  Et ils ont créé un son grâce à leur jeu très particulier, leur travail sur les voix et l'assistance de George Martin & son équipe aux arrangements et à la production. Ils ont également synthétisé girls group, country/folk, pop, blues, rock fifties en y apposant une patte personnelle pour créer un style tout à fait original, et ont réalisé le tour de force d'être acceptables par le plus grand nombre tout en se permettant des moments plus sauvages (coucou "Twist & Shout"). 

  Tout cela est très novateur, et formera le modèle de ce que sera un groupe pop à l'avenir : un groupe qui compose lui-même en plus d'interpréter, qui ne s'appuie plus uniquement sur des reprises, qui a un son très personnel, qui mélange musiques noires et blanches, et qui n'a pas peur de jouer plus brutalement tout en étant adulé par le plus grand nombre. 

  Pour la fraîcheur extraordinaire et les premières compositions réussies, ainsi que les reprises démentielles, cet album vaut vraiment l'écoute, alors foncez :
Lien Spotify.

Merci pour votre lecture et vos commentaires 


Alexandre

vendredi 19 février 2016

Les Dossiers de la Pop #1 : L'Autotune

Source : Antares

INTRODUCTION :

a) Utilisation & controverses


  L'autotune est un logiciel, qui sert de plug-in pour le logiciel de production musicale Pro Tools. Son développement remonte à 1997, et est dû à Antares Audio Technologies. Il existe désormais différents logiciels et procédés équivalents, comme le Melodyne, mais on se contentera de l'appellation globale d'"autotune" pour simplifier.

  Son principe (en version simplifiée) : permettre de "corriger" une piste de son (instrumentale ou vocale), en modifiant le pitch (la hauteur) d'une fausse note vers la note juste la plus proche. Et donc, de "faire chanter juste" n'importe qui ou de modifier un jeu de guitare bancal en jeu juste. Bien évidemment, ces possibilités ont été très vite surexploitées par l'industrie musicale, et l'autotune a été décriée pour cela dès ses débuts, comme promouvant l'artificiel au détriment du vrai talent, en diminuant l'authenticité de la musique produite, et en uniformisant les morceaux passés par son filtre.


  Bien entendu, cela a généré de nombreuses oppositions de la part de certains artistes et même au-delà, dans le grand public. On peut citer le groupe Death Cab For Cutie, qui durant son concert aux Grammy Awards de 2009, porta des rubans bleus, symboles de son opposition à l'utilisation de l'autotune.
  Ou même Jay-Z et sa chanson "D.O.A (Death Of Autotune)" en 2009 (il a même refusé de mettre sa version de la chanson "Swagga Like Us" avec T.I., Kanye West et Lil Wayne, sur son album The Blueprint 3, car il ne voulait aucun son d'autotune, considéré comme un gimmick à oublier. A noter qu'à l'époque il clame que le futur du hiphop passe par le rock indépendant).


  Ceci dit, certaines critiques paraissent bien hypocrites. Pour commencer, la plupart des artistes soutenant le site de streaming Tidal de Jay-Z sont de grands utilisateurs du procédé. De même, Christina Aguilera arbore un T Shirt "Autotune Is For Pussies" en 2009 et l'utilise un an plus tard dans son album Bionic en se justifiant par un "but créatif"... Tout comme Michael Bublé, qui critique le principe, le rend coupable de l'uniformisation de la musique... Et l'utilise sur ses albums pop, donc juste pour corriger sa voix et non de façon audible (effet sur la voix), même pas de but créatif donc... On peut citer aussi le producteur Steve Albini, aussi talentueux que rétrograde en général, et toute la vague de parodies de l'utilisation du procédé (South Park, Autotune The News, Weird Al Yankovic...).


 
  D'ailleurs, certains on comparé la conversion à l'autotune de Kanye West à l'électrification de la musique de Bob Dylan, et si on regarde les réactions des puristes folk de l'époque et hiphop "roots" plus récents, cela se tient.

  Avant toute chose, il faut par honnêteté dire et évacuer certaines choses sur l'usage ubiquitaire de l'autotune pour corriger les voix et les instruments dans l'industrie musicale. Alors oui, l'autotune a sans doute dénaturé la pop grand public en permettant à des starlette et des Biebers de percer sans le moindre talent, et en donnant l'illusion d'un son lisse, et parfait tant pour les instruments que pour les voix. Elle a habitué les oreilles du grand public à un son artificiellement trop parfait, ce qui fait que beaucoup de personnes, et notamment des jeunes, auront du mal à apprécier de bonnes vieilles chansons de qualité type Beatles. Et à l'inverse elle donne une impression d'uniformisation de la musique qui a diminué l'intérêt d'une grande partie du grand public envers la musique. Et qui explique en partie la chute des ventes de disques et que la considération de la musique comme un produit mercantile jetable et interchangeable est désormais assez communément répandue. Elle a aussi diminué la valeur artistique de ce qu'on entend à la radio. De même, elle a  mis sur la touche les "bons musiciens" au profit d'opportunistes et d'arrivistes aussi mauvais que cupides, favorisé la montée en puissance de producteurs stars tels Max Martin, Avicii, qui nous pondent bouse sur bouse (et qui vendent des millions faute d'alternative crédible), pendant que d'excellents groupes doivent tourner 365 jours par an pour vivoter de leur art.
  Mais comme nous allons le voir, non seulement l'autotune a pu être utilisée à des fins créatives, mais son utilisation a provoqué une restructuration totale du paysage musical, notamment dans les domaines du hiphop et de la pop indépendante, et parfois en bien.


b) La modification de la voix en musique

  Dès les années 50 et 60, des producteurs précurseurs usant de différentes techniques tels Joe Meek utilisaient de nombreux effets sur les voix. De même, l'apparition de la steel guitar permit à toute une génération de musiciens de faire de leur voix un instrument comme les autres (cf le "Forever" de Pete Drake & His Talking Steel Guitar).


Joe Meek (à gauche) & Pete Drake (à droite)

  Les musiques psychédéliques ont accentué ce phénomène (Beatles, United States Of America, Fifty Foot Hose....). On ne peut évidemment pas oublier de mentionner l'utilisation dans l'électronique des années 60 et 70 d'outils comme le vocoder par Kraftwerk, puis dans le disco électronique de Moroder. On retrouvera ce phénomène dans le prog rock également.
Un Vocoder

Moroder (à gauche) et Kraftwerk (à droite)

  Du côté funk du spectre musical, on peut citer l'utilisation de la Talkbox par des groupes comme Zapp, et des producteurs de rnb / new-jack swing comme Teddy Riley. Enfin on peut citer les travaux sur la voix de Prince, qui a pas mal usé d'effets pour féminiser sa voix, la rendre plus grave, la distordre...


Une Talk Box, et Roger Troutman de Zapp & Roger
  De même que certain traficotages de voix des productions eighties, comme cet In The Air de Phil Collins, qui est une influence majeure du son de Kanye West pour 808s & Heartbreaks (écoutez ces effets de voix, ce beat froid et clinique...).

Afrika Bambaata

  On peut aussi noter un intérêt pour ces techniques dans le hiphop et ce dès les débuts du genre : Afrika Bambaataa - Planet Rock, kraftwerkien en diable, l'atteste. De même l'influence de Zapp sur le rap west-coast et son son particulier est prédominant (Dr Dre / Tupac / Roger Troutman - California Love)




c) - Origine de l'Autotune 

  L'autotune a été développée en 1996 par un ingénieur nommé Andy Hildebrandt. Cet homme a une carrière assez impressionnante et une vie peu banale. En effet, il a été très jeune musicien de studio professionnel (flûte notamment) spécialisé dans la musique symphonique. Puis il a passé un doctorat de physique et a utilisé ses compétences pour la compagnie pétrolière Exxon Mobil, en utilisant les ondes sonores et en les modifiant pour détecter sous l'océan des gisements d'hydrocarbures. Il a commencé à étudier aussi par passion les ondes sonores et leurs modifications dans le domaine de la musique.

Andy Hildebrandt, source AntaresTech
 
  La légende veut qu'à un dîner, une chanteuse professionnelle, amie de sa femme, lui demanda si il était capable de créer une boîte permettant de chanter juste à n'importe qui. Il a donc par défi appliqué sa technique de modification des signaux sonores pour changer le ton du signal sonore sans en changer la vitesse. Un an plus tard, l'autotune est créé, il le produit, et immédiatement les producteurs de l'industrie musicale se l'arrachent. Le logiciel a en effet remplacé les heures laborieuses de prises de pistes multiples, de découpage et d'assemblage de différentes prises pour les assembler en un tout ou de modification de la voix note par note pour faire chanter juste. Tout d'un coup, tout cela devenait fluide, et rapide. C'est pourquoi je ne vous étonnerais pas en vous disant que le logiciel est désormais présent dans la quasi totalité des studios.

  Nous allons maintenant arrêter de parler de l'aspect uniquement de pitch-correction de l'autotune, et nous intéresser uniquement à la voix robotique qui découle d'un certain réglage de ce logiciel, comme nous allons le voir à présent, et qui permet l'usage de ce logiciel de façon créative.


I - PREMIERES UTILISATIONS POP & ELECTRONIQUES (1997 - 2005)

Cher - Believe (1998)

a) Le Cher Effect

  La toute première chanson pop à succès utilisant de l'autotune sous sa forme de voix robotique est aussi horrible qu'accrocheuse (elle ne vous sortira plus de la tête). Il s'agit de :

Cher (Believe) (1998)

  Les ingénieurs présents pendant l'enregistrement de la chanson, testant différents réglages de l'autotune, sont tombés sur ce "réglage zéro", qui permet de rendre cet effet robotique à la voix. En fait, il s'agit juste de régler le temps de correction sous une certaine limite, le plus faiblement possible. La correction du ton se fait instantanément sur la voix, et se fait de façon si abrupte qu'elle est décelable à l'oreille (contrairement aux autres réglages du logiciel qui se veulent transparents la majorité du temps), et donne ce son de voix complètement surnaturel, et rendant la correction évidente et audible. Contrairement à ce que l'on peut penser, l'effet n'est pas audible uniquement si la personne chante faux, c'est un réglage de la machine qui donne donc ce son.
  De la même façon, le logiciel corrige uniquement à la note du dessus ou du dessous, et ne vous fera pas chanter la mélodie du morceau si vous ne la chantez pas.
  Pour en revenir à Cher, l'équipe responsable de ce son robotique, vite rebaptisé "Cher Effect" par la presse, a essayé de cacher le plus longtemps sa découverte du réglage zéro de l'autotune en prétendant que c'était juste dû à un effet sur un vocoder. Mais l'autotune étant devenu tellement ubiquitaire, quelques producteurs ont su le retrouver.


b) 1ères utilisations dans les musiques électroniques

  Le 1er exemple est assez iconoclaste, je ne sais pas si il s'agit réellement de l'autotune mais cela y ressemble quand même drôlement, et plusieurs sources l'attestent. Il s'agit d'un morceau d'Aphex Twin sorti sur l'album Come To Daddy, et qui montre un aspect assez peu développé du procédé : son côté flippant :

  Un autre producteur, français ce coup-ci, a fait beaucoup pour l'utilisation du procédé. Il s'agit de Mirwais, ex membre de Taxi Girl, qui a été un pionnier pour ce qui est l'utilisation du Cher Effect sur toute la longueur d'un morceau :
Il a également converti Madonna à la technique, sur l'album qu'il lui a produit, cf ce titre:
  Ces deux chansons, et la démarche de l'époque de Mirwais (et Madonna) étaient de montrer qu'on peut concilier un certain classicisme (guitares, steel guitars, mélodies) et une modernité des sons pour créer un tout novateur, créatif, pertinent et faire avancer la pop dans le bon sens.

  Un autre exemple français, le cas Daft Punk :

Daft Punk - One More Time (2000). 

  Pour cette chanson d'ouverture de Discovery, album du come-back robotisé du duo, l'autotune apparaît à posteriori comme une évidence dans leur démarche artistique. Pourtant, elle fut énormément critiquée à l'époque où, comme on l'a vu, le procédé avait très mauvaise presse. Les Daft Punk ont alors comparé ces critiques à la campagne anti synthétiseurs des années 70 de nombreux artistes français notamment, et ont rappelé que les synthés n'ont pas remplacé les autres instruments mais ont été utilisés dans des buts créatifs nouveaux, et que l'autotune suivrait le même chemin. Et ils avaient raison.

  Encore une fois, on va nuancer, car l'autotune a été utilisé pour de bonnes grosses bouses eurodance comme ce truc ignoble :

Eiffel 65 - Blue (Da Ba Dee) (1999)

II - PREMIERES UTILISATIONS HIPHOP & RnB (2005 - 2008)

a) Impact de l'Autotune sur le paysage Hiphop

  L'utilisation de l'autotune dans le hiphop a permis de rendre les morceaux plus mélodiques, et par là, a renversé pas mal de clichés dans le genre. Le hiphop du début des années 2000, tirait sa crédibilité de la rue et se revendiquait, tel le punk autrefois, "sans mélodies", comme le disait Jay-Z : “My raps don't have melodies/This should make niggas wanna go and commit felonies" Jay-Z, "D.O.A. (Death Of Autotune)". Cela, au prix d'une course vers le too much et les clichés (bling bling, street credibility montée de toutes pièces), souvent plus bénéfiques à la construction d'une image gangsta que de la valeur artistique intrinsèque de leur travail.
  L'utilisation de l'autotune, depuis 2005, a permis à certains rappeurs, parmi les plus créatifs, de montrer via le chant une autre facette de leur musique, plus introspective, mélancolique voire dépressive, avec une vraie authenticité des sentiments, au détriment de l'image gangsta. C'est l'ultime étape d'un long processus de fissuration de l'armure d'une partie du hiphop qui s'était retranché derrière l'image du membre de gang macho viril à l'extrême n'éprouvant ni ne montrant pas de sentiments (déjà amorcée par le "Dear Mama" de Tupac, le "It Was A Good Day" de Ice Cube, etc...). Désormais, l'authenticité, la sincérité, ça signifie exprimer ses sentiments réels, sincères, crédibles. Cela mènera vers une vague de rappeurs plus volontiers émotifs (Kanye West, Kid Cudi, Drake, Kendrick Lamar,....) à partir de la seconde moitié des années 2000. Et a permis de recentrer le hiphop sur ce qui a fait son succès : l'excitation de l'expérimentation et la fraîcheur de la nouveauté, comme l'utilisation du sampling, des scratches, des boîtes à rythmes, etc l'ont fait auparavant.
  Pour comprendre ce phénomène qui a eu un retentissement énorme sur le hiphop, nous allons remonter aux premières utilisations de l'autotune dans le genre, et à celles qui ont le plus marqué les esprits et inscrit leur empreinte dans l'histoire et influencé nombre d'autres artistes.


T-Pain

b) Le T-Pain Effect et ses conséquences
  T-Pain est un rappeur, chanteur et producteur de rnb. Très influencé par Zapp, il découvre le procédé de l'autotune sur un remix d'une chanson de Jennifer Lopez en 1999. Fasciné par l'effet, et le considérant comme le pendant moderne de la talkbox de Roger Troutman de Zapp & Roger, il va rapidement chercher par tous les moyens à découvrir comment l'obtenir.
  Après les tests de plusieurs machine et logiciel, il en arrive au même point que les ingénieurs de Cher et découvre le réglage zéro, ce qu'il gardera longtemps cacher pour le garder à son seul usage personnel, prétendant avoir modifié la technologie de la talkbox pour obtenir le son que le hiphop appellera désormais le "T-Pain Effect".
  T-Pain sortira ensuite son premier album, rempli de tubes autotunés, dont le hit :
T-Pain - I'm Sprung (2005) 

  Cette chanson lancera sa carrière et définira son son et une bonne partie du son du hiphop qui émergera après. Cette chanson, qui est plutôt bonne, se démarque du son gangsta dominant pour une approche plus volontiers rnb de l'instrumentation et de la voix, volontiers chantée et lourdement autotunée. On assiste donc à la naissance d'un son hiphop issu du rnb, issu indirectement du funk et surtout de la soul. Ce qui a une conséquence considérable, car des paroles à la musique au chant, on a une expression d'une certaine émotivité, d'une sensibilité, assez peu courante dans le hiphop maintream d'alors, du moins pas à ce point. C'est la création d'une nouvelle forme de soul voire de blues, qui révolutionne sans le savoir le paysage hiphop en remettant en question ses fondements, non seulement en termes de son mais aussi en termes de contenu et du moyen d'exprimer ce contenu. Et l'autotune a joué un rôle majeur dans ce basculement. Malgré cela, à mon sens la carrière de T-Pain est assez peu intéressante, mis à part ce morceau sympathique.
  Cependant, ce T-Pain Effect, et au dela de l'effet, la démarche de T-Pain, inspirera de nombreux rappers à succès, qui dans un premier temps demanderont un featuring avec T-Pain sur leurs morceaux, puis l'expérimenterons par eux-même, avec toujours ce rendu rnb soft et émotif. On assiste donc à l'essor de l'autotune dans le hiphop, cet élément anectodique auparavant mais mis en lumière par T-Pain et quelques autres. On peut citer notamment deux morceaux et artistes importants :


  Prince, sur des morceaux comme "Incense & Candles", et d'autres de son album 3121, datant de 2006, fait l'expérience de l'autotune pour un rendu RnB lascif au possible. Cette expérimentation était logique et attendue, dans sa démarche d'utilisation de la technologie et plus particulièrement des effets de voix. Il la réutilisera plus tard sur des morceaux des années 2000 et 2010.


Snoop Dogg - Sensual Seduction (2007)

  Ce morceau est une étape clé du développement de l'autotune dans le hiphop, car le T-Pain Effect possédait autant si ce n'est plus que de détracteurs que d'admirateurs. Snoop avait déjà une certaine crédibilité de par son passé réellement gangsta, et certains de ses albums sont des classiques du hiphop comme Doggystyle, sans compter ses collaborations avec Dre, etc... Il vient naturellement à utiliser l'autotune, ceci allant avec sa démarche de vouloir réaliser un funk moderne directement inspiré de Parliament/Funkadelic et Zapp&Roger. Cette utilisation aura un effet de caution sur le procédé et sera le déclic pour de nombreux producteurs qui n'auront plus peur d'utiliser ce procédé, car validé par Snoop Dogg en personne. On verra donc à la suite de ce morceau fleurir de nombreux autres chansons hiphop autotunées. Et encore une fois, tout comme pour la chanson de T-Pain citée (je ne cautionne pas toute les autres), parce que la chanson était bonne et parce que l'effet y apportait un vrai plus, une atmosphère unique et incroyable.



Lil Wayne


c) Lil Wayne : le passage de relai

  Un des autres rappeurs très intéressés par le T-Pain Effect est Lil Wayne. Il testera l'effet dès 2006-2007 avec des titres comme Prostitute Flange. Cependant, son traitement de l'effet sera rapidement très différent : il ne règle pas le logiciel sur la tonalité de la chanson, et chante à côté, ce qui donne à la correction un son irréel, presque alien, différent. Cette utilisation atonale a été critiquée par beaucoup de techniciens spécialisés dans le logiciel à l'époque, et par T-Pain lui-même également. Cependant, ce dernier semble s'être ravisé rapidement puisqu'il a collaboré à plusieurs reprises avec Lil Wayne depuis, comme le montrent les deux morceaux ci-dessous.
T-Pain & Lil Wayne - Can't Believe (2009)

  L'importance de la démarche de Lil Wayne est cette utilisation plus libre du logiciel, branché en continu, et qui fait sonner sa voix comme un instrument pouvant jouer des distorsions, ce qui offre un espace créatif nouveau à cet espèce de chanté-rappé hybride qu'il définit par la même occasion. Alors au sommet de sa gloire et de sa carrière, et recevant des louanges pour son rap extraterrestre et créatif à mille lieues de ce qui se faisait d'autre à l'époque (notamment grâce à son travail de l'autotune), il explorera différents genres musicaux comme la pop et le rock pour en ressortir un hybride hip-hop / pop-rock / électro autotuné à la fois efficace, inédit et intéressant artistiquement. L'exemple qui vient immédiatement à l'esprit est la chanson "Lollipop", qui associe un beat électro minimaliste presque clinique aux gargouillements autotunés pour les couplets, et un chant tout aussi dégoulinant d'autotune pour les refrains, avec guitare rock s'il vous plait. Ecoutez donc cela ci-dessus.

Lil Wayne - Lollipop (2008)

  Le moins qu'on puisse dire, c'est que la démarche est pour le moins radicale et créative... Et en même temps assez catchy et opportuniste pour intéresser, ce qui lui donne toute sa dimension. Mais sur des versants moins expérimentaux, plus pop et grands public, on a de magnifiques réussites comme ce How To Love tire-larme. Une guitare acoustique, un rapper mélancolique autotuné, des petits synthés discrets, une boîte à rythme et on fond. Et là encore, une forme de pop hybride, nouvelle et n'ayant rien à foutre d'aucune convention est née.

Lil Wayne - How To Love (2011)


  Lil Wayne, plus que T-Pain qui lui a plutôt développé la technique, aura donc créé et expérimenté avec l'autotune de façon plus sauvage, moins contrôlée, plus courageuse et libre, et il ne manquera pas de faire des émules, jusqu'à aujourd'hui (2015 était l'année de Young Thug par exemple... Mais on va en reparler). Un de ces disciples les plus créatifs avec l'autotune et les plus influents par la suite n'est autre que Kanye West.

Kanye West

d) Kanye West : Influences et révolution du hiphop


  Kanye West est alors, en ce début des années 2000, un jeune producteur très doué, et créatif (il a beaucoup contribué à réintroduire le sample soul pitché dans le hiphop mainstream notamment) que les plus grands s'arrachent (Jay-Z). Il va ensuite démarrer une carrière de rapper à succès, mais ce passif de beatmaker lui permettra d'avoir des instrumentaux d'une musicalité et d'une ouverture bien supérieure à la moyenne du genre. Après deux albums de hiphop très soul dans les orchestrations, il passe à la pop et l'électronique avec son 3e album Graduation de 2007, qui posera la première pierre. Il expérimente en effet l'autotune sur un single irrésistiblement catchy, Good Life avec T-Pain (et là encore, malgré le fait qu'il n'ait pas de réussites artistiques majeures à son propre crédit, on remarque le rôle de passeur de relai et de catalyseur de T-Pain).

Kanye West & T-Pain - Good Life (2008)

Mais suite à des problèmes personnels (rupture et surtout mort de sa mère), il entame un virage étonnant avec 808s & Heartbreaks en 2008.

  Un an après Graduation, fini l'exubérance, la joie, la chaleur. Les instrumentaux se font froids, cliniques, mécaniques, électroniques. Une boîte à rythme minimaliste qui martèle son rythme, des synthés et bruitages électroniques, quelques touches de piano, des paroles sombres et désabusées. Et pour traduire cela vocalement, ce grand admirateur et disciple de Lil Wayne se souvient du travail effectué par celui-ci avec l'autotune dans le même genre, s'empare du procédé et le pousse encore plus loin. La voix est constamment triturée, modifiée par différents effets, quasiment tout le temps autotunée, ce qui lui donne un son là encore clinique, détaché et robotique, mais paradoxalement accentue son côté fragile et mélancolique, et multiplie l'émotion procurée par le chant par 1000.


  Là encore, on peut dire que grand admirateur de soul classique, mais n'ayant pas les capacités vocales pour être un grand du genre, West s'est créé sa place tout seul en définissant un nouvel espace musical, un blues ou une soul des années 2000. Et dans ce processus, l'autotune a joué un rôle majeur. Ecoutez ce moment de déchirement qu'est "Say You Will". Un beat clinique, qui sonne comme une machinerie d'hôpital donnant le pouls d'un cœur mal en point (la boîte à rythme), et cette voix qui n'espère plus grand chose, qui délivre cette soul futuriste, appuyée par le piano, seule touche d'humanité restante et connexion avec les anciennes ballades soul, qui pourtant sonne lui aussi détaché et froid.

Kanye West - Say You Will (2008)

  Tout le long de l'album, des titres d'une pureté, d'un dépouillement et d'une tristesse incalculables se suivent sans se ressembler. Le single "Heartless", à la fois très addictif et très sombre, illustre à merveille la mélancolie et la colère aigre d'un homme quitté, qui déambule de nuit dans une grande ville, sans autre but que d'oublier son amour déjà parti, en vain car il ne peut faire quoi que ce soit d'autre que de repenser à elle. Là encore, la fusion de l'électronique, de la soul, de la pop (reprise par Christine & The Queens avec succès) et du hiphop (le beat), est une merveille, à la fois ludique, créative, inventive, artistiquement réussie et pouvant plaire au plus grand nombre.
  On retrouve les mêmes ingrédients avec succès dans des titres comme les singles "Love Lockdown", "Amazing", ou "Street Lights".

Kanye West - Street Lights (2008)

  Tout au long de cet album, que je vous invite à écouter dans son intégralité en cliquant ici, on a le sentiment d'écouter quelque chose de précieux, quelque chose qui appartient et définit ces années 2000-2010 si décriées par les anciens et les snobs, quelque chose de nouveau. D'ailleurs, ce n'est pas plus mal que les puristes ne suivent pas, c'est  même plutôt bon signe de ne pas être du côté des conservateurs. De même, dans le monde du hiphop, la conversion de la star grandissante du hiphop Kanye West à une sorte d'électropop autotunée choquera et divisera énormément, c'est un de ces virages artistiques à 180° qui ont marqué leur époque, mais on y reviendra.
  Cet abum déclenchera tout un tas de vocations, lancera plus ou moins directement des gens comme Kid Cudi, Drake, Kendrick Lamar, The Weeknd.... et permettra de redéfinir ce qu'est faire du hiphop à la fin des années 2000, en abolissant la barrière créative de la street credibility et le modèle du macho blindé sans émotions. Il permettra d'aborder des thèmes comme la rupture, la mélancolie, la dépression, sans fards et frontalement, d'abolir toute barrière concernant l'instrumentation du hiphop, et créera un style chanté-rappé qui bouleversera l'échiquier du genre. Son impact est majeur, c'est vraiment un des disques les plus influents de ces dernières années, et rien ne sera plus pareil musicalement après, que ce soit dans le hiphop, le Rnb ou la pop.


  West continue ses expérimentations avec l'autotune dans les albums suivants, notamment My Beautiful Dark Twisted Fantasy, de 2010, chef d'œuvre de hiphop conceptuel, presque pop en fait, on pourrait presque le considérer comme un hip hop opera si cela avait un sens. Au final c'est un virage à 180° entre le minimalisme du précédent et le maximalisme de cet album. 

  Là West use de l'autotune avec plus de parcimonie, et utilise de nombreux autres effets vocaux, et la présence de nombreux invités pour enrichir la palette du chant. On peut citer comme utilisation probable l'imitation de guitare électrique jouée au chant avec micro saturé et autotune sur des titres comme Runaway (où on retrouve le piano minmaliste et la soul dépressive de l'album précédent, en plus orchestrée) et Devil In A New Dress
  En attendant son prochain album pour cette année 2016, dont je tairais le nom car il risque bien encore de changer 3 fois d'ici-là, la dernière pierre apportée à l'usage créatif et artistique de l'autotune par Kanye West est son album Yeezus de 2013. L'album est encore un virage à 180° avec un disque qui oscille entre minimalisme et maximalisme et surtout est beaucoup plus électronique, colérique et sombre. Il doit beaucoup à 808s & heartbreaks d'ailleurs. Et notamment, son usage de l'autotune. L'exemple le plus criant serait de citer "Blood On The Leaves", avec sample de "Strange Fruit" version Nina Simone, et trompettes trap de chez TNGHT, bien que la chanson soit un peu caricaturale.

Kanye West - Blood On The Leaves (2013)

  Mais je préfèrerai plutôt parler de Guilt Trip et Hold My Liquor, qui sont bien mieux réussies. Là, il reçoit l'aide d'une production électronique ultra léchée et délectable, et l'accompagnement notamment d'un couplet de Kid Cudi pour la première, et de Bon Iver pour les refrains et les chœurs autotunés eux aussi (au passage l'idée de l'embaucher à contre-emploi, presque comme chanteur de rnb, est absolument géniale), et Chief Keef pour la seconde. Elle dépeint avec force la lutte contre l'alcoolisme du protagoniste de la chanson, et est une excellente chanson qui doit en partie sa réussite à l'utilisation judicieuse de l'autotune.

Kanye West - Hold My Liquor (2013)

Kanye West - Guilt Trip (2013)


  Enfin on peut citer le single de 2015 "Only One", consacré à la fois à sa mère et sa fille (et un peu à lui-même parce que Kanye West). Cette fois-ci la composition est de Paul McCartney (décidemment, les ponts hiphop/pop, il sait faire le bougre), pour une ballade très Stevie Wonder, avec un feeling très soul, et là encore une jolie façon de montrer ses émotions tout en autotune

Kanye West - Only One (2015)

  Et à mon avis on n'a pas fini d'entendre parler de ça. West et l'autotune c'est une grande histoire d'amour, et de ce qui est déjà sorti de son nouvel album, on va se faire resservir une bonne platrée à mon avis c'est moi qui vous le dis. Pour conclure, cette utilisation de l'autotune dans un cadre sombre avec des productions électroniques (ou pop), a fait de nombreux émules, dont certains sont des poulains de Kanye West comme Travi$ Scott, et a permi de mettre en valeur beaucoup de jeunes artistes hip hop et rnb en leur donnant un tout nouveau terrain d'expérimentation. Sur les bases posées par T-Pain et surtout Lil Wayne, Kanye West a presque défini les contours d'un nouveau style musical, en tous les cas d'un nouveau style de hiphop. Cette influence majeure se ressent tous les jours, le moindre rnb ou hiphop est autotuné à mort, cela transparaît dans la pop également, l'électronique... Pour le pire souvent, malheureusement, mais heureusement comme nous allons le voir, parfois pour le meilleur.

III - Impact sur le Hip-Hop/RnB moderne (années 2010)

a) Les cas de Future & Young Thug : 


  Deux héritiers de cette première vague de rappeurs sous autotune se distinguent par leur utilisation de l'autotune dans un but créatif, de façon réussie : Young Thug et Future.


Young Thug

  Young Thug tout d'abord. C'est avant tout un immense fan de la période pop autotunée de Lil Wayne. D'ailleurs dans ses débuts il était dur de distinguer les deux vocalement (c'est flagrant sur leur duo "Take Care"). Logiquement, il est devenu le petit protégé de Birdman, l'homme qui a managé Lil Wayne pendant des années, et il a su trouver son style (quelque part entre Lil Wayne et Gucci Mane, rap du Sud des US en tous les cas) pour exploser dans le monde du rap autour de 2014-2015. Son flow imprévisible est fait de chuchotements, de grognements, de cris d'éclats de rires et de fêlures de voix. Il a un sens inné de la rythmique mais surtout  (et c'est ce qui fait sa force) des mélodies qu'il arrive à incorporer dans son rap pour nous les planter dans la tête (on n'appelle pas ça un hook pour rien). Ce qui donne un son Young Thug immédiatement reconnaissable, inimitable. Et comme Lil Wayne à sa grande période, il utilise à merveille l'autotune pour mettre en valeur ces petites mélodies vocales et ses trouvailles rythmiques lorsqu'il délivre son flow. Ecoutez notamment les deux chansons ci-dessous, "Check" et "Just Might Be", toutes deux de 2015, pour comprendre ce que j'avance.

Young Thug - Check (2015)
Future

  On est toujours dans le Sud des Etats-Unis, à Atlanta plus précisément, d'où vient Future, l'autre grande figure du rap autotuné de ces dernières années. Il a créé un rap très particulier, basé notamment sur les gargouillis et les "grognements émotifs" issus des fêlures de sa voix grave passée sous autotune, et a inspiré pas mal de monde par son approche, là encore comme Young Thug et Lil Wayne, très intuitive et moins cérébrale de l'autotune, toute en feeling et en émotion. Ca donne des résultats assez immaculés et d'une inventivité mélodique assez inouïe et innovante, comme sur "Codeine Crazy", son meilleur titre à ce jour, où il raconte ses thèmes de prédilection : rupture, dépression et addiction, de façon très sombre. Ce sens de la mise en place, de la montée en tension, et ce refrain qui n'arrive qu'après la barre des 3 minutes, tout cela, cette petite merveille qui ne tiens pas à grand chose (même au niveau de l'instrumentation on est à la limite du rap pouet pouet mais on retombe toujours du côté bon goût de la ligne rouge, assez miraculeusement), tout ça est possible grâce à un usage novateur et bien pensé de l'autotune. Ecoutez donc ça par vous-mêmes.

  Et pour vous faire une petite idée de son style, je vous propose deux autres morceaux, toujours assez sombres, dans la veine de Yeezus qui a comme quasiment tous les albums de Kanye West, redéfini le rap. Voila ces morceaux, dont un tout frais tout chaud de janvier 2016 :

  Qu'on parle de Future ou de Young Thug, on reste sur des pointures du rap actuel, sur ceux qui font la tendance et qui sont actuellement à la tête de ce nouveau courant musical, dont les pionniers sont T-Pain, Snoop ou Wayne et qui a été théorisé par Kanye West. En quelques mots, nous allons évoquer ce que l'avènement et la domination de ce nouveau sous-genre musical a apporté au hip-hop et comment il a complètement bouleversé la hiérarchie du genre.


b) L'apport de l'autotune au hip-hop : 

  Comme nous l'avons déjà évoqué, les innovations dans le domaine du hip hop consécutives aux expérimentations des précurseurs que je viens de citer sont considérables. Comme le dit Javier Valverde, l'ingénieur de T-Pain, “I think it's the electric guitar of our age” . Ce qu'on peut rapprocher de la citation de Jimi Hendrix répondant à la question "What is the difference between the old blues and the new?" par le sans équivoque "Electricity."

Hendrix
  En effet, comme on l'a vu chez Kanye West notamment, à travers 808s & Heartbreaks, l'autotune a permis l'émergence d'une nouvelle forme de blues à travers la plus moderne des formes de black music : le hiphop et le rnb.

  La référence à Hendrix est d'autant plus juste que certains n'hésitent pas à comparer les nouveaux paysages sonores créés par les vocaux et adlibs autotunés à d'autres époques aventureuses de la musique, comme le psychédélisme ou le free jazz. Future utilise pour ses morceaux les plus radicaux le pseudonyme de Future Hendrix, avec la volonté de virtuosité et de maîtrise du procédé que cela implique, et de nombreux journalistes musicaux n'hésitent pas à comparer les vocalises en montagnes russes et les gimmicks chaotiques et inattendus d'un Young Thug à un solo de saxophone de John Coltrane. Sans aller aussi loin qu'eux, je peux dire que personnellement, autant d'un point de vue musical on n'est clairement pas au même niveau (je ne pense pas qu'il soit pertinent de comparer de toutes façons), autant sur le fond ces comparaisons sont intéressantes, et permettent d'écouter d'une autre façon ces morceaux de hiphop. La comparaison est bien évidemment exagérée, leur façon de faire de la musique est moins intellectualisée et "artistique", cependant, ils font aussi preuve d'une  volonté d'expérimentation, suivent leur intuition musicale avec une conviction qui peut rappeler les théories du mouvement free jazz, avec une large place à l'improvisation, un jeu sur la rythmique, les mélodies et les gimmicks, des variations autour de thème et de motifs, et une prétention à la virtuosité dans ces domaines. C'est pourquoi, bien qu'exagérée, l'analogie est très, très intéressante.

John Coltrane
  D'ailleurs T-Pain lui-même, en grand fan de Zapp, déclarait avoir toujours voulu faire de sa voix rien de plus qu'un autre instrument dans le tout de la musique. Ce paradigme purement musical de l'usage de la voix, assez typique de la black music là-aussi, (et plus largement des musiques populaires modernes) et notamment du chant jazz (on notera le cas particulier révélateur du scat, influence indirecte de certains raps) ou du gospel, est en effet très révélateur. Certains morceaux de Young Thug s'écoutent en effet comme un solo de voix avec un accompagnement rythmique des machines, tout comme certains morceaux de Coltrane peuvent s'écouter comme un solo de saxo avec accompagnement par exemple d'un quartet jazz pour la rythmique. L'oreille se laisse guider de la même façon par les trames (patterns) mélodiques, les gimmicks, les variations autour et les dissonances ou utilisations ponctuelles de l'atonalité. Cela a notamment été rendu possible par le développement de l'autotune en temps réel, utilisé pour le live et directement branché sur le micro.

  Pour conclure, à la base, la technologie de l'autotune consistait juste en un logiciel de pitch-correction, mais via les essais, les échecs et les réussites des artistes concernés, on a abouti à une véritable révolution par un détournement complet de l'utilisation de ce logiciel. Ce dont on parle est donc de l'utilisation à but créatif et détourné de ce logiciel, et non de la façon dont il fait sonner une casserole sans âme ni talent comme Katy Perry plus juste. C'est encore un exemple assez jouissif de la capacité créatrice de l'homme, notamment en musique, prêt à détourner tout et n'importe quoi pour s'ouvrir de nouveaux espaces créatifs. En tous les cas, moi ça m'émerveillera toujours. D'autant que la création de tout un genre musical, depuis les années 2000 c'est compliqué, il a déjà été fait tellement de choses différentes par le passé...

  Pour finir sur le hip-hop et le rnb, je vais vous faire écouter quelques morceaux récents, souvent plus ou moins directement inspirés des figures dont on vient de parler, d'utilisation de l'autotune.



c) Autres exemples modernes d'utilisation de l'autotune dans le hip-hop et le rnb : 

   Il y a un paquet de trucs sans âme, je vous préviens de suite, alors j'en balance un et après on n'en parle plus et on se garde le meilleur.

French Montana - Moses (2015)

Chief Keef

  Autour de l'année 2012 est apparue au grand jour toute une scène hiphop à Chicago, la drill music (émanation de la trap music du Sud des US), avec une grosse utilisation de l'autotune (sans doute plus ou moins inspirée d'un autre chicagoan : Kanye West). Le représentant le plus connu de ce mouvement est Chief Keef, qui a eu d'énormes tubes à l'époque, plutôt bons d'ailleurs, mais a du mal à rebondir depuis. On écoute son titre "Hate Being Sober" ci-dessous :
Chief Keef - Hate Being Sober (2012)

  Toujours très rap, du côté d'Atlanta, on peut citer un collaborateur fréquent de Young Thug, Rich Homie Quan, loin d'être toujours génial mais parfois sympathique. Dans un genre entre hiphop et rnb (et très West Coast), on a aussi Ty Dolla $ign, qui commence depuis 2014-2015 à être une figure importante de la scène. On écoute deux morceaux, un plus hiphop et un plus rnb :

  Dans un style plus rnb, on peut pour se faire une idée écouter des artistes comme Nobody, The-Dream, ILoveMakonnen, PartyNextDoor, Jeremih, Rae Sremmund, là encore pas forcément hyper créatifs mais parfois très sympathiques :

Nobody - Psycho Alpha Teta (2011)
The-Dream
ILoveMakonnen / Drake - Tuesday (2014)
PartyNextDoor - Sex On The Beach (2014)
Jeremih -Pass Dat (2015)
Rae Sremmund - This Could Be Us (2015)

  L'autotune a aussi permi la génération spontanée de hits viraux et addictifs sortis de nulle part comme ce "Money" par Uzi :

Uzi - Money (2014)


   On a de meilleurs artistes Rnb, plutôt des indépendants, qui l'utilisent aussi à bon escient, deux exemples ci-dessous :

Sunni Colon - 1000 Roses (2014)
Dornik - Drive (2015)

Frank Ocean

  D'autres artistes qui seront amenés à devenir majeurs, comme Frank Ocean, ont commencé en l'utilisant. A but semi-critique, semi-premier degré, assez désabusée, dans le cas de cette chanson "Novacance" de 2011, ce qui se ressent dans les paroles du début de la chanson : 


"I think I started something, I got what I wanted / 
Did, didn't I can't feel nothing, superhuman / 
Even when I'm fucking, Viagra popping, every single record autotuning /
Zero emotion, muted emotion, pitch corrected, computed emotion, uh-huh"

A écouter ici :
Frank Ocean - Novacane (2011)

A$AP Rocky

  Un autre excellent artiste, plus hiphop cette fois, A$AP Rocky, utilise également avec merveille l'autotune pour produire un blues moderne un peu dans la continuation des travaux de Kanye West, comme sur cette magnifique chanson de son dernier album en date :

Travi$ Scott
  On peut aussi parler de Travi$ Scott, élève et poulain de Kanye West, qui utilise fréquemment le procédé, plutôt avec succès :

7 Days Of Funk

  D'un autre côté, l'oncle Snoop, qui avait été un des premiers à utiliser l'autotune dans le rap, a continué pour servir son but : réinventer le P-Funk de George Clinton à l'ère du hip hop et des machine (on parle de G-Funk, G pour Gangsta). Voici quelques excellents hits du bonhomme dans cette veine
7 Days Of Funk - Faden Away (2013)
Snoop Dogg / Pharrell Williams - Awake (2015)
Daz & Snoop - Have U Eva (2016)


  Et là vous vous dites que je n'ai parlé quasiment que du rap US, qu'en est-il des autres pays ? Dans quelle mesure l'autotune y est utilisée ? C'est ce que nous allons voir maintenant.


d) Exemples modernes d'utilisation de l'autotune dans d'autres genres musicaux et dans le monde :


Rap Français (c'est pas du joli...)

  Et on va commencer par le rap français, et ça va aller assez vite car je ne connais pas de "bon" exemple d'utilisation du procédé. D'ailleurs je ne connais pas de "bon" rappeur mainstream français, dans l'ensemble ce qui passe à la radio est très, très médiocre. Attention, il existe d'excellents trucs en rap français, mais ils sont tous indépendants, et parmi ceux-là j'avoue n'en connaitre aucun utilisant l'autotune. On va donc se contenter de quelques exemples commerciaux dégueus pour voir l'étendue des dégâts. Et bien sûr on va commencer par le plus gros, Booba, qui a fait une spécialité de beugler comme un veau décérébré avec de l'autotune sur des instrumentaux qui ressemblent à des presets de synthés pour enfants des années 90 (ça vend du rêve). 
  Pour preuve, écoutez moi ça : (vous pouvez zapper si vous ne supportez vraiment pas, ça se comprend)

Booba - Jimmy (2013) ("meeeeeuuuuuuh Jimmyyyyyyyyyeeeeeuuuuuuh")


Booba

  A la limite celle-là est presque un plaisir coupable, surtout depuis que j'en ai entendu une excellente reprise pop à contrepied, mais ça reste dégueu (son "chant", paroles navrantes, l'intru qui encore une fois ressemble au preset "zouk love" d'un vieux clavier pourri... Quelques fulgurances involontaires dans les paroles (le refrain) et la mélodie (du refrain) cependant, si on creuse vraiment beaucoup. Des mini bonnes idées massacrées donc :
  
Booba - Validée (2015)

  Ce truc mi-lover mi-gangster, beaucoup (et très mal) autotuné, s'est malheureusement répandu dans le paysage musical français (la faute aux quotas de francophones et à l'incompétence des programmateurs radio et des mecs des maisons de disques ?). Ca donne des trucs horribles, comme ce qui est probablement un des pires exemples d'autotune que je connaisse, même pas sauvée par le petit synthé sympa :

Gradur - Rosa (2015) (hein que le technicien autotune est mauvais... Ou le type qui "chante". Probablement les deux en fait)


  Je vais finir le supplice par un truc surestimé. Je parle de PNL, un groupe de deux mecs sur autotunés qui font une musique pourrie de chez pourrie. Mais alors là, comme Booba et les autres, et pour une raison qui m'échappe, les Inrocks sont à leurs pieds (peur de passer à côté de quelque chose ? Volonté de faire jeune ? Faut arrêter les mecs...). Ces types sortent un truc naze et la moitié de la presse est à genoux et les hissent au rang de révélation 2015 de toute la force de leur incompétence. Jugez plutôt.

PNL - Le Monde Ou Rien (2015)         ("ouè ouè ouè ouèèèèèèèèè")


 Voilà voilà pour le massacre... Sans parler des bouses type :

Maître Gims - Laissez Passer (2015)
Sch - Champ-Elysée (2015)

 Rien à ajouter, c'est une très belle preuve que l'autotune ben ça a vraiment mais vraiment pas que du bon, et ça nuance bien le propos sur ce qu'arrivent à faire certains américains avec... Comme quoi on peut être inspiré par du bon et faire du plus bas que terre.


Country 

  N'hésitons pas le grand écart, et passons à la country américaine, qui a assez étonnamment pour un genre assez conservateur adopté l'autotune très très tôt. Enfin c'est pas si étonnant que ça car je parle de country commerciale ici, pas la meilleure ni la plus authentique, qui n'hésite pas sur les gros moyens de production et les effets tape-à-l'oeil. La preuve ci-dessous :



Raï - Mahraganat

  Le Raï, genre musical d'Afrique du Nord, a aussi puisé dans l'autotune après hybridation avec le rnb commercial. Attention je connais pas de bons exemples, ça va piquer les oreilles :

Raba Raba - Rai (2009)
  En Egypte, un tout jeune sous-genre de musique protestataire, le Mahraganat, se base sur une utilisation massive de l'autotune : Un exemple ici (2011).

Afrique de l'Ouest
  Dans certains autres pays d'Afrique comme le Nigeria, l'autotune est partout dans la musique pop. Bon pas forcément pour le meilleur, j'ai pas trouvé de bon exemple, mais j'ai trouvé celui-là qui est très représentatif :
  Et le voisin du Niger possède par contre un excellent artiste (à ma connaissance, sûrement bien plus en vrai hein), j'ai nommé Mdou Moctar, et son blues touareg autotuné :




Soul / Nu-Soul

  "Contaminée" par le rnb, la soul (surtout la plus aventureuse) tentera aussi l'aventure autotune, comme le prouve ce superbe titre d'Erykah Badu. Comment mieux illustrer la déshumanisation des relations, dans ce titre où la belle jure à son homme qu'elle peut lui faire raccrocher son téléphone auquel il est addict, qu'avec cet effet aussi moderne que robotique ? Bel exemple d'utilisation du son pour appuyer avec force un discours sur une certaine forme aliénation moderne, l'autotune étant elle même quelque part une autre forme de l'aliénation technologique. Très forte, Miss Badu.

Erykah Badu - Phone Down (2015)



Bossa Nova

  Ce morceau onirique du magnifique groupe Thievery Corporation joue sur un effet de voix qui, s'il n'est peut-être pas de l'autotune de façon sûre à 100% (je n'arrive pas à savoir), possède un rendu ultra ressemblant.



Footwork

  Ce sous-genre de musique électronique, qui doit beaucoup au hiphop et à la house de Chicago, notamment, a adopté assez tôt sur l'autotune comme sur cette track issue de la collaboration de deux des plus grands noms du genre :

DJ Spinn / DJ Rashad - She Turnt Up (2013)

On peut évoquer aussi le cas du dancehall, musique dansante issue du reggae.



Dancehall
  
  Le dancehall a été touché très tôt par le phénomène, comme le prouve ce morceau de 2001. Bon là encore à ma connaissance, pas d'exemple plus digne d'intérêt que ça, c'est juste pour montrer l'étendue de l'utilisation du procédé, on va passer vite là dessus.

Tanto Metro & Devonte - Give It To Her (2001)

  Dans une quatrième et ultime partie, on va parler des utilisations pop de l'autotune, car là aussi, le procédé a eu un impact important. 



IV - Impact sur la Pop

a) Pop Maintream / Commerciale

   Après le succès de Cher, Mirwais, Daft Punk et T-Pain, de nombreux producteurs pop se sont intéressés au procédé. Alors évidemment, à usage modéré (quasi inaudible), l'autotune a été utilisé pour faire chanter juste des starlettes et des poster boys sans talent (Katy Perry...). Mais on a également eu droit à l'effet voix de robot, souvent pour le pire avec des gens comme Jason Derülo, Lady Gaga, Britney Spears, Black Eyed Peas, Akon, Omi, Taio Cruz et autres daubes...
  Un exemple de grosse daube qui fait d'autant plus mal que c'est une reprise d'une bonne chanson de Suzanne Vega et qu'elle est produite par le grand Moroder (ici au plus bas du plus bas de sa forme) :

Britney Spears

  Bon je vais vous épargner d'autres exemples inécoutables, vous avez compris l'idée et vous avez déjà assez subi avec le rap français. Vous pouvez taper les noms que je viens de citer sur youtube pour checker si vous voulez. Ou allumer la radio sur, disons Virgin ou NRJ. Ou Mouv'.

Rihanna

  Parfois c'est vaguement sympathique comme avec Maroon 5, Ke$ha, ou cette chanson de Rihanna de 2009, où l'autotune est utilisée légèrement pour accentuer le côté sombre de la chanson :
Rihanna - Disturbia (2009)

On peut aussi citer ce morceau :

Uffie - Pop The Glock (2011)

Brian Wilson

  Ah et on a le phénomène de vieilles stars du rock qui ont peur de leur voix qui a vielli et maquent ça sous l'autotune, ce qui gâche bien souvent les morceaux. Brian Wilson c'est ta voix, même éraillée par le temps, que je veux entendre ! Faites comme Dylan, assumez c'est très beau.
  Heureusement certains savent s'en servir comme John Cale. Lui qui est plus qu'ouvert aux avant-gardes, aux outils technologiques créatifs en musique, à la théorie musicale ainsi qu'à la composition trouve le procédé intéressant :

  Bon on est d'accord, dans l'ensemble la pop mainstream a été vraiment amochée par l'autotune, tant dans la promotion de personnes sans talent et l'uniformisation d'un son tout sauf naturel qui fait que tout est standardisé, sans personnalité ni saveur (ça c'est pour l'utilisation de correction des voix) que dans le dégueulis de vois robotiques sans autre but que de faire comme tout le monde (ça c'est pour l'effet de voix). On va donc passer à la pop indé où là à l'image du hiphop, on a davantage de choses de qualité à se mettre sous la dent.


b) Pop Indé

  En pop indé, parmi les exemples les plus célèbres d'utilisation de l'autotune, on a le cas de Bon Iver. Il a surpris son monde en 2009, car après un album folk minimaliste et dépressif (le magnifique For Emma, Forever Ago), il sort L'EP Blood Bank, dans lequel se trouve cette chanson :
  Loin du folk des débuts, ce gospel autotuné s'appuie sur les effets de voix pour créer tout un chœur à partir de la seule voix de Justin Vernon, qui répète inlassablement les mêmes paroles. L'interprétation déchirante et l'effet soul futuriste donnée à l'ensemble auront un impact énorme. Kanye West lui proposera de faire une seconde version du morceau, Lost In The World, sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy, de 2010, dont nous avons déjà parlé, et l'engagera à nouveau sur Yeezus comme nous l'avons vu. C'est un déclic pour le monde de la musique pop indé, qui s'empare de l'effet. 


 
  Le deuxième exemple en découle, c'est celui de James Blake. Artiste électronique anglais, il joue avec des claviers mi-Kraftwerk mi-dubstep d'une froideur clinique, mais qui rappellent on ne sait trop comment Stevie Wonder à l'occasion, et joue du même contraste au niveau du chant qu'on pourrait qualifier de soul congelée (si l'azote liquide est l'autotune, ça se tient). Ecoutez par exemple ce morceau, qui fonctionne comme "Woods" autour d'une seule voix, en crescendo d'intensité, grâce aux modulations de la voix via l'autotune.

  D'ailleurs Bon Iver et James Blake ont déjà collaboré ensemble sur le titre suivant : 

  Et Kanye West a déclaré que James Blake était son artiste vivant favori, il apparaîtra d'ailleurs probablement sur le prochain album de l'anglais. Et tout ce petit monde s'entre-influence, tout se recoupe.


  Un autre exemple célèbre est la fin du morceau titanesque "Impossible Soul" (26min), de la figure incontournable de la pop et du folk Sufjan Stevens, sur son album électo-symphonique The Age Of Adz (véritable classique moderne). Là encore l'utilisation judicieuse du logiciel en fin de chanson est une merveille qui fera changer bien des avis (dont le mien) sur le bien fondé de l'utilisation du plug-in :


  Dans la même catégorie, Vampire Weekend a utilisé l'autotune sur son second album sorti en 2010 :

  Mais rendons à César ce qui est à César, un des plus anciens exemples recensés est cette chanson de MIA de 2007 :

MIA - 20 Dollar (2007)

  Et voici quelques autres exemples :

Bibio - K Is For Kelson (2011) (sorti chez Warp)
Chromatics - These Streets Will Never Look The Same (2012)
Poliça - Dark Star (2012)
Passion Pit - Ten Feet Tall (II) (2015)
Grimes - Butterfly (2015)

  Dans un genre plus électronique (néo-disco), on a aussi un excellent exemple d'utilisation de l'autotune :

Skylar Spence - Can't You See (2015)

  Bref, dans la pop indé on a pas mal d'utilisations judicieuses et créatives de l'autotune.

CONCLUSION

  Sur ce, je vous propose de conclure ce sujet en faisant un rapide bilan. Oui, l'autotune a pas mal ruiné la qualité de ce qui passe à la radio, a rendu tous les instruments et toutes les voix identiques et standardisées (je parle du commercial de chez commercial là). Mais elle a permit d'ouvrir un terrain de jeux et de création inédit pour ceux qui s'en servent comme d'un effet ou d'un outil pour faire de leur voix un instrument au service de leur démarche artistique. Elle est le son des années 2000-2010, et un élément incontournable et ancré dans la musique populaire moderne. Elle a eu un impact énorme sur la quasi totalité du rnb, du hiphop, et une grande part de la pop, et de l'électro. Elle est la dernière évolution technologique a avoir eu un aussi grand impact sur la musique de la composition aux arrangements, après l'électricité et l'amplification, les techniques de manipulation de bandes et les effets sonores, les synthétiseurs, les boîtes à rythmes et les samplers. Elle est la guitare électrique, la pédale wah wah des années 2000-2010. Elle est l'aboutissement de décennies d'essais visant à transformer la voix humaine en instrument comme les autres (talk box, vocoder...). Et plus que tout, elle reflète son époque, superficielle, avide de technologie, sans but, et c'est pour cela que pervertie par les bons artistes, son émotivité robotique nous raconte mieux que quiconque.

  Pour toutes ces raisons, son impact en bien et en mal dans la musique moderne, je voulais aborder ce sujet. J'espère que ce petit guide de l'autotune vous aura été utile, agréable ou instructif (ou les 3 héhé). 
N'hésitez pas à me donner votre sentiment à ce propos ou à réagir sur le fond ou la forme de l'article. 

Merci infiniment pour votre lecture et vos commentaires, et à bientôt sur La Pop d'Alexandre & Etienne !


Sources (pour approfondir ) :

Complex - The T-Pain Effect
Autotune - A History
A Brief History Of Autotune


Alexandre