Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

mardi 29 novembre 2016

Rock Post-Punk 2016 : Iggy Pop - Post Pop Depression, Parquet Courts - Human Performance, OMNI - Deluxe & Tyvek - Origin Of What


Iggy Pop - Post Pop Depression (2016)

  C'était pas évident, mais il l'a fait. Assisté d'une équipe de piliers du rock indé, menée par Josh Homme, Iggy vient quasiment d'égaler ses meilleurs LP solo. "Break Into Your Heart", avec son chant de crooner du désert, ces guitares vicieuses, sa rythmique et son synthé post-punk, puis son piano et ses choeurs (qu'on jurerait de Bowie, mais non c'est bien Homme) d'une grande théâtralité, forme un petit monde obsédant dont on ne voudrait pas sortir. Comme les meilleures chansons. La très pop et Johnny Marr "Gardenia" arrive à suivre sans l'égaler ce premier uppercut. Mais le deuxième coup est pour bientôt, puisqu'"American Valhalla" est une tuerie, inventive et vicieuse à la fois. La même inventivité pop dans un cadre rock et rauque est retrouvée plus loin sur "Chocolate Drops". Ces deux titres pourraient concourir avec "Under My Thumb" des Stones dans la catégorie "meilleure utilisation de claviers ou xylophones légers dans un enregistrement rock". Et si on parle créativité, la pop mêlée de garage-blues cubiste de "Paraguay" est sans égale. 

  "In The Lobby", plus frontalement rock et plus frontalement Bowie, pue le stupre et la décadence californienne. On aurait pu la caser dans un épisode de Californication celle là. Un dans lequel Hank Moody et Charlie Runkle finissent particulièrement défoncés et croisent la route d'un nombre invraiscemblable de somptueuses créatures siliconées en chaleur. C'est plutôt le désert des Doors ou des westerns de Leone qui servirait de décor au sablonneux "Vulture"

  Ce disque est autant un baroud d'honneur pour le vétéran Pop qu'un hommage à son ami Bowie, dont le fantôme hante "Sunday" et "German Days". Et c'est un bien bel effort que nous livre là le vieil Iguane. Beaucoup d'artistes de tous âges tueraient pour pondre un truc aussi vital que cet album. Merci au gros boulot de Josh Homme, dont la production burnée, à la fois sauvagement rock et sachant se faire pop et inventive tutoie les sommets. Et merci à ses gars dont le jeu radical et sans concession donne corps à ce disque impressionnant. Peu importe à quel point 2016 aura été cruelle, Iggy l'immortel nous a tous vengés avec ce gros doigt d'honneur dressé face à cette année pourrie. 




Parquet Courts - Human Performance (2016)

  Les Parquet Courts viennent définitivement de prouver avec ce disque qu'ils sont un des grands groupes rock de l'époque. Grâce à leurs projets plus obtus, ils ont su agrandir leur palette vers davantage d'influences et assurer leur son et leur identité avec force. Certes, on entend Pavement, David Byrne et Sonic Youth sur "Already Dead", mais cette boîte à rythme qui double la guitare, ce son de guitare, ce pont... C'est brillant. 
  Comme le post-punk raide de "Dust" et "Captive Of The Sun" au son chaud très 70's et psychédélique, ou celui tout aussi raide mais plus froid de "I Was Just Here" (très Fear Of Music). La gouaille du chanteur est pour beaucoup dans la qualité de ces morceaux, ça s'entend surtout sur "Outside", "Two Dead Cops", "Pathos Prairie" et "Human Performance". Là, on pense aux Jam, aux Clash et à Blur

  Mais malgré toutes ces influences supposées et ces cousinages sonores, à chaque instant la musique est du Parquet Courts à 100%. Et si vous voulez savoir ce que ça veut dire, écoutez "Paraphrased". Ces changements de rythme, ces ruptures, ce fond pop et punk à la fois, ces inclinaisons noise et lo-fi discrètes.... C'est tout ça. Cette diversité de styles aussi, de la slacker pop de "Steady On My Mind" et "Keep It Even", au psychédélisme de "One Man No City" en passant par la britpop croisée au surf rock de "Berlin Got Blurry" et la ballade psyché "It's Gonna Happen"

  Bref, un superbe disque de rock qui prouve que le genre peut être tout aussi vital en 2016 que jamais, même si beaucoup a déjà été fait. Il ne s'agit pas de faire table rase du passé, mais de l'embrasser, de le déconstruire, d'en prendre ce qu'on veut et avec cette base, de foncer tête la première, avec énergie et conviction. 




OMNI - Deluxe (2016)

  Comme autre grand disque (pop)rock et post-punk de cette année, avec option lo-fi saturée et folie à la Ought, ce Deluxe du groupe OMNI se pose là. Ecoutez donc les riffs hyperactifs, la rythmique tordue et le chant dérangé de "Afterlife", "Plane" ou "Wednesday Wedding", et vous verrez ce que j'entends par là. Mais le groupe sait se faire funky comme sur "Wire" ou mélodique et pop comme sur "Earrings", "Cold Vermouth", "Eyes On The Floor" et "Jungle Jenny". Voire même à la fois noisy et mélancolique comme sur "Siam". Et puis on pense à tous les grands, de Television aux Strokes (sur "78") en passant par les Talking Heads et les grands mélodistes anglais. 
  Mais là encore, OMNI impose son propre son, son identité, tout au long d'un album d'une cohérence et d'une homogénéité qualitative à toute épreuve.





Tyvek - Origin Of What (2016)

  En plus punk et crado, on a le combo Tyvek, qui se complaît dans des riffs sauvages (et jouissifs) à haute énergie, des vocaux braillés répétitifs sur moins de 2'30" et beaucoup de bruit. On entend comme un peu de Clash des début sur le brillant diptyque inaugural "Tip To Tail" et "Can't Exist". Mais les gars savent varier les ambiances avec des passages noisy presque psychédéliques (on pense presque à la folie de Barrett sur "Girl On A Bicycle") et de la post-punk sur "Gridlock". Tout le reste de l'album est de la même volée, entre punk, pop, psyché, post-punk et noise, pour un résultat toujours aussi enthousiasmant. 


Alex

dimanche 27 novembre 2016

M83 - Junk (2016)



  Peut-être est-ce dû au fait que je sois né en 1994, que pendant mon enfance mon chanteur préféré était Michel Berger (avec Balavoine pas loin). Peut-être que c'est ça qui fait que je place cet album de M83 bien plus haut que la majorité de la critique qui y voit au mieux une kitscherie sympathique, au pire une bouse. Personnellement, je suis conquis dès les premières mesures de ce piano boogie qui rythme "Do It, Try It", très Michel Berger justement. Ces synthés too much, ces voix qui le sont tout autant, cette basse jouée au synthé pour enfants, ça doit rappeler des génériques de dessins animés de l'époque. Ou alors c'est juste l'oeuvre d'un musicien pop surdoué, et il faut juste avoir la même affinité que lui pour certains sons certes sucrés et peu organiques mais avec une personnalité affirmée. Ces deux hypothèses ne sont pas mutuellement exclusives. Et quand on entend le niveau de détail de l'arrangement de ce morceau (vous entendez le banjo ?), et qu'on observe la structure du morceau se dérouler comme par magie, avec une richesse et une complexité inouïe et ce sentiment d'une facilité et d'une évidence qui est à la fois le but ultime et ce qui est le plus dur à atteindre en pop, le doute n'est plus permis. Il y a du génie là-dedans. 

  Comme dans le merveilleux "Go!", qui fait voyager avec ses synthés baveux, son saxo, et le chant aérien de Mai Lan. La montée en puissance funky (ces guitares!!!) et ce drop de synthé qui aurait à merveille servi pour le générique d'un Magnum boosté aux hormones fout des frissons. D'autant plus que cette puissance contraste avec la douceur des couplets. Et puis bon sang, le groove de cette basse, le solo de guitare tellement cheesy de Steve Vai qui ramène en enfance immédiatement, ce saxo qui se perd dans l'écho... Tous ces éléments sont tellement bien foutus et impriment tout de suite le fond de votre cervelle qu'on y reconnaît bien plus qu'un pastiche amusant. Les montagnes russes sonores sont aussi des montagnes russes émotionnelles dans lesquelles on peut projeter tout son être, tous les sentiments imaginables. 

  On a ensuite les cathédrales de prog-pop symphoniques "Walkway Blues" et "Solitude" qui évoquent tour à tour Pink Floyd, Supertramp et Electric Light Orchestra dans leur poignante démesure, leur sens de la mélodie qui tue et touche le coeur, et leur science des arrangements, avec ce jeu entre organique, synthétique et électronique. Dans le même style, "Moon Crystal" pourrait être un générique de sitcom, qui creuse dans la même veine disco-funk orchestrale à la Bee Gees, qu'un Breakbot ou que les récents Justice ou Daft Punk, avec ce côté variété qui peut évoquer également certaines gloires françaises. Et là encore, le sens mélodique, la construction et la mise en son admirable sauvent le tout du kitsch sans fond (si vous n'êtes pas convaincus, penchez vous sur la basse gainsbourgienne ou les cordes façon Barry White). 

  Les tubes 80s revus façon électro-pop ludique ne sont pas en reste, avec ce chanté-parlé sexy à la Adjani de Mai Lan sur "Bibi The Dog". Mai Lan qui fait aussi des étincelles sur "Laser Gun". Et puis il y a ce générique de sitcom là encore, mais façon débuts d'Indochine sur le prenant "The Wizard". Et puis il y a Beck, qui revêt ses habits funk le temps d'un "Time Wind" très French Touch.

  Et ce funky "Road Blaster", drivé par des cuivres over the top, avec en filigrane des onomatopées féminines très Bardot (cf "Comic Strip"). C'est ce qui est passionnant avec ce disque. Ceux qui l'écouteront rapidement entendront de la pop 80s générique, et ceux qui s'y plongeront entendront tout un pan de la chanson française, remise au goût du jour (un plan de piano à la Sanson par ci, par là...). C'est sûrement pour ça que les américains sont passés à côté de ce disque en majorité. Cet aspect chanson française revisitée par un type hyper talentueux et sûr de ses racines, mais qui a vu du pays. On est proche de Daho dans la démarche. 

  Et puis cette schizophrénie due au déracinement, ce blues du pays et ce rêve américain mélangés, ce drôle de sentiment donne une profondeur supplémentaire à l'album. Cette couche s'entend sur "Tension" et "Ludivine" pour qui veut bien l'y entendre. De chanson française il sera question plus frontalement sur "Atlantique Sud", ce duo magnifique avec Mai Lan, collaboratrice de premier choix sur l'album vous l'aurez compris. Le côté comédie musical (y'a de la théâtralité, comme un soupçon de Polnareff) et ultra premier degré fera fuir les puristes, tant pis pour eux. Nous on se régalera, on frissonnera, on pleurera.

  Alors bien sûr, des fois c'est un peu trop. "For The Kids" est très sympa et a un bon côté Michael Jackson à son plus tendre, mais le monologue enfantin est plus à ranger à côté du générique de Sauvez Willy que de "Heal The World". Et la conclusion, "Sunday Night 1987", malgré son bon solo d'harmonica au son uuuultra Stevie Wonder, ronronne un peu. Mais bon je chipote. 

  Vous l'aurez compris, je n'aurais pas écrit une tartine aussi grosse sur un album que je ne trouve pas absolument passionnant. Je vais sans doute en laisser beaucoup sur le bas-côté sur le coup, car beaucoup ne l'ont pas compris. Mais si j'ai pu donner envie à certains de l'écouter, ou d'y revenir avec une oreille plus attentive, j'en suis ravi. Cet album le mérite. 


Alex

vendredi 25 novembre 2016

Aristocratie Indie Pop 2016 : Lionlimb (Shoo), Wild Nothing (Life Of Pause), & The Shacks (EP)


Lionlimb - Shoo (2016)

  Cet album est une bombe. Dès l'intro "God Knows" entre soul et pop de haute volée, on pense aux meilleurs : Lennon, Nilsson, Elliott Smith, Christopher Owens, Tobias Jesso Jr, Whitney. Avec ce son particulier, si chaud et volontairement ultra-vintage mais qui paradoxalement sonne ultra moderne... Un peu comme des Foxygen, avec le côté bordélique en moins. C'est criant sur les excellentes "Domino", "Tinman", et "Just Because" (à la pop-rock encore gorgée de soul, comme sur un Radio City moderne), la plus psychédélique "Ride", ou des morceaux avec une petite touche glam bienvenue comme "Lemonade" ou "Turnstile". Et toujours ce piano puissant aux accords bouleversants, comme sur le slow "Hang" ou le boogie "Blame Time". Qui peut même faire chialer comme sur le plus jazzy "Wide Bed". Et l'album se conclut comme il a commencé, par un sommet indie pop : "Crossroad". 
Ecoutez ce superbe disque ici, et dites m'en des nouvelles !





Wild Nothing - Life Of Pause (2016)

  Encore un superbe disque pop. Qui commence fort par un "Reichpop" fort mélodique aux sonorités et à la rythmique que n'auraient pas reniés les Talking Heads, ni Dev Hynes de Blood Orange plus près de nous. Et qui se poursuit par une série de tubes aux accroches synthétiques irrésistibles comme les géniales "Lady Blue", "TV Queen" et ma chouchoute "Life Of Pause", dans laquelle on entend du Foxygen (et du Todd Rundgren en filigrane). Les Foxygen sont aussi évoqués sur la très bonne "A Woman's Wisdom". Le post-punk de "Japanese Alice", "Alien", "Love Underneath My Thumb" et "To Know You" rappelle avec plaisir à la fois Low et Scary Monsters de Bowie, mais aussi Interpol et The Horrors. Tandis que les choeurs enchanteurs de "Adore" et sa délicate mélodie nous transportent avec un psychédélisme aussi ensoleillé que champêtre. Qui transparaît aussi sur la encore très rundgrenienne "Whenever I"
  Ce disque est de très grande classe, les mélodies sont intemporelles, le son est parfait, le chant est émouvant, c'est un grand album, point.




The Shacks - The Shacks EP (2016)

  De la bonne pop 60s à guitare avec une voix féminine mystérieuse et des arrangements à la Hazlewood, que demander de plus ? Tous les titres sont parfaits dans leur genre et explorent des contrées sonores variées, tout en conservant une vraie identité et un fil rouge sonique intact au long de l'écoute. 
  Bref, vous allez l'écouter (ici) et l'adorer ce généreux petit EP (9 morceaux pour 30 minutes, d'autres auraient nommé ça un album).



Alexandre


mercredi 23 novembre 2016

A Tribe Called Quest - We Got It From Here... Thank You 4 Your Service (2016)



  AAAAaaaah qu'il est bon ce disque. Dès "The Space Program", les flows s'entrechoquent, se répondent et s'interpellent comme les samples sur une musique qui sonne à la fois old school et moderne. "We The People" éblouit avec son feeling rock, de l'écho rockabilly sur la voix de Q-Tip aux sonorités. La production de Q-Tip sur l'album est absolument brillante, les flows sont étincelants, les parties chantées accrocheuses, l'ensemble est bien composé et brillamment exécuté (merci au mélange samples - instruments live, notamment visible sur "Solid Wall Of Sound" avec Elton John). Les feat sont hyper bien gérés (les interventions de Busta sont plus classes que jamais, le jeu de Jack White apporte un vrai plus...). Et puis ces textes, qu'ils sont bons !

  Le passage de flambeau de "Dis Generation" sonne plus comme une victoire  qu'un aurevoir, et l'ensemble de l'album est un bel hommage à Phife Dawg, décédé avant la fin des enregistrements (et honoré sur "The Donald"). On espère que Q-Tip et Ali Shaheed Muhammad continueront à faire cette musique, ensemble sous un autre nom (ce disque est le dernier de Tribe) ou séparément. Quand on entend des bombes comme la très Mobb Deep "Kids..." avec André 3000, la funky "Melatonin", les choeurs angéliques de "Enough!!" ou le beat millésimé de "Mobius", on ne peut qu'espérer que ces putain de morceaux aient des petits frères bientôt. 

  RIP Phife, et longue vie à Q-Tip et Ali, qu'ils continuent de nous fournir en hip-hop de qualité, sans renoncements artistiques, modernes et accessibles. Foncez l'écouter ici.


RIP Phife 
Alex


lundi 21 novembre 2016

Frank Ocean - Blonde (2016)

  Celui là je sais pas trop comment en parler. Des disques qu'on attend autant, finalement ça arrive pas si souvent. Depuis la claque Channel Orange en 2012 (notre chronique ici), qui a recomposé tout un pan du paysage musical à la seule force de sa beauté insolemment moderne, c'était le silence radio, à quelques collaborations près. Et puis, en 2016, le labyrinthique, abstrait et peu accessible ENDLESS (dont on a parlé ici) arrive par surprise. Et moins d'une semaine plus tard, ce Blonde (ou Blond selon l'artwork). Tout a déjà été dit sur le rapport entre le contenu de ces disques et l'évolution d'Ocean, ainsi que sur l'habile tour de passe-passe qui lui a octroyé le plein contrôle de ce disque, et l'indépendance vis-à-vis de sa maison de disque.

  Non, on ne va pas reparler de tout ça, je vous conseille d'aller fureter sur internet, vous trouverez de très bons papiers (en anglais souvent) là dessus. Ce que je peux vous dire par contre, c'est que ce disque est putain de beau. J'ai d'abord eu une période de doute concernant les deux fournées 2016 de Frank, que j'ai trouvées au départ pas mal, un peu brouillon, trop dures d'accès, mais quand même... Un truc, un je ne sais quoi de plus, m'a fait revenir encore et encore sur ces albums. Jusqu'à ce que, petit à petit, à force de fouilles plus intensives je prenne mes repères dans ce riche corpus, et que j'en comprenne enfin l'architecture, laissant toute sa beauté m'éblouir. Bref, j'ai passé mon été à courir sur les bords de Loire, sous le caniar, avec Blonde et ENDLESS dans les écouteurs. Si j'avais à donner mon disque de l'été a posteriori, ce serait donc Blonde sans hésitation. 

  Tout est parfait, de "Nikes" à l'instrumentation typique de ce qu'on pourrait attendre d'un morceau de Frank Ocean (comprendre rnb électronique et mélancolique baigné dans le hiphop), mais aux effets vocaux déstabilisants puis obsédants, à la déchirante ballade entre indie rock et soul "Ivy", jusqu'à un "Pink+White" confortablement soul, comme un Marvin Gaye actualisé. Le chant est parfait, la production moderne et exigeante, avec un son particulier, empruntant autant à ses influences habituelles qu'au rock, à la pop et au folk indés, pour un son très particulier, entre chaleur soul/rnb et un son froid, "blanc" et clinique d'une précision chirurgicale. Ca s'entend même sur des titres plus soul comme "Solo" et "Godspeed" aux orgues 70s revus et corrigés. Et sur deux des meilleurs titres du disque avec "Ivy", le magnifique "Self Control", qui doit beaucoup au folk visionnaire de Bon Iver, et le pop-folk électronisé "White Ferrari" qui cite les Beatles.


  Le mélange entre pop indé et rnb est une réussite bluffante, sur le brumeux "Skyline To", où de discrètes guitares pastorales côtoient des synthés qui auraient pu figurer sur Mummer de XTC, et un chant rnb. Idem sur le presque ambient "Seigfried". C'est encore plus marquant sur "Pretty Sweet" qui utilise des guitares presque punk, des choeurs mystérieux qui auraient pu se retrouver sur un Midnight Juggernauts, un Justice ou un Klaxons, et une rythmique quasi jungle. Sur ce titre, on pense aussi aux (bonnes) dernières expérimentations rnb-rock du collègue Miguel

  Ce mix, augmenté d'une dose d'électronique, accouche d'une chanson pleine de qualités et accrocheuse sur "Nights". L'électro-rnb à la James Blake (et donc indirectement Bon Iver) de "Close To You", et celle alternativement noisy (le street recording) et autotunée de "Futura Free", sont tout aussi excitantes.

  Frank sait aussi gérer ses invités avec brio, en les utilisant par petites touches imperceptibles comme Kendrick ou Beyoncé, ou de façon plus forte comme le moment de bravoure d'André 3000 sur "Solo (Reprise)", absolument mémorable entre ce piano grave et ces glitches électroniques. Les interludes sont par contre moins marquants, à part le bon "Good Guy". "Be Yourself" gâche un peu les réécoutes, comme "Facebook Story" même si ce dernier a le mérite de conter une histoire à la fois marrante, édifiante et terrifiante.

  Bref, ce disque est un chef-d'oeuvre, un autre monument à créditer au génie de Frank Ocean, qui non content d'être un des chanteurs à la signature vocale et aux techniques de chant les plus marquants et les plus importants de sa génération, se double d'un auteur et d'un compositeur-producteur avec une vraie vision artistique et un talent monstrueux. S'il ne fallait qu'une preuve que le gars est la relève de monstres sacrés comme D'Angelo, et pas un épiphénomène, elle est là, dans ce magnifique album (écoutable ici).


Alex


samedi 19 novembre 2016

Jazz 2016, Traditions & Réinventions : Esperanza Spalding - Emily's D+Evolution, Kadhja Bonet - The Visitor, Shabaka & His Ancestors - Wisdom Of Elders & Eric Schaefer & The Shredz - Bliss

  Outre l'excellent disque d'Herlin Riley (cf ma chronique ici), l'année 2016 nous a offert une tripotée de grands disques jazz, dont je vais vous présenter certains de mes favoris, qui ont chacun une approche très distincte et personnelle du genre. 



Esperanza Spalding - Emily's D+Evolution (2016)

  Ce disque est une petite bombe jazz-soul-rock. Là où la fusion paraît souvent pataude et pas vraiment finaude, elle sonne ici parfaitement fluide et naturelle. La guitare anguleuse de "Good Lava" apporte un mordant qui pimente le groove naturel du morceau et permet à Spalding de déployer son chant entre jazz, soul et punk (on pense autant à Nina Hagen et Brazilian Girls qu'à Billie Holiday). Ce chant est encore davantage mis en valeur dans des titres soul-jazz comme "Unconditional Love", "Judas", "Earth To Heaven", et "One" avec toujours ce petit twist rock indé, qui est convoqué de façon plus marquée sur "Rest In Pleasure", "Ebony And Ivy", "Elevate Or Operate" et "Noble Nobles". Et sur ces morceaux, le chant, les choeurs et l'instrumentation ne se privent pas de jouer avec une certaine théâtralité, pour donner un côté presque Broadway voire opéra à certains passages, à la Freddie Mercury. La palme de la théâtralité revient à "I Want It Now", qui pourrait figurer à la BO d'un Phantom Of The Paradise revisité. Le funk liquide de "Farewell Dolly" et celui plus terrien de "Funk The Fear" achèvent de diversifier le propos. L'album (en écoute ici), est une réinvention moderne du jazz fusion absolument impeccable, et il est à écouter de toute urgence.



Kadhja Bonet - The Visitor (2016)

  L'intro cinématographique rappelle la prodige de la soul moderne Janelle Monaé, et on se frotte les mains d'avance en entendant ces choeurs, ce rythme syncopé, ces synthés psychédéliques et chatoyants, et en attendant la suite. Qui sera orchestrale sur "Honeycomb", pour un grand moment de jazz vocal, qui s'impose dès la première écoute comme un classique intemporel. On est déjà conquis, alors quand déboulent l'électropop baroque de "Fairweather Friend", avec toujours ce chant jazzy, on exulte. Tout l'album sera-t-il aussi bon ? Oui, l'orchestre, le cinéma, la soul psychédélique des Temptations et les grandes divas jazz sont conviées sur "The Visitor" et "Gramma Honey", avec en prime un côté mystérieux et sensuel à la Lana Del Rey dans le chant. 

  La porte du Pays des Merveilles est ouverte, et lorsqu'on tombe dans le terrier du lapin blanc avec le psychédélisme orchestral de "Portrait Of Tracy", les choeurs et les cordes nous enveloppent, les vents nous caressent le visage. On se relève et on embarque pour le jazz vocal imprégné de folk pastoral de "Nobody Other", puis le jazz de petit club de "Francisco"

  Kadhja Bonet, en partant du jazz vocal, élabore tout un monde grâce à ses immenses capacités de songwriter et de chanteuse, en incluant de la soul, du funk, de la folk, des influences orientales, pour un résultat pas si éloigné que ça d'une pop de haute volée. L'album est magique, et il s'écoute ici.




Shabaka & His Ancestors - Wisdom Of Elders (2016)

  Shabaka Hutchings est un saxophoniste londonien de génie, qui a eu la lumineuse idée de s'entourer d'un crew sud-africain et d'enregistrer l'album dans l'urgence, en un jour. Et le résultat est aussi radical que beau. Dès l'introductif "Mzwandile", on mélange jazz, Afrique et chant soul/blues. Et ces rythmiques si riches sont ultra-modernes, elles évoquent autant le jazz et l'héritage musical africain que les expérimentations électroniques ou hip-hop de producteurs comme Flying Lotus. Loin d'être uniquement une énième relecture d'un vieux Miles Davis ou d'un Fela, ce disque sonnerait plutôt moderne comme un J Dilla ou un D'Angelo, et toutes les vagues qu'ils ont inspirées (Common, Kamasi Wahington, Kendrick Lamar,...). 

  D'ailleurs, comme sur "Joyous", le côté free ressort assez peu, le disque est très mélodique et n'a pas besoin de dissonances à outrances pour sonner sauvage, brillant et radical. Il n'y a guère que sur "The Sea" où la folie (contrôlée) l'emporte. Même sur des morceaux comme "OBS" ou "The Observed", elle est canalisée et l'ensemble reste cohérent et mélodique, ce qui peut faire de ce disque une excellente introduction au jazz le moins accessible aux oreilles les plus sensibles des novices du genre.

  Le chant est très souvent convié, plus que la moyenne des disques jazz, et c'est une bonne chose, car il est ici brillamment intégré à la musique et apporte une âme supplémentaire à des morceaux déjà géniaux (il n'y a qu'à écouter le groove et les changements de rythme de "The Observer" pour s'en convaincre). 
  Bref, ce disque est superbe, d'un respect infini envers une certaine tradition africaine du jazz (cf le titre), et d'une modernité époustouflante dans l'exécution. Vous devriez d'ailleurs cliquer là pour l'écouter d'urgence.



Eric Schaefer & The Shredz - Bliss (2016)

  Ce disque est fou, d'une belle et douce folie. "Abstract Dub" sonne comme du Miles, mais avec une rythmique syncopée des plus moderne, un synthé-orgue psyché et une basse slappée bondissante. Avant que les vagues de synthé, les cuivres démultipliés et les filtres ne fassent grossir le morceau encore et encore et l'étirent jusqu'à ce que cette orgie ne ressemble plus à rien de connu. 
  Le plus calme et mélodique "Barber" permet une transition avec le diptyque "Longjam" et "Slomojam" qui mêlent électronique, jazz et psychédélisme avec brio. Le groupe n'a peur ni d'utiliser de courts motifs répétés et du bruit pour donner plus d'ampleur aux compositions comme sur "Oistrakh" et "Shortjam", ni d'utiliser des rythmes plus simples et accessibles comme sur "No Bottom No Top" aux nappes de synthés glaçantes sur lesquelles se pose avec majesté la trompette lead. Le morceau le plus radical étant "Bliss" entièrement constitué de samples triturés, destructurés et balancés à nos oreilles repues. Bref, si vous voulez un croisement fou et ambitieux entre Pierre Henry et Miles Davis, vous avez votre disque de l'année (à écouter ici).


Alex



jeudi 17 novembre 2016

Folk 2016 : Kevin Morby - Singing Saw & Adam Green - Aladdin

  Aujourd'hui, ce sont deux excellents disques de Folk sortis cette année qui sont à l'honneur, avec chacun à leur façon une approche entre modernité et tradition de ce riche héritage musical.



Kevin Morby - Singing Saw (2016)


  Ce disque est merveilleux. Dans les lentes ballades acoustiques à la guitare telles que "Cut Me Down", "Drunk And On A Star", "Black Flowers" et "Water", qui rappellent Dylan et Cohen pour les anciens, et Tobias Jesso Jr pour les jeunots. Ou dans les morceaux plus rock, comme "Singing Saw" qui s'accompagne d'une guitare électrique tranchante blues-rock, d'une boîte à rythme crépusculaire et de claviers psyché qui évoquent le dernier album de Woods, son ancien groupe. De rock, il en est aussi question sur "Dorothy", au riff massif et à la rythmique entêtante.

  Des influences jazz viennent se glisser dans la magnifique "Destroyer", et on entend toute la fragilité d'un Harry Nillsson sur une magnifique chanson piano-voix comme "Ferris Wheel". Et puis il y a ce tube absolu, "I Have Been To The Mountain", sommet indépassable aux influences multiples (guitares folk-rock, basse soul/funk, choeurs gospel, rythmique pop, bruitages psyché et cuivres mariachi). Et puis cette voix, quelque part entre le conteur folk et le chanteur de rockabilly hanté... Bref, vous l'aurez compris, ce disque est un indispensable. Ecoutable par là.



Adam Green - Aladdin (2016)

  Ce disque est la BO d'un film apparemment assez barré et DIY, mais rassurez-vous, aucune nécessité de le voir pour apprécier ce disque. A part de courts dialogues du film bien dada, qui ne dérangent pas l'écoute, on peut apprécier ces chansons seules. Comme les très Hazlewood "Fix My Blues", "Nature Of The Clown", et "Phoning In The Blues", petites merveilles de pop folk un peu funky et un peu baroques, aussi bien arrangées que composées. Des petits classiques instantanés qui imposent d'emblée leur cool, et savent mélanger les époques avec habiletés grâce à de discrets synthés et effets sonore et même un peu de scratch.

  La pop lo-fi électronique et ludique de "Someone Else's Plan" et "Life In A Videogame", la funky "Time Chair", "Do Some Blow (With Me)" (entre baroque et Johnny Cash), et la berceuse "Never Lift A Finger", sont tout aussi recommandables. 

  Tout n'est pas parfait, certains morceaux sont moins marquants, comme "Me From Far Away" et "Trading Our Graves", mais ils ne déçoivent pas non plus, la qualité reste au rendez-vous. De même, quelques courts morceaux plus foufous et volontairement marrants, comme "Birthday Mambo", l'électro rock "Chinese Dance Theme" et la chorale pop funky de "Interested In Music" divertissent et amusent mais ne sont clairement pas des chef-d'oeuvre (ce n'est pas leur but).

  L'album de façon globale est tout de même excellent, Adam Green est un songwriter et un chanteur de haute volée, et ce disque qui ne se prend pas au sérieux mais qui compile un sacré paquet de classiques ne démérite pas dans sa très bonne discographie. A écouter ici.

Alex

mardi 15 novembre 2016

2016, Retours Pop & Réinventions : La Femme (Mystère) & Crocodiles (Dreamless)

  Nous allons parler aujourd'hui de deux remises en question musicales marquantes de l'année 2016, ayant abouti à deux disques très bons, mais pas parfaits, qui sonnent comme de solides transitions entre des débuts brillants et un avenir radieux. J'ai nommé les albums Mystère des frenchies de La Femme et Dreamless des géniaux américains Crocodiles.



La Femme - Mystère (2016)

  Introduit par le titanesque "Sphynx", cet album avait tout pour plaire, l'ambiance cinématographique, l'exagération du style du 1er album étiré en une longue transe électro-pop orientalisante et sexuelle. Puis la surprise ! Les influences yéyé et pop 60s/70s sont bien plus présentes dans le mix foutraque mais inédit du groupe. Pour le meilleur comme sur "Le Vide Est Ton Nouveau Prénom" aux accents prog folk celtiques et au magnifique pont morriconien, et "Où Va Le Monde", dans laquelle le texte bancal n'arrive pas à gâcher le surf rock irrésistible. Mais aussi pour des résultats très mitigés, comme le naïf "Septembre", sauvé par sa conclusion, et un "Tueur de Fleurs" avec de bonnes idées mais un peu mou.

  Ailleurs, la diversité stylistique et la folie créatrice font mouche. Le punk pop décadent façon Plastic Bertrand de "Tatiana" (au final dantesque) couplé à la techno post punk de "SSD", sont enthousiasmants. 
  Le psychédélisme est fort réussi sur "Exorciseur" avec un rap féminin ultra jouissif, celui mâtiné d'influences arabisantes de "Al Warda", le chaloupé "Psyzook" et la pop sous patronage de St Syd Barrett sur "Le Chemin". C'est parfois longuet par contre, comme sur "Vagues", le morceau plus ou moins prog au long solo de guitare pas si mémorable.
  On a de la synthpop de haute volée sur "Elle Ne T'aime Pas" à la Jacno, et de bonne facture sur un "Always In The Sun" un peu plus générique mais très bonne pour une bonus track. Et puis surtout le surf post-punk très B-52s jouissif de "Mycose", énorme chanson où tout est parfait, du thème inédit au sous-texte hyper malin, à la musique tubesque et ultra bien construite.

  Bref, après un premier EP époustouflant, et un album qui a donné un grand coup de pied dans la fourmilière pop-rock française et a inventé un nouvel espace pop rien qu'à eux, les jeunes gens de La Femme nous ont livré là un superbe deuxième album, peut-être un peu trop généreux (quelques morceaux plu faibles, même si aucun n'est mauvais loin de là), mais de qualité et augurant le meilleur pour la suite. Le succès incroyable de Psycho Tropical Berlin ne semblait pas égalable, le groupe a choisi de s'étoffer et de prendre en ampleur ce que fatalement ils allaient perdre en efficacité punk et en effet de surprise, et ça fonctionne (comme vous pouvez le constater en l'écoutant ici). En plus, ils sont excellents en live (dans des petites salles en priorité). Croyez moi, on les a vus deux fois avec Etienne, c'était de la folie. 




Crocodiles - Dreamless (2016)

  Après avoir porté leur post-punk abrasif et marécageux sur deux excellents albums en 2009 et 2010, le groupe explose en 2012 avec l'excellent Endless Flower, mêlant pop, punk, shoegaze et rock sexuel avec brio, et réalisant une excellente fuite en avant vers toujours plus de pop brillantissime et de rock énervé avec le chef-d'oeuvre Crimes Of Passion en 2013 puis le très sombre et punk Boys de 2015, où l'on entendait un groupe plein de rage, mais arrivant peut-être un peu au bout d'une démarche sex'n'drugs'n'rock'n'roll, toujours plus fort toujours à fond, sauvé par ses brûlots intransigeants et ses incursions vers une pop synthétique plus downtempo plus influencée par Suicide, inquiétante et toujours aussi sexuelle. 

  Le groupe s'est donc réinventé avec de Dreamless, et a réalisé une mue pop plus que convaincante. "Telepathic Lover" convaincra n'importe qui, c'est une parfaite chanson de pop indé un peu typée 80s d'une efficacité inattaquable. On a aussi des morceaux avec cette nouvelles direction pop 80s, mais une approche toujours aussi ténébreuse : "Maximum Penetration" et "Jailbird", entre basses post-punk et échos dub, les plus lents et berlinois "Go Now" et "Time To Kill" qui partage un certain charme sombre avec les derniers Arctic Monkeys, "Welcome To Hell" et "I'm Sick", entre beat discoïde, basse ronde, riff qui tranche et ambiguïté sexuelle glam. La rythmique reggae du rock décadent de "Alita" est rafraîchissante, de même que le piano bondissant et la basse disco-punk très The Rapture de "Jumping On Angels" et le final pop 60s-70s bondissant de "Not Even In Your Dreams".

  L'album est très très solide, mois génial que ses prédécesseurs, mais ouvrant une nouvelle voie au groupe et évitant l'impasse et la redite. Et là encore, ce disque déjà très bon en lui-même (et que vous pouvez écouter ici) est plein de promesses pour l'avenir du groupe. 

Alex


dimanche 13 novembre 2016

America (del Sur) 2016 : Modular (Fuga Al Paraiso) & Orkestra Mendoza (!Vamos A Guarachar!)

  On va parler de deux disques de cette année rendant hommage à la musique latine, avec la disco tropicale des argentins de Modular et la folie latino des états-uniens de l'Orkestra Mendoza.



Modular - Fuga Al Paraiso (2016)

  Ce groupe est complètement fou. Le premier morceau, "Fugitivos Cosmicos" est un disco hispanophone entre Curtis Mayfield, Chic, Moroder, électropop à la Metronomy, tropicalisme et Yellow Magic Orchestra voire Kraftwerk sur la fin. Et tout ça passe crème. Alors, qu'il y ait la même formule disco-funk sur "Fiebre En La Disco", un peu plus de pop psyché-folk sur "La Niña Fantastica" ou "Los Vagabundos Del Cosmos" et "Jack Rabbit", tous ces titres seraient des tubes dans un monde parfait. Et les explorations électro-pop psychédéliques du reste du disque sont à l'avenant, balaient presque toute la musique pop des 50s à nos jours, avec talent. Pour donner un album époustouflant, frais, moderne et malin. Ecoutez donc cette bombe ici



Orkestra Mendoza - !Vamos A Guarachar! (2016)

  Un autre disque dans lequel la provenance états-unienne n'entache pas l'authenticité latine. Çà commence fort avec le ska boosté aux hormones mariachi-surf et à la cumbia du bien nommé "Cumbia Volcadora", et le franchement ska "Redoble" qui malgré ses airs de western mexicain n'aurait pas dénoté sur les premiers Madness. On oscille alors entre tout un tas de trucs fantastiques, du jazz cinématographique de "Misterio", BO d'un film imaginaire qui mêlerait Zorro, Bond, Machete et OSS117 dans une affreuse magouille avec tout un tas de catcheurs mexicains, à l'électro-rock psyché pop latino dansante de "Mapache" et son clavier entre Tornadoes produits par Joe Meek et garage surf. On a du titre latino équivoque avec "Cumbia Amor de Lejos" et "Mambo a la Rosano", mêlé avec du rock sur "Caramelos", du jazz psyché sur "Contra la Marea" et de l'électronique sur "No Volvere" au refrain bien entêtant pas si loin du "El Condor Pasa" que ça mais avec finesse et second degré. Et ça finit en pétaradant avec "Igual que Ayer", enthousiasmante rengaine pop latine, "Nada Te Debo" plus acoustique malgré un final plus jazzy et des choeurs bien bossés, et un rappel ska pour "Shadows Of The Mind"

  Bref, un disque hyper généreux, excentrique, extraverti, blindé de sons et de couleurs, qui n'en finira pas de ravir les oreilles des plus gourmands d'entre vous. A écouter ici.

Alex

vendredi 11 novembre 2016

Electro-Pop 2016 : Jessy Lanza (Oh No) & Cellars (Phases)

  On va parler de deux excellents disques électro-pop avec pas mal de points communs : de la qualité, des synthés qui claquent et des boîtes à rythme néo 80's portés par deux femmes très talentueuses, Allene Norton de Cellars (USA) et Jessy Lanza (Canada), et produits par des icônes de la pop indé (qui sont un peu nos chouchous ici à La Pop), les Junior Boys et Ariel Pink.



Jessy Lanza - Oh No (2016)

  Produit par la moitié des Junior Boysavec qui elle partage la même origine canadienne en plus d'affinités musicales évidentes, ce disque est proche de leur dernier chef-d'oeuvre Big Black Coat (déjà chroniqué chez nous ici) de cette année, tout en développant une personnalité propre. Grimes est aussi évoquée comme influence pour le chant sur "New Ogi", une introduction aussi sobre que classe. La sobriété est d'ailleurs ce qui fait l'efficacité et le charme de ces chansons, comme sur l'inoubliable techno-pop de "VV Violence" ou le tube entre house et synthpop "Never Enough". Mais elle est capable aussi d'un slow princier émouvant ("I Talk BB"), d'une électro moins évidente ("Going Somewhere", "Oh No"), de rnb indé avec un angle d'attaque glacial à la FKA Twigs ("Vivica", "Begins", "Could Be You", peut-être les moins bonnes, disons un peu en dessous) et d'expériences entre rythmes africains, techno et rnb ultra convaincaintes ("It Means I Love You").

  Bref, un superbe disque de pop électronique dont l'aspect concis et minimaliste met à merveille en valeur à la fois la production et la vois de Lanza. A écouter d'urgence ici.




Cellars - Phases (2016)

  Produit par Ariel Pink, cet album est une petite bombe. Ca commence par la new wave funky de "Stircrazy" et la synthpop de "Do You Miss Me", dont la présence sur les ondes devrait être obligatoire (par décret ou 49.3 s'il le faut). Le slow "Real Good Day", entre Prince et piste de patins (à roulettes) 80s (façon Bangalter & DJ Falcon), et le tout aussi Prince "Still In Love" sont des merveilles. L'électro-pop oblique de "Curse Your Love" et l'électrofunk tubesque de "I'm Feeling", "Tropikool" et "Nervous" font davantage penser à du Ariel Pink en plus accessible et moins foutraque, tandis que "Toys" évoque un improbable mix entre ce dernier et Madonna. La synthpop vaguement asiatique et rock de "Nighttime Girl" est tellement énorme qu'elle évoque un Yellow Magic Orchestra qui aurait été épaulé par Elton John, les Cars, Queen et The Revolution en même temps. 
  
  Là encore, l'album est impeccable, encore plus homogène en termes de qualités que le Jessy Lanza, et hautement recommandable ! Norton a un talent énorme, et le disque (en écoute là) est dans le genre une réussite à classer avec le dernier Niki & The Dove (chroniqué ici). 

  En espérant vous avoir convaincu de tenter votre chance avec ces deux sucreries électro-pop qui sont bien plus profondes et réussies que l'expression ne le laisse entendre ; on a bien là deux des meilleurs albums pop de cette année.

Alex


mercredi 9 novembre 2016

Klaus Johann Grobe - Spagat der Liebe (2016)


  Cet album de pop psychédélique synthétique et germanophone est absolument éblouissant, de son introduction solaire "Ein Guter Tag" à la conclusion prog "Gedicht", en passant par les détours funky de "Wo Sind" et "Rosen des Abschieds" qui rappelle une certaine idée métissée du post-punk. Les influences new wave transparaissent d'ailleurs sur la synthpop de "Ohne Mich", entre rêveries sixties et synthés 80s.

  Bref, ce disque de Klaus Johann Grobe est une petite merveille de bout en bout dont vous auriez tort de vous priver si vous êtes amateur de bonne pop, de climats gentiment psychédéliques et de doux synthétiseurs. 

Alex 

mardi 8 novembre 2016

James Blake - The Colour In Anything (2016)


  Une série d'EPs géniaux, un premier album séminal, un second moins enthousiasmant mais très solide, puis ce The Colour In Anything sorti cette année... Dans lequel il reprend le son électronique et gospel minimaliste de James Blake avec l'enrobage pop et les structures plus directes et l'étoffe ambitieuse d'Overgrown. C'est un peu son album bilan si l'on peut dire. Et ça fonctionne à merveille sur les superbes singles "Radio Silence" et "Modern Soul" où pop plaintive et électro sombre se complètent avec merveille par exemple. La même formule est parfois moins maîtrisée et donne des résultats un peu bancaux et amorphes comme sur "Choose Me", "Always", "Two Men Down", ou "I Hope My Life" qui commence pourtant bien avec un gimmick de synthé new wave détourné sympa mais tourne vite en rond.

  Ailleurs, le dosage est plus électronique et c'est tout aussi bon comme sur le single "Timeless" dont on vous avait déjà parlé, ou le bizarre mais réussi "Put That Away And Talk To Me" et le quasi a capella "Meet You In The Maze" (bon au début mais beaucoup trop longuet), tous deux sous grosse influence Bon Iver, avec lequel il collabore d'ailleurs sur un "I Need A Forest Fire" d'anthologie, un morceau absolument éblouissant. Les influences croisées entre Frank Ocean, Bon Iver et James Blake sont très intéressantes à suivre d'ailleurs.  

  Le gospel post-dubstep du 1er album vient hanter "Points" et "Noise Above Our Heads" avec beauté. Et quand les ballades se font quasiment juste au piano-voix, c'est parfois tout aussi bien ("Love Me In Whatever Way"), mais souvent c'est moins marquant ("f.o.r.e.v.e.r.", "Waves Know Shores", "My Willing Heart", "The Colour In Anything").

  Vous l'aurez compris, mon avis est plutôt mitigé. Avec 8 superbes titres (sur 17 quand même !), je suis tiraillé entre mon admiration pour les singles géniaux et la déception d'un ensemble qui s’essouffle vite faute d’élagage suffisant. Je ne peux m'empêcher de penser qu'un petit 8 titres plus concis débarrassé des 9 autres aurait été génial... Pour vous faire votre propre avis sur les titres que j'ai moins aimé et le disque en globalité, et (re)découvrir les excellents morceaux dont j'ai parlé, écoutez l'album en suivant ce lien.

Alex


lundi 7 novembre 2016

Herlin Riley - New Direction (2016)


  Batteur notamment d'Ahmad Jamal et Marcus Roberts dans les années 80, et membre du Lincoln Center Jazz Orchestra, Herlin Riley a sorti cette année son premier disque en tant que leader, ce magnifique New Direction. Un disque de batteur en jazz, c'est souvent l'occasion d'emprunter des chemins différents et parfois plus variés qu'avec des leaders guitaristes, saxophonistes, pianistes ou trompettistes. Et ça se vérifie ici.

  Dès la suave "New Direction", on nage en plein bonheur groove, avec cependant ce petit cutting edge, ce tranchant bop des cuivres, qu'on retrouvera sur "Hiccup Smooth" et "Harlem Shuffle" avec une coloration blues. On joue avec des rythmes latins pas trop appuyés mais bien présents en filigrane comme sur "A Spring Fantasy", entre joie, mélancolie, langueur et danse sensuelle. Parfois, la rythmique latine est plus appuyée comme sur "The Crossbar", "Connection To Congo Square" et "Tutti Ma" (ici, métissée avec un blues du Sud chanté). 

  Parfois on se figure bien les paysages gris et urbains de New York avant de se faire surprendre par un rythme sud-américain, un peu comme si au détour d'une rue on était tombés par hasard sur un quartier latino, avec des odeurs de cuisine réconfortantes, et tranchant avec la grisaille ambiante, en passant de Big Apple à "The Big Banana" (titre du morceau). Sur "Shake Off The Dust", on entend la voix des sages, des anciens, raconter leur vie, partager leur expérience, avec ce charme désuet et plein de classe qu'on ne peut imiter.

  Finalement, le morceau de bravoure du batteur, du moins son solo le plus appuyé et le plus sauvage, ce sera uniquement sur "Herlin's Hurdle". Ailleurs, son apport est tout aussi mémorable et nécessaire, mais plus discret. C'est l'humilité des rois, de ceux qui n'ont rien à prouver.

  Un excellent album de jazz à écouter ici, sans fautes. Cet album est prenant du début à la fin, et se savoure avec délice comme un des meilleurs millésimes que j'ai pu entendre de cette bonne année jazz que fut pour moi 2016.

Alex

samedi 5 novembre 2016

Woods - City Sun Eater In The River Of Light (2016)


  Bingo ! La métamorphose de Woods, génial groupe folk-pop lo-fi en groupe au son plus policé et aux influences variées a porté ses fruits. Après un excellent With Light And With Love en 2014, ce City Sun Eater In The River Of Light est la confirmation, le chef-d'oeuvre, le magnum opus promis et attendu de pied ferme. On entend les influences reggae, mexicaines et jazz éthiopien dès la première chanson, cette magnifique "Sun City Creeps", absolument parfaite de la composition à l'interprétation, avec des arrangements d'une richesse, d'une musicalité et d'une finesse inouïs. Essayez, en la réécoutant, vous trouverez toujours une couche d'orgue, un clavier discret, une trompette ou une guitare que vous aviez raté lors des 5 précédentes écoutes, et qui vous frappera de sa beauté. Une vrai chanson à tiroir réalisée avec un talent fou. Et tout le disque est à l'avenant.

  La pop-rock funky, gorgé de soul et tranquille de "Creature Comfort" rappelle les réussites récentes des The Arcs de Dan Auerbach, c'est très beau. Les arrangements country magnifient la déjà sublime "Morning Light", cousine du Light Upon The Lake de Whitney, l'autre chef-d'oeuvre pop-folk de l'année avec cet album partage plus qu'un titre parlant de lumière et de points d'eau. Les influences presque dub de "Can't See At All" et son orgue intrigant diversifient encore un peu plus le propos avant une "Hang It On Your Wall" plus classiquement folk/pop avec une rythmique western et une "The Take" qui elle navigue entre psyché et Ethiopie avec brio.

  "I See In The Dark" est une scie psyché d'une rare intensité, que n'auraient pas renié les Black Angels ou les Oh Sees, avec un feeling désertique la rapprochant des Doors ou des Seeds. On poursuit avec de la pop aussi évidente que naturellement belle sur "Politics Of Free", un retour de flamme reggae-funk sur "The Other Side" et un final magnifique avec "Hollow Home".

Bref, superbe disque, un des meilleurs de l'année, alors foncez l'écouter ici !

Alex