Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

samedi 30 juin 2018

Gorillaz - The Now Now (2018)


  Le précédent GorillazHumanz (2017), pourtant sorti longtemps après l'excellent Plastic Beach (2010) a déçu. Damon Albarn voulait un album musicalement funky, et assumait vouloir monter un énorme groupe à la Earth Wind And Fire pour sa crise de la cinquantaine. Sauf qu'à part une poignée de singles géniaux, on ne retrouve pas du tout cette approche sur le disque, qui sonne plutôt comme un rnb électronique générique. Sorti de ces quelques coups de génie  qui auraient constitué un EP parfait ("Andromeda", "Ascension", "Saturnz Barz", "Busted & Blue", "Let Me Out", "Hallelujah Money"), le disque se noyait dans une mélasse difficilement mémorable et bien trop épaisse : dans sa version finale il comprend 26 titres. Et son propos anti-Trump se perdait dans ce remplissage inconséquent. Pour la dernière fête avant la fin du monde, on écoutera plutôt 1999 (1982) de Prince ou Dirty Computer (2018) de Janelle Monaé. Dommage.

  Albarn semble s'être rendu compte que si ses idées directrices tant musicales que thématiques étaient bonnes, leur exécution avait souffert de l'absence de son perfectionnisme habituel, et que les attentes trop hautes des fans avaient plombé la réception du disque. Il revient donc très vite après avec un The Now Now plus humble et intimiste (à la manière de The Fall), et présenté comme un album solo de 2D (clavier et chanteur), l'alter ego de Damon au sein de Gorillaz. Et ça marche. 

Gorillaz - Humility (Clip, 2018)

  Débarrassé de la pression de sortir un successeur à Plastic Beach, et du trop plein d'ambition caractérisant le précédent, le groupe livre un successeur concentré (11 titres), alternant entre critique du Brexit et thèmes plus introspectifs. Il a gardé le meilleur de son expérience précédente, cette envie de funk électronique, et a limité les collaborations pour recentrer le propos. Le légendaire guitariste George Benson vient faire groover le délicieux single "Humility", qui résume bien le disque : funky, estival, joyeux, beau et mélancolique à la fois (à l'image de son clip fun, solaire et pop). Les seuls autres featurings se trouvent sur "Hollywood", rnb dark façon Timbaland, aux angles arrondis par un feeling discoïde. Il s'agit du chanteur Jamie Principle et du fidèle Snoop Dogg, qui font ici un bon travail sur ce morceau bien foutu. 

  Mais ce sont des morceaux comme "Kansas" ou "Magic City" mariant l'électrofunk à l'influence Beatles marquée donnant un côté nostalgique et personnel, qui font mouche. Ou encore "Sorcererz", jouant dans la même cour, en plus planant. Dans le genre, l'instrumental "Lake Zurich" est un petit trésor qui semble sorti de l'âge d'or de chez DFA, avec un gros côté dance-punk façon The Juan MacLean.   

Gorillaz - Lake Zurich (2018)

  Ce funk tranquille est associé à une démarche électro-rock quasi new wave à la frontière entre post-punk sombre et synthpop addictive (l'addictive "Tranz", entre Soft Cell et Suicide). Ou à des moments folk-pop assaisonnés d'une électro pointilliste, semblant échappés de son album solo plus dénudé comme "Idaho", "One Percent", "Souk Eye" ou "Fire flies". Cette série de morceau clôturent en beauté l'album.

Gorillaz - Tranz (2018)

  C'est un retour concis et réussi, qui fait oublier les excès du précédent. L'album est solide, et la direction introspective voire mélancolique mariée à un électrofunk discoïde est tout à fait adaptée à ces morceaux plus humbles permettant à Albarn de renouer avec la magie pop de Demon Days ou Plastic Beach sans prétendre atteindre leur niveau d'excellence et d'ambition. Une réussite totale !


Alex


jeudi 28 juin 2018

Teyana Taylor - K.T.S.E. (2018)


  Voilà, c'est fini ! Le 5e album en 5 semaines produit par Kanye West, encore une fois entouré de sa fidèle équipe (notamment Noah Goldstein et Mike Dean) vient de sortir, et il est plus que réussi. Cet exploit incroyable, avec peu d'équivalents (n'oublions quand même pas les 5 très bons albums de King Gizzard & The Lizard Wizard l'an dernier) est à souligner.

  Ce disque, c'était pourtant celui auquel on s'attendait le moins, Teyana Taylor étant un plus petit poisson que les autres collaborateurs de la série (Kid Cudi, Nas, Pusha-T). Son dernier album, le bon VII, remonte à 2014, ce qui n'est pas si loin, mais cette dernière a surtout refait parler d'elle en signant sur le label G.O.O.D. Music de Kanye après avoir électrisé d'une danse n'ayant rien à envier aux films de genre des années 80 dans le clip de "Fade" (2016), morceu issu de l'album The Life Of Pablo de West. 

Kanye West -Fade (Clip, 2016)

  Ca faisait longtemps que Kanye n'avait pas autant produit pour une chanteuse de rnb. Mais là encore, si certains remonteront jusqu'à la riche période du début des années 2000 où il produisait à la chaîne de petites gemmes néo-soul, les auditeurs avertis auront entendu beaucoup, beaucoup de rnb sur Pablo ainsi que sur ye, sorti plus tot cette année. Et se seront de toutes les manières rendus compte que plutôt qu'une succession de périodes, la discographie de West se compose comme une accumulation d'influences n'effaçant pas les précédentes ; elle est à voir comme une évolution, avec ses accélérations brutales et ses transitions naturelles, plutôt que comme une suite d'époques artistiquement étanches. Il n'y a qu'à réécouter le malicieux "I Love Kanye" sur Pablo, où West se joue des commentateurs réclamant "le vieux Kanye" et ses samples soul. Demande impossible à assouvir, puisque ce vieux Kanye n'a jamais disparu et les samples soul non plus, ils font partie d'un être et d'une oeuvre plus complexes qui ont évolué humainement et artistiquement, empêchant toute notion de "retour aux sources" pur, qui serait hors sujet. 

  Le titre de cet album, K.T.S.E., est l'abréviation d'une ligne chantée par Ty Dolla $ign sur l'album solo de West : "Keep That Same Energy", et c'est bien la cadence moderne du crooner rnb, entre gospel et trap, qui infuse l'introduction "No Manners" (avec Nathaniel Alford) que Kanye arrive à rendre bigger than life avec son sampling très théâtral. Une très, très bonne intro qui déboule sur la géniale "Gonna Love Me", entre rnb millésimé des années 90-2000, nu-soul et modernité façon Ty encore une fois. C'est un merveilleux sample de "For The Love I Gave To You" (1970) par The Delfonics qui structure le morceau, accompagné d'un échantillon de "Ain't No Sunshine" version Michael Jackson enfant (1972), déjà samplée par West sur Nasir. Un morceau d'une beauté légère, pure et intimiste, un vrai bijou du genre. 


  La production est vraiment impeccable, aussi chaude et vintage que vivante, variant entre influences doo-wop, soul façon Motown et bruitages électronique 60's, comme sur "Issues / Hold On", qui utilise "I Do Love You" (1965) de Billy Stewart pour bâtir une chanson intemporelle, assez moderne (on pourrait imaginer Amy Winehouse, Izzy Bizzu, Ty $ ou Jorja Smith la chanter). Mais ces morceaux assez mignonnets ne doivent pas vous tromper : cet album est éminemment sexuel, comme on peut l'entendre sur le duo avec Kanye "Hurry" et son sample vicieux du funk liquide de "Can't Strain My Brain" (1974) de Sly & The Family Stone. Teyana brille d'ailleurs autant dans le registre soul sentimental que dans une interprétation plus sensuelle, moderne et rnb, et varie sur ce morceau les cadences avec une dextérité qui n'a rien à envier aux pirouettes vocales de Beyoncé, Jeremih ou Rihanna

  Je vous en parle depuis le début de cet article, il était temps qu'il se pointe. Après avoir entendu son influence tout au long de l'album, vous pouvez enfin entendre Ty Dolla $ign, le Nate Dogg du 21e siècle, sur "3Way", qui échantillonne la scie rnb post-Stevie Wonder "How Can I Love U 2night?" (1999) de Sisqo. Un morceau au rendu musical aussi mignon que son contenu textuel est salace. 

  Le mélange du vintage et de l'hypermoderne est plus que transcendé sur "Rose In Harlem" utilisant un sample de "Because I Love You Girl" (1976) de The Stylistics, mettant en valeur la voix soul jazz et l'énorme basse du morceau original, et l'agrémentant d'une électricité gospel et d'influences trap dans le flow, les rythmiques et le côté start/stop de la prod. Autre bonne idée : le violon live de Yasmeen Al-Mazeedi, qui sublime de façon touchante cette prod immaculée et très vivante, co-produite par Evan Mast de Ratatat, collaborateur de l'album Kids See Ghosts de Kanye et Kid Cudi (là encore la cohérence est appréciable). 

  La même démarche fait la beauté de la très dépouillée "Never Would Have Made It", basée sur du rétro, ici "Never Would've Made It" de Marvin Sapp (2007), associé avec une rythmique et des idées plus contemporaines proches de l'électro-fun voire du G-Funk, rappelant le coeur tendre de ye, ainsi que le romantisme mélodramatique des premiers John Legend, produit à l'époque par Kanye.


  L'album se finir en feu d'artifice. Teyana, ou Kanye, voulant un autre "Fade", ce dernier a composé un hymne soul queer sexuel, fun et régressif hyper jouissif, coécrit par Mykki Blanco"WTP", qui est plus ou moins un remix de "Work This Pussy (Original Bitch Mix)" (1991) de Go Bitch Go! agrémentée de "Get Up Offa That Thing" (1976) de James Brown. C'est aussi étonnant que génialement réussi, ce morceau tranchant habilement avec le rnb plus organique du reste de l'album tout en respectant sa patte sonore a minima. 

  En tous cas, l'album est incroyable. Teyena Taylor brille de mille feux vocalement, et la prod de West est immaculée, c'est sans doute sa plus élégante toutes périodes confondues. C'est une pluie de perles soul/rnb, infusée au gospel et assaisonnée de sons et de techniques plus modernes et gavées de samples génialement trouvés et parfaitement utilisés. Un petit bonbon pour les amateurs du genre (et les autres), qui clôt parfaitement ces Wyoming Tapes. Mais qui ne signe pas la fin de l'histoire, puisque Kanye a déjà annoncé avoir bossé sur pas mal de titres du prochain Q-Tip, ainsi que sur un projet de Ty Dolla $ign (celui annoncé avec Jeremih, autre collaborateur de West ?), un potentiel projet de son fidèle collaborateur CyHi The Prynce, ainsi qu'une potentielle collaboration avec Chance The Rapper. A prendre avec des pincettes, autant il a annoncé et réalisé cette série avec ponctualité, autant d'autres projets ont été vite avortés (avec Drake, Young Thug, Lil Uzi Vert...) et pourraient ne jamais sortir. 

  Dans tous les cas, merci de nous avoir suivis au long de cette petite épopée musicale, en espérant vous avoir fait découvrir, comprendre ou apprécier ces oeuvres. 

A bientôt sur LPAE !

Et bonne écoute, que ce soit sur Spotify ou Deezer !

Alex


mardi 26 juin 2018

Ras G, Moresounds - Ras G meets Moresounds (2018)


  Ce split fait partie d'une lancée d'EPs initiée par le label Dub-Stuy, réunissant à chaque fois deux artistes ayant des influences dub mais ne faisant classiquement pas du dub pur et dur, en utilisant à chaque fois un titre très évocateur du genre : "...meets...". Ici c'est le producteur expérimental californien Ras G de hip-hop/funk cosmique et psychédélique (auteur au passage d'un des meilleurs albums de l'année), et le producteur parisien d'électro-dub Moresounds.

Ras G - Gorilla Glue (2018)

  Ras G fait du dub organique, fait main sur la MPC façon J Dilla sur la géniale et fumeuse "Gorilla Blue", avec ses samples dans tous les sens et ses cris de singe, et mêle ainsi habilement son héritage hip-hop avec les canons de la dub tout en restant expérimental. Un autre exemple de cette démarche naturelle et réussie et l'utilisation d'une mélodie rappelant à la fois les claviers du G-Funk et le melodica classique du dub. "Global Shit-uation" est plus radicale encore, entre une approche jazz et une électronique exploratoire évoquant autant les débuts de l'électro de laboratoire des années 40 à 60 que la musique concrète ou l'IDM anglaise des années 90-2000. Un morceau hypnotisant qui s'impose petit à petit et qui fait honneur à l'esprit défricheur et bricoleur des pionniers de la dub.

Ras G - Global Shit-uation (2018)

  Moresounds fait plutôt un mélange entre dub et post-dubstep, et c'est pas mal (ça fait même penser à SBTRKT parfois sur "We A Tribe", c'est un compliment), voire entre IDM façon Aphex Twin et dancehall sur "Deep Base" et là encore c'est réussi dans le genre, même si pour être honnête sa moitié d'EP m'a moins marquée. Disons qu'en tant qu'exercice de style et de prod c'est de l'excellent boulot mais que dans l'absolu c'est un poil daté et pas essentiel. Mais bon ça passe avec plaisir quand même, ça reste de bons morceaux bien cool, ça fait surtout bizarre de les entendre après du Ras G, et pour être honnête la construction de cet EP est plutôt bizarre, le concept est sympa sur le papier mais peut-être pas si génial que ça dans l'absolu.

  Dans tous les cas, si vous êtes amateurs du genre, foncez m'écouter ça sur Spotify ou Deezer ou Bandcamp par exemple, ces 4 morceaux valent le détour

Alex


dimanche 24 juin 2018

Yuno - Moodie (EP, 2018)


  Yuno est un jeune producteur de Jacksonville aux USA. Né au Royaume-Uni de parents d'origine jamaïcaine, il s'intéresse à la musique, en particulier au rap et au rock, au contact de potes skaters. Après avoir assisté à un concert d'un rappeur seul avec son PC sur scène, il a une révélation : ce qu'il veut faire, c'est produire des morceaux, seul dans sa chambre. Sans se préoccuper de caser ses morceaux de pop solaire dans un genre musical bien défini, il brouille les lignes à la manière de ses influences (Lil Uzi Vert, Young Thug, Animal Collective...). Ses sons bricolés de manière autodidacte et authentique ont pourtant une production claire et une évidence mélodique rare, ce qui lui a valu d'être déniché par Ishmael Butler de Shabazz Palaces qui l'a aidé à signer chez Sub Pop

Yuno - No Going Back (Clip, 2018)

  Cet EP est brillant et joyeux. Il mêle le Animal Collective de Merriweather Post Pavilion (2009) et la géniale "Stupid Rose" (2016) de Kweku Collins, sur la délicieuse "Amber", pas loin de tomber dans le too much avec sa prod énorme mais suffisamment bonne pour rester du bon côté de la ligne. On retrouve du Animal Collective, ainsi que du MGMT, version sunshine pop voire Beach Boys modernisés, sur la superbe "No Going Back", véritable tube de l'album. On retrouve cette influence, planquée derrière des grosses guitares emo 2000's et un beat hip-hop, sur l'étonnante "Why For", meilleure illustration des influences skate du jeune homme (mais sûrement moins bonne chanson du lot même si elle reste bonne).  

Yuno - Why For ? (Clip, 2018)

  Même si "Fall In Love" semble proche d'un morceau de pop indé classique mais magnifique (ce sens mélodique...), la rythmique hip-hop post-J Dilla et la basse impressionniste la font sortir du lot. C'est un certain sens de la mélancolie qui doit beaucoup à Panda Bear qu'on entend sur la superbe "So Slow", pas si éloignée de Panda Bear Meets The Grim Reaper (2015), album lui-même inspiré de techniques de production hip-hop en général et de Dilla en particulier, la boucle est bouclée. C'est à l'autre moitié d'AnCo, c'est à dire Avey Tare, qu'on pense sur "Galapagos", ou plutôt à une fusion de son style avec le flow de Frank Ocean sur un beat trap.     

Yuno - Fall In Love (2018)

  Dans tous les cas, cet EP sous influences est une bonne nouvelle, et un vrai petit rayon de soleil musical. Yuno est définitivement un artiste à suivre, on sent un potentiel énorme chez ce surdoué de la mélodie. 

Ecouter sur Bandcamp ou Deezer ou Spotify


Alex

vendredi 22 juin 2018

Nas - Nasir (2018)


  Dans le cadre de la folle lancée des Wyoming Tapes (cf les chroniques de DAYTONA, ye et Kids See Ghosts), Kanye West a accompli un nouvel exploit en sortant enfin un album de Nas, le dernier datant de 2012. Le légendaire MC avait même sorti un morceau nommé de façon assez malicieuse "Nas Album Done"... il y a deux ans. Bref, cette sortie semblait compromise jusqu'à ce que Kanye se retrousse les manches pour produire l'album en entier pour son idole. Nasir, assez classiquement hip-hop old school, gavé de samples plus ou moins obscur, est proche dans son approche du DAYTONA de Pusha-T, à l'approche assez classiciste également, dans une démarche "un MC et un beatmaker", tandis que le solo de Kanye et Kids See Ghosts avec Kid Cudi sont des albums plus pop, dans lesquels West a une place plus proéminente, oscillant entre de nombreux styles musicaux, modernes dans leur mise en son, et pensés avec de nombreux collaborateurs.  

  C'est sur un sample de l'intro de la musique de film "Hymn For The Red October" (1990) de Basil Poledouris, à la gloire du communisme, que démarre "Not For Radio". Le morceau comprend quelques interventions et interjections de Diddy, ajoutant au côté épique de la prod, permettant à Nas de sortir d'énormes couplets, écrivant sa propre mythologie dans un morceau bigger than life transcendé par le refrain épique chanté par 070 Shake qui résume avec une simplicité désarmante le sous-texte décortiquant le racisme ambiant aux US : "I think they scared of us". Grosse prod, couplets marquants, ça commence bien. 

  Le morceau suivant, "Cops Shot The Kids", s'ouvre sur un sketch du comédien Richard Pryor puis sur un sample vocal en boucle (façon "A Milli" de Lil Wayne) de "Children's Story" (1988) de Slick Rick, que Kanye apprécie sampler récemment. Des cris, des voix doublées comme sur les collabs avec Bon Iver, des nappes de synthé menaçantes, des basses qui claquent, Kanye énervé : on se croirait sur Yeezus (2013). Clairement "le morceau de K West" sur ce disque, même si Nas offre un bon couplet.

  C'est sur un sample génial, venant d'une reprise de "Prison Song" de Graham Nash par le groupe de funk iranien Shahram Shabpareh, que s'ouvre "White Label". Le morceau est énorme, avec un Nas en grande forme. Seul regret : c'est tellement épique qu'on attend un gros drop avec d'énormes basses et un beat trap pour dynamiser tout ça, mais le producteur a choisi de la jouer sobre, ce que je respecte totalement. 


  Sur "Bonjour", c'est la bossa mélancolique de "Dance Music" (1988) de Rahul dev Burman qui donne le ton, avec des interventions vocales de Tony Williams (ainsi que Victoria Parker et Philip Peterson), donnant un côté Marvin Gaye, très aérien, à cette superbe prod rappelant également le très francophile Dear Annie de Rejjie Snow (2018). Là encore, sur cette prod parfaite, Nas est chez lui et ça s'entend. 

  L'album prend une tournure plus mélancolique avec deux morceaux co-écrits et chantés par The-Dream, à commencer par "everything", sur lequel Kanye chante d'une façon touchante et fragile un texte aussi naïf et simple que beau et universel. On retrouve le fidèle Mike Dean, ainsi que le jeune producteur d'électro-pop/rnb Cashmere Cat à la prod. Un superbe morceau qui parle par lui-même, comme sa suite directe "Adam & Eve" et son sample chaud et vintage de "Gole Yakh" (1974) de l'iranien Kourosh Yaghmaei, agrémenté d'une pincée de "Ain't No Sunshine", version Michael Jackson enfant (1972), et d'extraits du film Le Parrain. Ce sample poussiéreux convient parfaitement à Nas qui le transcende totalement, façon Django de Tarantino. Un autre grand morceau. 

  L'album finit sur "Simple Things", encore co-produit par Mike Dean, dans une démarche proche de celle de Bon Iver (on croit d'ailleurs entendre la voix de Justin Vernon). Un beau morceau, émouvant et parfait pour clore cet album. On sent le sens de la finition et la perfection de la prod qui traverse tout l'album, notamment par cette basse jouée qu'on entend à peine mais qui structure le morceau.

  Cet album pour Nas est donc un pari réussi. C'est une oeuvre totalement différente des 3 précédentes de la série Wyoming Tapes, mais qui semble s'inscrire, comme DAYTONA, dans une démarche hip-hop plus classique. Ses samples incroyables et le rap impeccable de Nas semblent d'ailleurs propulser l'album vers un statut de classique instantané, qui serait mérité. Du bon boulot.
A bientôt pour ce qui semble être l'ultime album de cette folle lancée, le Teyana Taylor !

Nasir (Nas), à écouter sur Spotify ou Deezer

Alex


mercredi 20 juin 2018

Kids See Ghosts - Kids See Ghosts (2018)


  3e album issu de ce qu'on va appeler les Wyoming Tapes de Kanye West, après l'album DAYTONA de Pusha-T et son album solo ye, dont la lecture des chroniques (en lien) est recommandée pour plus de contextualisation, ce Kids See Ghosts est un album collaboratif avec un autre de ses fidèles : Kid Cudi, et cette fois-ci elle est si étroite que le duo s'est choisi un nom de groupe. Entouré de collaborateurs incontournables pour mettre en musique leurs idées (Mike Dean, Noah Goldstein...), les deux hommes ont fait confiance à l'artiste Takashi Murakami (déjà présent sur Graduation de Kanye) pour le visuel.

  Côté musique, c'est un grand délire Pop en technicolor, floutant les limites entre le rap, l'électronique, la pop, le rock, le rnb et la soul avec une folie douce et psychédélique immédiatement satisfaisante. Le 1er morceau, "Feel The Love", en est un parfait exemple. Sur un synthé de jeux vidéos très haché, Cudi chante/scande le titre du morceau avant que Pusha-T ne livre un couplet mémorable, apportant un agréable sentiment de continuité à cette série d'album, puis Kanye se pointe et balance des onomatopées martiales tandis que le beat s'emballe puis ne redevienne aérien avec une guitare rock très classe d'Evan Mast du groupe Ratatat (l'occasion de rappeler que le Kid a déjà collaboré avec le groupe d'électro-rock, cf "Alive", "Loud Things" ou le tube "Pursuit Of Happiness" avec MGMT en prime). 

  Soniquement, ce morceau co-produit par Justin Vernon de Bon Iver retrouve l'électro joueuse de Graduation, la classe froide de 808s & Heartbreaks et la luxuriance instrumentale de My Beautiful Dark Twisted Fantasy, et se pose comme une très agréable madeleine de Proust de la prod late 2000's de West, avec le petit côté jouissivement régressif des onomatopées de Kanye (et puis cette façon d'interpeller Cudi pour lui faire balancer le refrain...).

Kids See Ghosts & Takashi Murakami

    On retrouve la collaboration d'Evan Mast sur "Fire", sur laquelle est aussi crédité André 3000 d'Outkast. Ce morceau sample l'incroyable morceau "They're Coming To Take Me Away, Ha Haaa!" (1966), incroyable morceau du groupe Napoleon XIV, parlant d'un type qui se fait embarquer par les services psychiatriques. Ce sample sert donc le thème principal des Wyoming Tapes, déjà largement abordé sur ye, la maladie mentale et la dépression. Ça fait des années que Kanye rappe des lignes sur le suicide, et Cudi n'a jamais caché être également passé par des phases de dépression. Ces thèmes étant moins tabou dans le rap que par le passé, en partie grâce aux deux hommes, ils s'en saisissent à nouveau ici. 

  Musicalement, le morceau est un rock poussiéreux au parfum de negro spiritual, avec un Kanye au rap acéré mais triste, presque bluesy, de jolies parties de vents, et Cudi qui impose tranquillement sa présence en fredonnant la mélodie du morceau avant d'offrir un couplet chanté-parlée de haute volée et un refrain mémorable. Le titre se ferme sur une guitare rock lo-fi, et ouvre de façon inattendue sur "4th Dimension", démarrant par un sample de "What Will Santa Claud Say (When He Finds Out Everybody Swingin') ?" (1936) de Louis Prima, que Kanye laisse un peu tourner avant de le triturer à sa sauce, façon Kanye : en superposant les couches de voix et en y apposant une rythmique diabolique. Sont également échantillonnés ici : "Make Em Say Uhh!" (1996) de Master P ainsi qu'un bout de "Someday" (2012) de Shirley Ann Lee en conclusion, ce morceau ayant déjà été samplé sur ye (là encore, bel effort de cohérence et bel aperçu du fonctionnement de ces sessions à Jackson Hole). La track contient un couplet assuré et acéré d'un Kanye en forme, qui cède la place -après une série de rires flippants allant bien avec le thème sci-fi / fantastique de l'album et du titre- à un Cudi impérial sur son propre couplet. Le morceau est étonnant mais très réussi.   


  Autre connexion avec l'album précédent, "Freeee (Ghost Town Pt.2)" est la suite directe du morceau du même nom, déjà avec Cudi, présent sur l'album solo de Kanye. Il est basé autour d'un sample incroyable et vraiment très recherché de "Stark" (2008), de Mr Chop, et utilise un discours du penseur Marcus Garvey. Au milieu de cette énergie animale, garage rock, Kanye et Cudi sonnent sauvages, et Ty Dolla $ign dynamise le morceau avant d'offrir un interlude soul angélique. Un morceau radical, d'anthologie, à la tonalité rock impeccable, qui prépare le terrain pour un "Reborn" plus pop, mélancolique et très proche de ce que faisait Kid Cudi dans les années 2000. Dernière collaboration de Mast au compteur, ce long titre sonne comme la suite mature et dépressive à "Pursuit Of Happiness", entre un Kid mélancolique et un Kanye impeccable sur son couplet, le morceau est une réussite, particulièrement lorsque la prod s'emballe et part en trip électro-psychédélico-trap à la fin. 

  Le côté psyché est suivi sur "Kids See Ghosts", presque Flaming Lips, avec un invité de marque : Mos Def aka Yasiin Bey. Co-écrit par Justin Vernon, ce morceau hypnotisant, nocturne et mystérieux illustre à merveille le thème enfantin et fantastique du disque. Une merveille, et là encore Kanye est en forme au micro et Cudi brille par la beauté de son chant. 

  L'album se conclut avec une autre guitare rock sur "Cudi Montage", celle de Kurt Cobain (le thème visé là est plutôt celui de la dépression, liée à la célébrité), sur "Burn The Rain" (2015) issue du documentaire Montage Of Heck. Là encore, les deux hommes font des merveilles, et la prod claque, notamment les parties où les voix semblent trafiquées par Bon Iver et/ou Francis & The Lights (mais impossible de les trouver dans les crédits en ma possession pour le moment). ces voix irréelles, doublées par des nappes de synthé pures, annoncent tranquillement la fin de l'album et le clôturent en une apothéose assez grandiose et pourtant assez humble.

  Le disque est une vraie réussite. Le duo possède une vraie alchimie, et ça se sent. Ensemble, ils suivent leurs instincts les plus pop et ça paie : tout est beau, tout est accrocheur, tout émerveille. Cette oeuvre renvoie vers les merveilles de l'enfance, ses mystères aussi, mais même si la façon dont elle sonne nous fait dire que les deux artistes auraient pu la sortir en 2009, il y a une maturité, une patine liée à l'âge présente ici qui nous ferait mentir. Ce disque est un bel album de pop curieuse, joueuse, qui brille habilement les frontières entre les genres et relie rap et rock avec une élégance rare tant cet exercice de fusion est délicat et peu réussi. Superbe !

A écouter sur Spotify ou Deezer

Alex
      


lundi 18 juin 2018

Kanye West - ye (2018)


  Kanye West s'est récemment lancé dans une course folle en produisant pas moins de 5 albums sortis chacun à une semaine d'intervalle (cf la chronique du 1er en date, DAYTONA de Pusha-T pour plus de contexte). Cette série d'albums est surnommée "The Wyoming Tapes", Kanye l'ayant enregistrée dans un petit studio de Jackson Hole, station de ski (pour riches) perdue au fin fond de l'état. La pochette de l'album y a été prise en photo, selon Mme West elle a même été prise par son mari en se rendant à la listening party, nuit durant laquelle il dévoilera son album à quelques invités fortement sélectionnés, autour d'un feu de camp, au milieu de ces montagnes dans lesquelles il est allé se réfugier. Griffonné sur son téléphone, apposé sur cette pochette en lettres vertes criardes, le texte grinçant et humoristique nous éclaire un peu plus sur les raisons de cet isolement volontaire et sur le comportement du rappeur-producteur. Diagnostiqué bipolaire à l'âge de 49 ans, celui dont les éclats médiatiques ont autant participé à la construction de sa célébrité que ses chef-d’œuvres musicaux, prend une nouvelle dimension à la suite de cette révélation qui explique un sacré paquets d'écarts, d'autant qu'il avoue avoir alterné entre périodes "off meds" et périodes d'addiction aux opiacées. Les conséquences de sa maladie sur sa vie, ses proches et son art sont le fil rouge de cet album et a fortiori de cette série de disques. 

  En effet, le texte du premier morceau, "I Thought About Killing You", coécrit par Skepta et Wiley, ne laisse pas de place au doute, entre pensées suicidaires et aveu d'envies d'homicide : "And I think about killing myself / And I love myself way more than I love you, so... / Today I thought about killing you. / Premeditated murder. / You'd only care enough to kill somebody you love / The most beautiful thoughts are always inside the darkest" ou "Sometimes I think really bad things / Really, really, really bad things". Sa bipolarité est explicite dans le texte ("See, if I was tryin' to relate it to more people / I'd probably say I'm struggling with loving myself / Because that seems like a common theme / But that's not the case here") mais aussi dans la musique : il utilise en effet un effet de pitch-shift sur sa voix, en changeant la tonalité en permanence, provoquant un effet de malaise et illustrant le dialogue interne dissonant de West avec brio. Il fait également un gros bilan de ses erreurs personnelles ("I called up my loved ones"), explique la philosophie qui le pousse à sortir des énormités ("People say "don't say this, don't say that" / Just say it out loud / Just to see how it feels") et se met ainsi à nu. Sur une prod elle même épurée de West lui-même, assisté de Francis & The Lights, qui officiera sur la majorité de l'album (tout comme Mike Dean, personnage clé de la musique de Kanye, ainsi que CyHi The Prynce, Consequence et Malik Yusef aux lyrics). Le morceau commence avec des voix trafiquées pour sonner comme des synthés, répétées en boucles comme un mantra gospel mais sonnant froid comme de l'ambient, procédé également utilisé pour de petites mélodies vocales de Kanye, sonnant comme du Stevie Wonder mais refroidi par un traitement autotune + saturation métallique. Ce décalage, ainsi que l'utilisation du pitch shift, illustre bien la plus grande force de Kanye : son travail sur la voix humaine comme instrument ultime (je vous conseille d'ailleurs le visionnage du court documentaire ci-dessous qui explique sa démarche bien mieux que moi).


Vox - Kanye, deconstructed : The Human Voice as the Ultimate Instrument (2016)

  Mais même avec un thème aussi lourd, Kanye reste accessible car ça ne le prive pas de son humour self-conscious, comme lorsqu'il se joue des attentes de l'auditeur concernant le texte ("I think this is the part where I'm supposed to say somethin' good to compensate it so it doesn't come off bad") ou la prod du morceau qui prend son temps avant de décoller ("Time to bring in the drums, that praa-pa-pa-pum"), il fait savoir qu'il a conscience de ces attentes mais il ne les suit pas, du moins pas immédiatement, et préfère malicieusement jouer la montre dans une partie de cache-cache où l'auditeur est le chat et West la souris. Mais quand le drop arrive, c'est sur un sample intense de l'excellent morceau d'ambiant "Fr3sh" de Kareem Lofty (présente sur l'excellente compilation mono no aware (2017) du label PAN et elle même samplant "J'suis PNL" (2015) du duo de rap français PNL). L'émotion déborde de partout, le sample est froid comme la glace, le beat métallique et implacable, et Kanye suinte la tension et la fragilité comme le Drake des meilleurs moments de If You're Reading This It's Too Late (2015), notamment le drop de "Know Yourself". Ce final incroyable suivant un début déjà captivant achève de faire de ce titre une grosse réussite de Kanye, le plaçant parmi ses morceaux les plus intrigants. 

  En plus, il se fond à merveille dans "Yikes", co-produit par Apex Martin et le génial Pi'erre Bourne, et co-écrit par Drake, entre autres. Sur une prod agressive contenant un sample de "Kothbiro" (1976) du groupe de funk psychédélique à la limite du dub Black Savage, Kanye continue sur le même thème ("Sometimes I scare myself"), au cours d'un refrain qui ressemble furieusement à "Wolves", présent sur son dernier album The Life Of Pablo (2016) et dont il était censé réaliser une nouvelle version ("fix Wolves" est quasiment un meme maintenant), peut-être que ces remodelages ont donné ce "Yikes" qui a vraiment un côté Pablo, avec ce sample de voix revenant façon "Famous" et un flow parfois emprunté à "Facts"



  D'ailleurs, le côté soul/gospel de The Life Of Pablo marque la suite de l'album, avec l'infectieux morceau de rnb minimaliste et sexuel "All Mine", embelli par de très bonnes interventions de Valee et Ty Dolla $ign et transcendée par un final ubuesque avec ces orchestral hits quasi industriels. Un excellent morceau qui amène parfaitement au très beau "Wouldn't Leave", durant lequel PARTYNEXTDOOR, Jeremih, et Ty Dolla $ign prêtent leurs voix angéliques à un morceau devant pas mal à Chance The Rapper (et un peu à Young Thug pour l'intro) dans les inspirations gospel/pop/rap. Le morceau a d'ailleurs été co-composé et écrit par le révérend W.A. Donaldson et est de façon assez amusante basé sur une jam de Justin Vernon (Bon Iver) bidouillant des samples gospel sur un synthé OP-1 et Phil Cook (DeYarmond Edison) jouant du piano Belarus et un synthé Jupiter, au cours d'une des nombreuses sessions ayant eu lieu au Wyoming. Un beau morceau en hommage à sa femme qui reste à ses côtés malgré ses nombreux défauts et coups d'éclats peu glorieux. 

  Qui s'enchaîne également parfaitement avec le très soul "No Mistakes", durant lequel la présence du fidèle Charlie Wilson (doublé par Kid Cudi sur les refrains) et les délicieux samples soul/rnb rappellent le chef-d'oeuvre passé "Bound2" (2013). Ces samples proviennent de "Hey Young World" (1988) de Slick Rick et surtout de "Children Get Together" (1971) de The Edwin Hawkins Singers. Autre contribution notable, celle de la gagnante du prix Pulitzer et collaboratrice de West Caroline Shaw, donnant de la voix et aidant à la production. Là encore, l'album est extrêmement biens séquencé, pusique le morceau ouvre parfaitement sur le début de "Ghost Town", démarrant par le sample soul  de "Someday" (2012) de Shirley Ann Lee, suivi du chant éraillé du toujours fidèle John Legend, posé sur l'orgue chaud de "Take Me For A Little While" (1965) des anglais The Royal Jesters. Ce sample servant de base au morceau, il l'emmène vers des rivages plus rock, avec l'irruption d'un solo dantesque de Mike Dean sur lequel Kid Cudi appose son chant mal assuré, ajoutant à la tension (Kanye est connu pour préférer les prises imparfaites, Cudi -et Aphex Twin- lui en ont déjà voulu par le passé pour ça, cf également le bout de couplet de John Legend non fini, ou "30 Hours" sur Pablo). Sur ce morceau, ça ajoute à l'urgence palpable installée par un orgue insistant, une guitare monstrueuse et des percus pressantes. Le climax est atteint avec la partie de la jeune 070 Shake, nouvellement signée sur le label G.O.O.D Music de West, délivrant avec beaucoup de conviction un gimmick emo ultra efficace mais dénué de sens. Le morceau, dans son ensemble, avec son côté patchwork de soul, de hip-hop et de prog rock épique à la limite du hard rock, est ce qui se rapproche le plus de My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010), que d'aucuns décrivent comme le magnum opus du producteur. Et c'est en effet une incroyable réussite. 



  Le ton redescend avant la fin, toujours au son du chant de 070 Shake, pour un "Violent Crimes" mélancolique et touchant, dans lequel Kanye parle de ses difficultés avec sa paternité et de son côté protecteur avec ses filles, sur une musique proche de son "Only One", c'est à dire entre nappes de synthé froids et suites d'accords à la Stevie Wonder. Ce morceau ayant été co-composé par Kevin Parker, aidé du batteur de Pond, on comprend davantage les nappes planantes et psychédéliques structurant le morceau, qui finit en apothéose soul/rnb/gospel avec un choeur angélique dans lequel on reconnait Ty, ouvrant sur un message vocal de Nicki Minaj, une des inspirations du morceau, suggérant une punchline à Kanye le temps d'un court aperçu sur le making of du disque.

   Cet album est un digne descendant de Pablo, avec un côté patchork cimenté autour d'un coeur gospel/rnb très présent, avec un dosage légèrement différent : moins de rap, plus de pop, davantage de sons froids, de nappes et d'ambiances minimalistes. C'est un disque très bien structuré, avec un focus assez clair et un thème unificateur intéressant sur la maladie mentale, avec une honnêteté déconcertante dans les textes. Musicalement, il est très riche, mais reste là encore concentré et ne s'éparpille pas, préférant le dénuement afin d'intensifier l'impact des explosions de maximalisme qui le ponctuent, créant un rythme naturel, vallonné, qui ajoute au plaisir de l'écoute. Il gagne en complexité et en intérêt à chaque réécoute, sa courte durée le rend donc d'autant plus facile et agréable à revisiter, et donc à appréhender. C'est donc une grosse réussite de plus pour Kanye, qui a pour l'instant réalisé une carrière musicalement sans fautes, même si on peut toujours discuter de ce qui est plus ou moins essentiel morceau par morceau. Les Wyoming Tapes sont pour le moment un réel succès artistique, rendez-vous bientôt pour la suite en duo avec Kid Cudi !

A écouter sur Spotify ou Deezer


Alex


samedi 16 juin 2018

Don Laka - Let's Move The Night (1984)


  Don Laka est un artiste sud-africain qui a connu un succès certain avec des titres de disco-pop bubblegum comme ce "Let's Move The Night", lui permettant d'avoir l'aisance financière pour financer un studio à Johannesburg dont l'apport sera crucial notamment pour le développement du kwaito, la house music locale. Mais c'est une autre histoire. Aujourd'hui, concentrons nous sur l'électrofunk tranquille et langoureuse de "Let's Move The Night", pas si loin des plus belles pop songs électro-pop d'un Michael Jackson période Off The Wall (1979) à Thriller (1982), avec ce mélange absolument dévastateur de douceur naïve, timidement amoureuse, presque enfantine, et de mélancolie pure. Des claviers à la voix, c'est un petit bijou, un classique pop à réécouter à volonté.

Bonne écoute !

Alex




jeudi 14 juin 2018

Supermax - Lovemachine (1977)


  "Lovemachine" est le tube du prolifique groupe Supermax, formé autour du producteur autrichien Kurt Hauenstein (claviers, voix), avec Ken Taylor à la basse, Hans Ochs à la guitare, Jürgen Zoller à la batterie, Peter Koch aux percus, Lothar Krell aux claviers également, et avec Cee Cee Cobb et Jean Graham aux choeurs. C'est surtout un sacré tube alternant entre couplets calmes à la tension rock teintée de psychédélisme noir, de soft rock et refrains exubérants dégoulinant d'une disco décomplexée jouissive. C'est surtout un très grand morceau, un peu oublié, à réhabiliter d'urgence, et que je vous recommande d'écouter ci-dessus !

Bonne écoute

Alex



lundi 11 juin 2018

Pusha-T - DAYTONA (2018)


  DAYTONA est le premier album d'une série de 5 sorties du label G.O.O.D Music espacées d'une semaine seulement l'une de l'autre, du 25 Mai au 22 Juin. Toutes mises en musique par le créateur du label, Kanye West, le concept rappelle quelque peu celui de ses "GOOD Fridays" d'avant la sortie de My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010), durant lesquels il sortait un nouveau morceau tous les vendredis avant de dévoiler son LP, certains d'entre eux en faisant partie et d'autres demeurant des bonus tracks de cette période. La première de ces oeuvres est l'album de Pusha-T, actuel patron du label, ex-membre de l'influent duo Clipse (avec son frère No Malice) et fidèle collaborateur de Kanye. Depuis sont sortis un album solo de West, un album de ce dernier en duo avec Kid Cudi sous le nom Kids See Ghosts, et on devrait pouvoir écouter un album de Nas à la fin de la semaine et un de Teyena Taylor dans deux semaines, cette série est donc encore un work in progress

  Tous ces albums ont, outre leur producteur, un point commun mû en partie par une volonté de concision chère à West (cf Yeezus, de 2013), en partie par une deadline impossible que ce dernier s'est lui-même imposée pour cette salve de sorties. Mais ce choix n'est pas innocent à l'époque où les derniers disques de Migos, Drake ou Rae Sremmurd se sont fait dézinguer à différents degrés par le public et la critique pour être ultra longs avec un nombre de morceaux démentiel. Cette tendance à la multiplication des pistes dans un morceau est directement liée à l'essor du streaming pour deux raisons ; la première étant que la dématérialisation permet d'expérimenter avec des durées plus longues qu'un format CD, et la deuxième, sans doute la plus importante, est qu'un artiste est payé au nombre de streams par chanson. C'est à dire qu'une écoute d'un album de 33 chansons rapportera 3 fois plus que celle d'un album de 11. Le calcul est donc vite fait, mais ce choix est dangereux comme on l'a vu pour Drake notamment, qui s'est bien fait dégommer par une opinion jugeant très déplacé pour une star multimillionnaire de ce calibre de diluer ses morceaux réussis dans un océan de chansons faiblardes afin de gratter quelques dollars.

Kanye West & Pusha-T

  C'est avec cette philosophie que Pusha-T a conçu cet album. Il a annoncé lui-même en interview vouloir sortir un disque compact (7 titres, 21 minutes), par respect envers son public qui lui accorde son temps libre pour l'écouter. C'est donc quelque part une démarche militante de respect de l'auditeur qui se joue dans cette série de LPs, même si évidemment on peut voir là un habile contrepied marketing. Il n'empêche que Pusha-T semble avoir pris à cœur le concept, changeant le nom de son album de King Push à Daytona (ce dernier étant une marque de montre de luxe). 

  Ce changement de nom est très signifiant, car outre la symbolique du temps il illustre parfaitement le credo du rappeur qui sait exactement ce que le public attend de lui : des raps incisifs sur son passé de dealer de cocaïne et sa vie dans les quartiers ghettoïsés d'une Amérique en état de semi-apartheid, et sur la vie de luxe qu'il vit depuis qu'il a percé dans la musique, symbole de réussite. Cette démarche est illustrée à merveille par la pochette, changée au dernier moment par Kanye West. C'est une photo de la salle de bain de Whitney Houston prise après la mort de celle-ci par overdose dans cette même pièce. On peut discuter du côté malvenu de choisir une photo aussi intrusive, mais il est difficile de trouver meilleure illustration de l'impact de la célébrité et de la drogue sur une personne que cette image à la beauté glauque et saisissante, le côté voyeur de la chose renforçant encore le sous-texte sur les affres de la vie sous le regard des caméras. Comme nous le verront, les questions de drogue et de santé mentale, de dépression sont au coeur de l'album solo de West et forment un peu le fil rouge de sa participation à cette série d'albums.

Pusha-T - If You Know You Know (2018)

  Je m'excuse de cette mise en contexte un peu longue, mais je pense qu'elle est réellement complémentaire à l'écoute de ce disque et qu'elle vous permettra d'en comprendre tous les tenants et les aboutissants. Mais maintenant parlons musique ! Le premier titre, "If You Know You Know" sample avec brio l'intro du morceau de hard rock progressif "Twelve O'Clock Satanial" (1972) du groupe Air (en écoute ici). Le morceau est brut, incisif, on sent vraiment le côté "juste un DJ et un MC" comme sur un vieux Eric B & Rakim. Kanye envoie du lourd derrière sa MPC avec un beat brutal, son arme secrète : les samples vocaux, et une utilisation judicieuse des pauses. Par dessus, Pusha balance son flow vicieux et implacable, alignant les rimes avec dextérité. Un excellent morceau qui donne bien le ton du projet : radical, brut et sans concessions.

Pusha-T - The Games We Play (2018)

  Dans le même ton, "The Games We Play" démarre sur une boucle soul bien bluesy issue de "Heart N' Soul" (1968) de Booker T Averheart mêlée à des influences de "Politics As Usual" (1996) de Jay-Z, cette dernière étant clairement une inspiration du style de production du jeune Kanye. Le morceau rappelle d'ailleurs vraiment les prod de West du début des années 2000, avec un côté deep soul proche de son travail pour Jay-Z ou de morceaux comme "Gold Digger" (2005), samplant Ray Charles. Sur ce morceau, la chaleur soul du beat et son côté traînant se marient à la perfection avec le rap millésimé du vétéran Pusha-T, toujours acéré. "The Games We Play" brille également par sa simplicité, étant l'exemple même de ce qui fonctionne bien sur cet album.

Pusha-T & Rick Ross - Hard Piano (2018)

  Le morceau suivant, "Hard Piano", suit déjà une route plus complexe, sur quelques notes de piano venant de "High As Apple Pie - Slice II" (1970), de Charles Wright & The Watts 103rd Street Rythm Band, avant que des nappes d'orgue jouées par Mike Dean ne nous mènent vers un refrain chanté un peu too much (seule faute de goût du disque ?), puis vers un couplet bien efficace de Rick Ross. Mais ce petit impair est vite oublié à l'écoute de la brillante "Come Back Baby" s'appuyant à merveille sur "The Truth Shall make You Free" (1972) de The Mighty Hannibal pour introduire un subtil mélange de couplet sans concessions posés sur une prod atonale et de refrains soul absolument merveilleux, provenant du superbe "I Can't Do Without You" (2011) de George Jackson.

Pusha-T & Rick Ross - Come Back Baby (2018)

Pusha-T & Rick Ross - Santeria (2018)

  L'excellence continue avec "Santeria", jouant là encore de l'alternance entre un refrain doux et lent (chantés en espagnol par une voix féminine) et des couplet radicaux et violent, sur une prod subtile samplant "Drugs" (1996) de Lil Kim, qui elle même samplait le Isaac Hayes de "Bumpy's Lament", issu de la BO de Shaft (et également base du célèbre "Xplosive" de Dr Dre, sorti en 1999). Là encore, le fidèle Mike Dean, élément crucial du disque puisqu'il est derrière la console sur tout le long de l'album, passe de l'autre côté du micro pour enregistrer quelques parties de clavier bienvenues.

Kanye West & Pusha-T - What Would Meek Do ? (2018)

  L'inévitable feat avec Kanye sera un banger rap brut, un peu à la façon du morceau de Pusha "Numbers On The Boards", produit par Kanye pour le premier album solo du rappeur en 2013 et méritant sa place au panthéon des plus grands morceaux de rap de tous les temps. En effet, "What Would Meek Do" utilise l'orgue de "Heart Of The Sunrise" (1971) de Yes pour installer une ambiance sombre et inquiétante, prétexte à une flopée de couplets assassins. D'autres éléments renforcent cette noirceur, notamment une citation du flow de Tupac / Makaveli sur "Hail Mary" (1996). On notera également des références à la blague musicale "Lift Yourself" sortie par Kanye plus tôt dans l'année.   

Pusha-T - Infrared (2018)

  L'album se termine (déjà) par "Infrared", magnifique exercice de sampling à la limite du dub utilisant "I Want To Make Up" (2009) de The 24 Carat Black ainsi que des éléments du flow de Jay-Z sur "The Prelude" (2006), dans un seul but : envoyer des petites piques à Drake, qui aura le malheur de répondre avec "Duppy's Freestyle" une diss track pas trop mal foutue se moquant parfois efficacement de Pusha sous-entendant qu'il exagère son passé dans la rue, et de Kanye au passage. Cette réponse causera un assassinat en règle de Drake sur la réponse de Pusha-T, "The Story Of Adidon" (rien que la pochette, une blackface de Drake, a fait du dégât), disséquant sur fond de la prod de "The Story of OJ" (Jay-Z, 2017) avec une précision vicieuse la vie de ce dernier, le renvoyant à ses fautes comme l'oubli de son ami Noah "40" Shebib (atteint de sclérose en plaques), et suggérant que les absences répétées de son père ont causé chez lui un comportement de père abusif, révélant au passage que Drake aurait caché un fils du nom d'Adonis, qu'il aurait récemment eu avec une ex-actrice porno devenue artiste peintre du nom de Sophie Brussaux, et qu'il allait révéler l'existence de son fils caché... dans le cadre d'une campagne promo pour sa ligne de vêtements Adidon en collaboration avec Adidas. Le plus dingue dans cette histoire c'est que tout a l'air vrai, l'entourage de Drake n'ayant rien démenti et des éléments ayant montré que ce dernier aurait fait un test de paternité et verserait de l'argent à la mère et son fils. Pusha-T a donc carrément dégommé un plan comm' monstrueux et mis à jour une potentiellement sinistre utilisation de sa paternité par Drake (qui peut bien révéler l'existence de son fils au monde pour vendre des pompes ?). Et a mis au passage un sacré coup à l'image publique de son "ennemi" sur disque depuis des années (cette rivalité a été héritée de celle entre son mentor Lil Wayne et Pusha mais c'est une autre histoire, pas si passionnante). Ce morceau était sensé être le premier d'une série amenée à démolir complètement Drake ("surgical summer"), mais en l'absence de réponse de Drake (apparemment dictée par son management) et avec un Kanye plutôt pacificateur, nous n'y aurons pas droit finalement. D'après ce qu'on sait, il y aurait eu de quoi amocher davantage les carrières de Drake et Kanye. Mais sans morceau derrière, ça reste du people et ça ne nous concerne plus vraiment.


  DAYTONA est un album passionnant, concis, presque parfait, brutal, violent et beau. Pusha-T et Kanye étant des rappeurs entre deux âges, ils jouent de leurs expériences respectives pour apporter une profondeur supplémentaire à leur musique ainsi qu'une vraie clarté dans la direction qu'ils veulent prendre, sans toutefois perdre l'impact et l'urgence de la jeunesse. Cet album est un réel classique instantané de hip-hop, impeccable pour les puristes et accessible aux néophytes. C'est donc un sans faute pour G.O.O.D Music pour le moment.

A écouter sur Spotify ou Deezer

Alex