Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

mercredi 18 octobre 2017

Joep Franssens - Harmony of the Spheres (2001)





     Une oeuvre magistrale composée en 5 mouvements par le néerlandais Joep Franssens entre 1994 et 2001. Une quintessence de la consonance et de la sobriété. Un aboutissement céleste de la musique vocal par une certaine représentation de la pureté et de l'harmonie pythagoricienne. Une reviviscence mystique et contemporaine des oeuvres de Hildegarde Von Bingen et de J.S. Bach dans une stupéfiante cyclicité nietzschéenne, comme une représentation musicale du surhomme dans un singulier et éternel retour du même. L'oeuvre profane rappelle paradoxalement la transcendance d'un requiem de Fauré et son In Paradisium, tandis que la recherche tonale et minimaliste trouve une certaine inspiration dans le travail de Steve Reich.

     Cette lumineuse interprétation est l'oeuvre du Netherlands Chamber Choir et du Tallinn Chamber Orchestra sous la direction de Tõnu Kaljuste.


Bonne (ré)écoute à tous,




Etienne

dimanche 15 octobre 2017

Nit - Dessous de Plage (2017)

Place à un chef d'oeuvre, on tient ici la meilleur production frenchy de l'année ! Sorti en mars dernier sur le label indé Mutant Ninja, il est le fruit de Corentin Kerdraon aka Nit. Chroniqueur radio, directeur d'antenne à Radio Campus, programmateur musical chez Radio Nova, organisateur de festival, mais aussi musicien, producteur, collectionneur de vieux synthés, il a pratiquement tout fait depuis 10 ans. Officiant jusqu'alors dans un duo nommé (nit)neroc, il avait notamment sorti MonsterSplit, un split album édité chez MonsterK7. Cette année, place à un projet solo pour son premier Ep, Dessous de Place.






     Un Ep sous le soleil de la planète funk, qui vous enveloppera de son groove dès son génial Choudiboubidou, qui nous embarque dans un univers sucré et surréaliste, foisonnant de synthétiseurs modulaires à gogo et de cocottes funky. Cette jungle extravagante s'anime dans un étonnant modern funk à la Dam Funk, quasi tropical avec ses presque accents de calypso. Un effet apporté par une production bruitiste, probablement inspirée de son travail de composition de jingle radio, utilisant une riche variété de sonorité, rendant très vivant l'ensemble. Une approche bruitiste évoquant aussi l'ondioline du fabuleux The Amazing New Electronic Pop Sound of Jean-Jacques Perrey, qui nous a quitté il y a bientôt 1 an jour pour jour et dont vous pouvez retrouver notre chronique ici. Ce mélange d'influence 60's et 80's est décrit à merveille par Le Drone qui définit avec beaucoup de pertinence la musique de Nit comme "le plus court chemin entre Dam Funk et Jean-Jacques Perrey".
     Ces sonorités et ces influences nous ramènent aussi aux origines du rap et de l'electro-funk avec Sugar Hill Gang, Zapp & Roger ou bien à Grandmaster Flash. Et comment ne pas entendre un peu d'Afrika Bambaata dans cette voix étirée vers les graves et remplie d'echo.

     S'en suit Frequentations Modulantes qui pousse à fond la production early 80's dans une ambiance entre Tom Tom Club et Patrick Cowley,  mettant ainsi en valeur la meilleur partie de la décennie. Des ambiances que l'on retrouve parfaitement dans tout le versant japonnais de cette période, avec les trop méconnus artistes de la City Pop, à l'instar de Junko Ohashi ou Makoto Matsushita. Toutes ces sonorités se retrouvent d'ailleurs assez bien dans la vague modern funk parisienne impulsée par le maintenant emblématique label Roche Music avec des artistes comme Dabeull, tout autant que dans la neo-soul de Homeshake ( notre chronique par ici).


     Dans le morceau suivant, Imparfaite, on recule d'une décennie et demi, avec des influences clairement 60's à la Gainsbourg, tant dans la voix que l'orchestration, le tout lubrifié par quelques ponts plus électroniques n'étant pas sans rappeler le délicieux Caravelle de Polo & Pan (notre chronique par ici), qui lui aussi mélangeait influences 60's et production électronique.

     Le troisième morceau, Bricolage et Mélancolie, prolonge l'expérience 60's sur son versant cinématographique, comme si François De Roubaix revenait composer la B.O. du prochain Jean-Pierre Melville avec Delon dans le rôle principal. Sacrée époque. Le titre du morceau nous donne alors le secret de ce rendu assez authentique avec cet enchevêtrement sonore "bricolé" en indé. Une recherche que l'on peut rapprocher de celle de Florent Marchet en 2014 avec des titres comme Apollo 21

     Un style B.O., plus orchestral et mélodique qui se poursuit en apothéose sur le dernier et trop court morceau L'étoile aux renards qui se laisse désirer avant de relancer la machine avec un génial break rythmique ne demandant qu'à rempiler pour un nouveau tour. Le morceau est aussi l'occasion d'aborder les influences du funk jazz 70's français avec le somptueux Troupeau Bleu de Cortex, dont vous pouvez retrouver notre chronique ici.


Un Ep marquant de cette année à ne manquer sous aucun prétexte, tant par la qualité de sa production que par ses influences ambitieuses. Je vous recommande chaudement l'acquisition de la belle galette vinyle par ici au petit prix de 11€. Sinon, n'hésitez pas à sauter sur le lien Soundcloud où Frequentations Modulantes est en free download.

Bonne écoute à tous,



Etienne




jeudi 12 octobre 2017

Laurent Voulzy - Timides et Jelly Bean (Chansons, 2017 et 2008)

  Extraite de Belem, le dernier album du musicien, "Timides" est une merveille. Ecrite alors qu'il n'avait que 17 ans, elle a ce petit truc, comme "Jelly Bean" sur Recollection (2008), qui la place bien au-dessus du reste du disque. Et qui la place directement dans mon panthéon personnel de l'artiste et plus largement de la chanson française, de la pop et de la musique tout court. Une guitare bossa calme, jouée comme ça, sans pression, un chant sensible, un texte naïf bien écrit. Il ne m'en faut pas plus. La chanson est dispo ici

Elle ne parle jamais 

Sauf quand elle murmure 
Elle ne sourit jamais 
Qu'en baissant les yeux 
Si seulement elle était un peu moins timide 
J'oserai lui parler devant elle 
Je serai moins stupide 
Dès que je la regarde 
Ses joues deviennent roses 
Quand je m'approche d'elle 
Ses mains semblent effrayées 

J'aimerai qu'elle se couche ce soir 
Avec un peu de fièvre 
Pour oser déposer un baiser 
Sur le coin de ses lèvres 

Elle ne parle jamais 
Mais moi je ne dis plus rien quand elle est là 
C'est ainsi que tout finira 


Par des la la li, des la la la 

J'aimerai lui chanter ma chanson à l'oreille 
Et passer doucement ma main dans ses cheveux 
Et ce soir l'emmener pour lui dire si j'en ai le courage 
Tous les mots que j'ai gardé pour elle 
Comme on ouvre une cage 
Elle ne parle 
Elle ne parle jamais 
Mais moi je ne dis plus rien quand elle est là 
C'est ainsi que ça finira 
Dans une chanson qu'elle n'entendra pas 

J'aimerai qu'elle se couche ce soir 
Avec un peu de fièvre 
Pour oser déposer un baiser 
Sur le coin de ses lèvres


  Quant à "Jelly Bean", elle a accompagné mes solitudes au lycée et au début de la fac, avec son texte auquel je pouvais m'identifier : ce petit gars fou de pop et de rock, un peu décalé, timide, plein de rêves, c'était moi ("Les filles aiment les mecs / Qui font les cakes en boîte / Moi, elle ne me trouvaient pas adéquat / Les voitures, le foot / J'en avais rien à foutre"). C'était un petit miracle pop, entre mélodie implacable, instrumentation pop 60's, ligne de chant fragile et belle, et texte (de Souchon) qui semblait écrit pour moi. Et c'est toujours un plaisir inouï de l'entendre cette chanson qui fait partie de ce qu'on peut faire de mieux en pop en France. Et ce n'est que justice pour moi de rendre ainsi hommage à un des plus grands musiciens de ce pays, injustement sous-estimé.

Laurent Voulzy - Jelly Bean (2008)

Ainsi va la vie
Mystérieuse, dérisoire
Ainsi va la vie, baby
Voici mon histoire
Oh yeah, yéyé
You know what I mean
Jelly Bean

Au début, rue Saint-Georges
Paris neuvième
J'avais cinq ans
Des ballons
Des choux à la crème
On était seuls avec ma mère
Tous les deux célibataires
You know what I mean
Jelly Bean

Et puis un jour
On est partis banlieue Est

Maman rêvait toujours de films
De danse, de gestes
Merengué, biguine
Dans la cuisine
You know what I mean
Jelly Bean

Le dimanche à la messe
Je m'habillais beau garçon
Pantalon qui pique
Une veste en carton
Une voisine divine : Evelyne
You know what I mean
Jelly Bean

Dans les établissements scolaires
O ou wo
Blue-jean, banane
O ou wo
Bebop, bebop
Chic
Ça devenait pop
You know what I mean
Jelly Bean

Je rêvais d'avoir un style
You know what I mean
Jelly Bean

Les filles aiment les mecs
Qui font les cakes en boîte
Moi, elles ne me trouvaient pas adéquat
Les voitures, le foot
J'en avais rien à foutre
You know what I mean
Jelly Bean

Moi, c'était pas non plus l'argent
Qui cloue l' bec
Qui rend le coeur sec
J'entendais à l'intérieur
Un air qui m'emportait ailleurs
You know what I mean
Jelly Bean

J'étais bien
Dans la salle de bain
Quand j' faisais mon cirque
Avec ma guitare en plastique
J'aimais me voir
Dans le miroir
You know what I mean
Jelly Bean

Dans une chanson, un jour, 
Je raconterai mon histoire
Ainsi va la vie
Mystérieuse, dérisoire

Je savais tôt ou tard
Qu'il fallait m'absenter
En tambours, en guitares
Que j'allais m'envoler
Je sentais comme des ailes
Pousser dans mon dos, la si do ré
Devenir immortel
Être dans les radios, adoré


Alex

lundi 9 octobre 2017

Sacrée semaine ! : Moses Sumney & Kelela 2017


Moses Sumney - Aromanticism (2017)

  Deux des albums les plus intéressants de l'année sont sortis en même temps vendredi 06 Octobre 2017 : Aromanticism de Moses Sumney et Take Me Apart de Kelela. 

  Révélé par Frank Ocean, ayant tourné avec Sufjan Stevens, ayant participé à la chanson "Mad" de Solange et Lil Wayne, on se doutait que le californien Moses Sumney voyait la musique comme quelque chose de trop grand pour être confiné dans des genres étriqués. Mais l'ampleur de cet album est inouïe. Imprédictible. En effet, à l'aide d'acolytes prestigieux, comme le formidable jazzman éclectique Thundercat à la basse, ou Matt Otto (du groupe de pop-rock indé Majical Cloudz) à la production, Sumney dépasse tous les cadres de la musique. 


  L'album démarre comme un disque de pop baroque 60's avec les choeurs de "Man On The Moon (Reprise)" et le psychédélisme folk de "Don't Bother Calling", porté par des arpèges beaux comme du Radiohead, une voix quelque part entre Prince, Smokey Robinson, Marvin Gaye, Sam Cooke, Thom Yorke, ANOHNI, et Tim Buckley


  La pop indé qui en ressort fait autant penser aux climats froids et immaculés de Grizzly Bear qu'à la nu-soul d'Erykah Badu, au chant éraillé mais plein de soul de Sly Stone ou Connan Mockasin ou qu'à l'opéra intimiste du dernier Arca dans ses flashes de cordes. Le dépouillement total de "Doomed" (qui possède un très beau clip dispo ci-dessous) vous fera penser à ce dernier et à Yorke, et vous émouvra surtout au-delà du raisonnable.

Moses Sumney - Doomed (2017)

  "Plastic" évoque dans sa beauté pure le meilleur de la bossa, ainsi que la soul/rnb teintée de folk de Lianna La Havas, les inflexions jazz de Tim Buckley ou de Joni Mitchell


  "Quarrell" continue sur un rythme presque calypso avec une ambiance easy listening presque désuète et un chant carrément gospel comme un Cee-Lo Green sensible, porté par des montagnes russes folk-rock dignes d'A Moon Shaped Pool. Le folk presque pastoral d'"Indulge Me" filera aussi directement dans la catégorie petite merveille.

Moses Sumney - Plastic (Live, 2017)

  La construction méticuleuse de l'album et sa grandeur sont aussi reflétées dans les interludes "The Cocoon-Eyed Baby" et "Stoicism" dont le field recording et le spoken word sur une prod presque ambient rappellent autant les dernier Blood Orange (THE album de 2016) et Frank Ocean que le travail d'Arthur Russel. D'autant plus que ce morceau se fond dans un "Lonely World" d'abord dissonant puis psyché-folk puis quasiment house avec un aspect minimaliste façon Terry Riley dans la répétition de la boucle principale et son enrichissement, ainsi que des percussions afro-jazz merveilleuses et une basse virtuose sur la fin. D'ailleurs, ce titre (lui aussi doté d'un très bon clip, cf ci-dessous) n'est jamais aussi bon que dans le contexte de l'album, qui se révèle être bien plus que la somme de ses parts tant il est bien construit. 

Moses Sumney - Lonely World (2017)

  Le rnb sensuel de "Make Out In The Car" est accompagné d'une merveilleuse flûte et de ponctuations orchestrales qui, mêlées à l'électronique, rappellent Sufjan Stevens. Et le rnb expérimental de "Self-Hate Tape" déroute tant il foisonne d'une vie complexe et belle. 


  Pour ne rien gâcher, l'artwork est sublime, et l'axe suivi par les textes basés autour du concept d'"aromantisme", c'est à dire le questionnement autour de la place du couple dans notre société (a-t-on toujours besoin d'un l'autre ? peut-on être heureux seul ? peut-on imaginer d'autres formes de liens, d'autres vies ?) est original, personnel, touchant et hyper intéressant. 

  Bref, un des albums de l'année, si ce n'est le numéro (on verra ça avec le recul), que je vous recommande de toutes mes forces d'aller écouter (par ici par exemple).






Kelela - Take Me Apart (2017)

  Avec une sensibilité différente, qui est la sienne, la chanteuse Kelela brasse elle aussi des influences larges et dépassant largement le cadre du rnb dans lequel on pourrait trop facilement la cadrer, par paresse intellectuelle ou par préjugés raciaux. La production est en effet ultra-moderne, très électronique, avec un côté néo-80s, et le chant oscille entre rnb, soul, rap, et pop. Dès l'introductif "Frontline", on entend tout ça. Le côté insistant, presque ambient de la prod, presque dystopique aussi (on n'est pas loin de Blade Runner dans l'ambiance), les inflexions trap des rythmiques et de la voix du refrain, la douceur de velours qu'elle invoque pour les couplets. Ce n'est pas pour rien qu'elle est signée chez Warp.



  Ce mélange rétro-futuriste et ultra-moderne, ayant pour thématique principale l'amour charnel (visible sur les très beaux visuels et la pochette), est aussi très audible dans "Waitin", qui évoque tour à tour Mariah Carey, Michael et Janet Jackson, et Timbaland. Ou "Take Me Apart", qui mêle une électronique multicolore post-dubstep à la Son Lux, un rnb classique des 90's, une pop accessible de mégastar des années 2000 et un son deep house assez anglais. Prenant un chemin opposé sur "Enough", Kelela noie le mix sous des nappes de synthé écrasantes et oniriques soutenues par sa voix puissante et belle et propulsée par une rythmique martiale. Presque de la dream-pop, dans une démarche proche de Grimes ou Crystal Castles à leur plus apaisé. Comme "Blue Light", qui sonne weird comme la Madonna de "Music" ou Björk à son plus énervé, sur une prod proche du 808s & Heartbreaks de Kanye West passée à la moulinette d'un post-dubstep musculeux et d'une trap agile.



  Mais l'apogée de ce mélange, c'est le superbe single "LMK", à la prod à la fois rétro et moderne (entre Timbaland, Arca et Mike WiLL Made-It en gros), et aux vocaux carrément rnb. Et avec un clip sombre qui est un immense hommage aux superproductions de l'époque. Dans le même genre, "Truth Or Dare" étonne avec un break absolument génial, entre Prince, Dâm-Funk et Jai Paul.

  Sur "Onanon" planent les fantômes des divas de plusieurs générations (des girls group à Beyoncé et SZA en passant par les girls group 60's, Aaliyah et tant d'autres) le morceau es ultra-mélodique et impressionnant vocalement, et arrive à rendre ultra-tubesques et énormes des arrangments et une construction pas si évidents que ça. Ce côté soul et rassembleur est également bien exploité sur la mélancolique "Altadena", très jacksonesque également dans ce chant incroyablement touchant et dans cette instru néo-80's. 

Kelela - LMK (2017)

  On pense également à MJ, ainsi qu'à Nao, sur la douce ballade hypermoderne et atmosphérique "Jupiter". Égalée en beauté par la suivante, "Better", avec un feeling soul froid à la Blood Orange ou Solange. Ce sens du dénuement et du storytelling dans un chant à forte personnalité parcourt aussi "Turn To Dust" magnifiée par des arrangements orchestraux parfaits, et trouve son point d'orgue sur la très belle "S.O.S". On retrouve cette même démarche, en mode trap-pop, sur "Bluff"


  En bref, l'album est vraiment bon, c'est un incontournable de cette année et un grand pas en avant pour l'artiste qui a mis longtemps à le fignoler, ce qui a fini par payer.


Alex



  

samedi 7 octobre 2017

Rap Updates 2017 : Vince Staples, JAY-Z, Young Thug

Vince Staples

  Le rap est un univers compétitif, tout le monde le sait. Et pour durer, il faut changer. D'autant plus que le genre commence à sérieusement dater, et qu'on assiste par conséquent à certaines révolutions : des mentalités et du discours d'abord (envers l'expression d'émotions ou des sujets aussi divers que l'orientation sexuelle, le féminisme ou la dépression) ainsi que de l'esthétique globale (ouverture musicale toujours plus grande, éclosion de virtuoses). Révolutions auxquelles il faut s'adapter pour saisir son époque, rester pertinent, percutant et artistiquement intéressant, et ce que l'on soit un artiste vétéran, un jeune premier ou quelque part entre ces deux extrêmes, et c'est ce que nous allons voir avec ces trois exemples : Vince Staples, Young Thug et Jay-Z.



Vince Staples - Big Fish Theory (2017)

  Vince Staples est unique. Après un premier album aux sonorités post-punk et psychédéliques à l'allure de chef-d'oeuvre, il a pondu le très bon EP complètement barré Prima Donna, il était sur le meilleur morceau du dernier Gorillaz, et il est revenu cette année avec ce disque qu'il qualifie lui-même d'afro-futuriste. Très électroniques, les prods sont à la fois référencées (on y entend successivement toute l'histoire de l'électro et en particulier son héritage chicagoan) mais également très modernes, à l'image du très cadré et presque pop (grâce au chant de Kilo Kish"Crabs In The Bucket" qui ouvre le disque. Cet aspect électro-pop, mi-expérimental mi charmeur, parcourra tout le disque, de "Alyssa Interlude" évoquant l'ouverture musicale totale et le spleen de Damon Albarn sur un sample des Temptations et une interview d'Amy Winehouse. Albarn qui pointe le bout de son nez lors du morceau suivant, le magnifique gospel technoïde "Love Can Be..." dans lequel sa voix est réduite à l'état de sample, Staples maîtrisant son disque d'une main de fer.

Vince Staples - Bagbak (2017)

  Parfois, on sa retrouve avec de gros bangers électro comme la puissante techno de "Homage", "Party People" (avec un je ne sais quoi jamaïcain), "SAMO" ou "Yeah Right" qui détonnent complètement, à part chez Kanye West, Danny Brown et Pusha-T, difficile d'entendre des beats aussi étranges chez un artiste de ce calibre. D'ailleurs, c'est le king Kendrick Lamar qui sublime ce dernier morceau d'un couplet d'anthologie d'une puissance crasse à même de ramener tous les jeunes bidouilleurs de distorsion du soundcloud rap à leurs chères études. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien que le single "BagBak", qui claque bien, ait été envoyé en éclaireur. Sa maestria rythmique rend la track produite par Ray Brady absolument irrésistible.

Vince Staples - Big Fish (2017)

  Malgré le côté inédit du projet, les références à ses pairs ne sont pas absentes. Avec un feat de Juicy J, et sur une prod de Christian Rich, le morceau "Big Fish" évoque le travail de rénovation du G-Funk de DJ Mustard et YG. Approche doublée sur un "745" qui mêle le hip-hop funky californien et la trap d'Atlanta grâce à un liant électronique.


  Mais le clou du disque c'est ce "Rain Come Down" dont j'ai déjà parlé précédemment, dans lequel on a tout : le côté dub, la house, la techno, le rap virtuose, le gospel/rnb grâce au surdoué et sous-estimé Ty Dolla $ign, et l'électro-pop néo-80's belle à pleurer mêlée à un lead G-Funk surréel sur la conclusion angélique du morceau. 

Vince Staples - Rain Come Down (2017)

  En réalité, ce qui tient ce disque, outre la constante qualité des productions et leur homogénéité esthétique, c'est le flow inimitable de Staples, désabusé, fier, arrogant, intelligent, implacable, agile et minimaliste à la fois. Et comme toujours, il a su s'entourer pour proposer une oeuvre totale aboutie et impressionnante (la pochette et les clips valent le détour).

  Un grand disque, de bout en bout, que je vous encourage à écouter par exemple par ici. Et un bel exemple de réinvention musicale, très tôt dans une jeune oeuvre prometteuse et déjà bien remplie.






JAY-Z - 4:44 (2017)

  Tout part de "Glory". Sorti en 2012, ce morceau, produit par les Neptunes (Pharrell Williams & Chad Hugo), évoque la naissance de Blue Ivy Carter, le premier enfant de Jay-Z, d'une façon assez inédite chez le rappeur puisqu'il y est d'une vulnérabilité totale. La fierté et les peurs de la paternité, la relation avec sa femme, la douleur d'une précédente fausse couche et l'angoisse qu'elle a entraîné, l'amour d'un père pour sa fille... Tout est abordé, sur un beat simple, beau et plein de soul samplant le battement de coeur de sa fille et ses premiers cris. Un très bon morceau.


Jay Z - Glory (2012)

  Mais l'année d'après, on a affaire à un Magna Carta Holy Grail (2013) un peu lourdingue et pataud souffrant de l'énormité de ses beats (sur)produits par une armée entière selon les normes du moment (en partie définies par son travail avec Kanye West en 2011 sur Watch The Throne), ainsi que d'une baisse d'inspiration de la part du rappeur, malgré de bons moments. Après ce disque surviendra une longue ellipse, dans laquelle Sean Carter s'effacera au profit de sa femme Beyoncé, et gérera ses affaires dans l'ombre. Malheureusement, même loin du micro, il est resté sous les projecteurs pour de mauvaises raisons, un adultère qu'il aurait commit, révélé par le comportement de sa belle-soeur Solange dans une vidéo de surveillance devenue ultra-connue, et confirmée par l'album multi-acclamé "de la revanche" de sa femme, Lemonade, en 2015. Le couple ayant apparemment réglé ses comptes en privé (ce qui ne nous intéresse guère d'ailleurs), Jay-Z se devait apparemment de répondre musicalement, et peut-être que ces petits coups de piques égratignant son image publique devenue éminemment respectable sous Obama ont réveillé le taureau, allez savoir.

JAY-Z

  Toujours est-il que pour ce nouvel album, Jay est revenu à ses premières amours, les beats soul (tous magnifiquement produits à l'ancienne par un seul producteur, No I.D., magistral ici), et à l'authenticité émotionnelle de "Glory".  Cette simplicité se retrouve jusque sur la pochette, sans mention de Jay mais avec un peu d'ego quand même, avec ce malicieux rappel sur le statut du rappeur (c'est quand même son 13e album !). Et ce disque, suite à cette impulsion, a démarré une nuit agitée, à 4h44 du matin, lorsque Jay s'est mis à écrire furieusement "4:44", donnant son nom à l'album (et durant 4 minutes et 44 secondes tout pile). Le titre, considéré comme le plus puissant par le rappeur, est construit autour d'un sample de "Late Nights & Heartbreak" interprétée par Hannah Williams & The Affirmations, composée par Kanan Keenay et magnifiquement trituré par No I.D., qui affirme avoir voulu tirer le meilleur d'influences comme What's Going On de Marvin Gaye (1971), Illmatic de Nas (1994), The Blueprint de Jay-Z (2001), Confessions de Usher (2004), ou My Beautiful Dark Twisted Fantasy de Kanye West (2010).

Hannah Williams & The Affirmations - Late Nights & Heartbeak (2016)

  Le titre du rappeur, comme le morceau dont est issu le sample, parle d'infidélité, et constitue une vraie lettre ouverte d'excuses à sa femme. Tout le génie de No I.D. est d'avoir conçu ce beat en sachant que Jay-Z voulait écrire un morceau de ce type, dans le but précis de le forcer à raconter cette histoire en toute vulnérabilité. La réponse de Jay en entendant le beat ? "Ok, je rentre à la maison". Et c'est cette fameuse nuit qu'il se réveillera pour écrire le texte. Qui est riche, brassant les questions du couple, de la paternité, de ce que ça signifie que d'être un homme. Ces questions sont remises dans le contexte d'une célébration de la culture populaire, en particulier black, dans le clip fait de collages de vidéos virales chopées sur internet.


JAY-Z - 4:44 (2017)

  A partir de ce morceau déclencheur, c'est un grand album qui peut se dérouler devant nos oreilles ébahies. On va tout de suite traiter du cas du 1er morceau du disque, également le 1er enregistré, "Kill Jay Z" dans lequel le rappeur parle de tuer son propre ego (symbolisé par le passage officiel du nom Jay Z en JAY-Z pour ce LP), après avoir récapitulé une liste de ses errances passées et des erreurs qu'il a commises dans sa façon de les gérer. Le morceau est construit autour d'un sample de "Don't Let It Show" par le Alan Parsons Project (1977), et est magnifiquement mis en image dans un clip prenant, allégorie de la fuite en avant du rappeur.

JAY-Z - Kill Jay Z (2017)


  Mais c'est bien "The Story Of OJ" mon morceau préféré de ce disque. Musicalement impeccable, il repose sur le merveilleux "Kool Is Back" de Funk Inc. (1971), et surtout le poignant "Four Women" (1966) de Nina Simone, le genre de samples hors de prix que seuls Jay et Kanye peuvent se payer (ou presque). Magnifique par sa musique et son interprétation vocale, il évoque avec brio un thème sous-jacent aux précédents morceaux, et qui a peut-être aussi poussé Jay-Z à sortir de son silence : la condition des afro-américains aux USA en 2017. Je n'ai rien à dire de plus, si ce n'est qu'il faut l'écouter et regarder son clip, sans doute un des meilleurs de l'année, inspiré du livre The Story Of Little Black Sambo (traduit en "Sambo, le petit Noir" en français) de Helen Bannerman (1950), livre controversé truffé de clichés racistes. On y suit Jaybo, l'avatar de JAY-Z, déambulant dans un univers proche des premiers Disney en noir et blanc, version raciste. Très puissant, visuellement et conceptuellement.

JAY-Z - The Story Of OJ (2017)

  Autre sample hors de prix pour une prod excellente : "Love's In Need Of Love" (1976) de Stevie Wonder, sur "Smile" dans lequel on entend un Jay optimiste, parlant de transformer les erreurs du passé en leçons pour un futur meilleur, et permet à sa mère de faire un coming out en direct devant le monde entier sur l'outro décidemment inclusive de la chanson. Et cette mentalité n'est pas la seule trace de modernité de la track, on y entend également les premières concessions à la modernité : un beat et un flow influencés par la trap. 

  Mêmes les morceaux plus légers valent le détour. Le reggae samplant une fois de plus Nina Simone de "Caught Their Eyes" est sublimé par Frank Ocean. L'autre morceau influencé par la Jamaïque, "Bam", avec Damian Marley utilise le même morceau de Sister Nancy comme source de sample que le "Famous" de Kanye. Il lasse un peu à force de répétitions, mais a le mérite d'être accrocheur. 

      
JAY-Z & Damian Marley - Bam (2017)

  Dans le même esprit, en plus sombre et plus intéressant, "Moonlight" intrigue. Son clip, détournement afro-américain de Friends, vaut le détour également. Tout comme le superbe morceau "Family Feud", samplant Beyoncé et les Clark Sisters, et le classique "Marcy Me" et son refrain rnb, qui utilise l'autotune, les effets dub et le côté soul-rap façon J.Cole avec subtilité. Retour au classicisme également avec "Legacy", comme un décalque fatigué et usé par le temps de son pétaradant, fier et classique Black Album (2003).


JAY-Z - Moonlight (2017)

  Les bonus produits par James Blake valent également le détour : le triste "Adnis" nommé d'après son père et le minimaliste "ManyFacedGod". D'un autre côté, le freestyle de sa fille sur "Blue's Freestyle / We Family" fait sourire, mais n'est pas aussi intéressant, même s'il a le mérite de valider mon argument sur "Glory" comme source d'inspiration de ce disque.

  Bref, le retour de JAY-Z est étonnamment monumental et indispensable, et c'est un vétéran du rap plus pertinent que jamais qui revient avec un album on ne peut plus personnel, gavé de prods brillantes, que demander de plus ?

JAY-Z - ADNIS (2017)

JAY-Z - ManyFacedGod (2017)












Young Thug - Beautiful Thugger Girls (2017)

  Le dernier exemple de réinvention rap réussie n'est pas une énorme surprise, puisqu'elle nous vient d'un caméléon. Young Thug se paie en effet le luxe depuis des années de se réinventer presque à chaque sortie, ouvert à toutes les influences et les collaborations hors du rap (Jamie xx, Calvin Harris...) comme son idole Lil Wayne, tout en gardant son ADN trap tout droit issu des premiers singles de Gucci Mane.

  Ainsi, à l'image de cette pochette "photoshoppée à l'arrache" façon collage, le premier titre de l'album, "Family Don't Matter", donne le ton : guitares tour à tour rnb sucré façon 90's et country-folk, le beat est définitivement d'Atlanta dans l'esprit, le flow riche oscille entre rap alien post-Wayne, country ("yee-ha !", le refrain), trap, pop et inflexions jamaïcaines. Et Millie Go Lightly fait une excellente partenaire de chant, pour des choeurs aussi étonnants que magnifiques comme pour des soli rnb-pop éblouissants. D'ailleurs, son autre collaboration avec Thugger sur ce disque, "She Wanna Party" est une autre réussite totale, dans un genre de trap néo-dancehall inauguré précédemment par Young Thug avec son acolyte Travis Scott sur "Pick Up The Phone" (2016) il y a quelques mois. Ce tube absolu est une vraie party song hédoniste, de la pop post-moderne, post-trap. 

Young Thug


  Et ces deux morceaux résument bien l'esprit conquérant de ce singing album, co-produit par Drake : réaliser un crossover trap, pop, country-folk, dancehall et électronique. Pour cela, il a su s'entourer de producteurs compétents comme Rex Kudo, London On Da Tracks, Wheezy ou le producteur "folk-trap" Charlie Handsome, ainsi que de personnalités éclectiques comme le guitariste, metalhead et rappeur Post Malone par exemple. 
  Ainsi que son fidèle ingénieur Alex Tumay, seul à être habilité à entendre Thugger en studio et à mixer sa voix.

  On peut s'amuser à énumérer les influences oxymoriques de ces morceaux. La triste et chargée "Tomorrow Til Infinity" s'inspire de la noirceur des prods de Travis Scott, de la façon de traiter un sample post-punk dans du rap de Kanye West sur la tout aussi déchirante "FML" (2016), d'un je ne sais quoi de la sciences de l'espace qui caractérise les meilleures prods du rockeur-rappeur Post Malone, et du gospel autotuné plein de soul et hypermoderne du golden boy Ty Dolla $ign.

  "Daddy's Birthday" est également pleine de soul dans le chant, ainsi que dans la musique traitée comme un sample de muzak par un producteur de vaporwave, avec une nonchalance post-"Hotline Bling" de première fraîcheur. Quiet Is The New Loud... 

Young Thug & Future - Relationship (2017)

  Comme je l'ai dit, ce disque est un disque de crossover, notamment pop. Et il est donc gavé de tubes. Comme "Do U Love Me", irrésistible trap-pop post-dancehall. Ou "Relationship", hyper putassier, avec Future, entre construction presque EDM et esthétique bling bling 80's-90's (cf le clip ci-dessus). Crossover rnb aussi, avec ces guitares sirupeuses un poil latino sur "You Said", qui auraient pu figurer sur un disque du mitan des 90's et encadrent un chant affecté hésitant entre la mise à nu émotionnelle et le second degré à force d'exagérations. Avec Quavo dans le rôle de la chanteuse rnb (c'est aussi à ça que sert l'autotune). 

  Puisqu'on parle de sirop et donc d'amour, c'est une bonne occasion d'aborder les textes. Pas géniaux sur le fond malgré quelques fulgurances, ils sonnent en revanche divinement bien à l'oreille (c'est normal, c'est de la pop !), et parlent presque tous de l'amour de Thugger pour sa copine (avec force détails explicites, c'est normal c'est du rap, ne pas s'effaroucher pour si peu on est en 2017, la poésie est crue).

Drake & Young Thug

  La fin de l'album est un peu en deça par contre. "On Fire" est sympathique mais moins captivante que les autres ersatz dancehall présents ici, malgré un parti pris dark original pour le genre. "Get High" est également appréciable, mais pas transcendante malgré un intéressant côté G-Funk 4.0 assisté par Snoop Dogg en personne. "Me Or Us" est également bien cool dans le registre country-folk sans crever le plafond. Tandis que "Feel It" et "Oh Yeah" sont des exercices trap-pop interchangeables, que "For Y'all" lasse malgré ses cuivres latino, et que "Take Care" fait dans la surenchère électronique un peu douloureuse. 

  J'aurais personnellement préféré que ces morceaux soient considérés comme des bonus tracks, ou fournissent un EP à part, plutôt que de ternir et rallonger inutilement ce disque. D'autant plus que question dépouillement émotionnel, Thugger avait fait beaucoup mieux avec "Safe", que j'aurais préféré entendre ici et ne mérite pas son statut de single isolé (le clip, présent ci-dessous, est cool aussi). Dans une moindre mesure, la trap tropicale de "All The Time", elle aussi absente du disque, valait davantage le détour que ces derniers titres.

Young Thug - Safe (2017)


  Bref, malgré une fin d'album comme qui se dégonfle un peu au fur et à mesure, ce disque fait quand même partie des LP marquants de l'année pour moi, et reste un superbe exemple de réinvention artistique réussie.

Merci pour votre lecture et vos commentaires, et à bientôt !


 Alex