Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

dimanche 27 octobre 2019

Kanye West - Jesus Is King (2019)


  Avec un peu de retard, et après une période tumultueuse, faite de déclarations fracassantes, contradictoires et loin d'être toujours défendables et matérialisée par 5 mini albums (dont deux, Kids See Ghosts et ye, parlaient de façon très personnelle de santé mentale et de la bipolarité de son auteur, alors dans une phase manifestement noire) ; voilà que Kanye  West a semble-t-il trouvé une paix intérieure relative, grâce à la religion, et le fruit musical de cette rédemption est un album fortement influence par le gospel, nommé Jesus Is King. Ce disque aura eu une gestation tout aussi tumultueuse, devant au départ se nommer Yandhi, et être la face B et pacifiste de Yeezus, l'album sombre, abrasif, gonflé à l'ego de 2013. Yandhi a largement fuité sur internet a un stade assez avancé de sa composition, et possédait des influences assez psychédéliques dont Jesus Is King a en partie hérité (quelques morceaux en ont même été sauvés dans une version remaniée). Néanmoins, cet album a semble-t-il été jeté aux oubliettes, ne correspondant plus à l'orientation davantage gospel de la musique, dans la continuité du Sunday Service organisés par Kanye (sorte de série de messes musicales hebdomadaires), et à sa rigueur religieuse nouvelle (aucun juron n'a été proféré sur JIK).

  Le disque commence d'ailleurs par un morceau interprété par le Sunday Service Choir, la chorale rassemblée autour de Mr West. Nommé "Every Hour", c'est un pur morceau de gospel choral, porté par des voix et un piano. Dieu sait que ce genre musical peut être cliché et mal utilisé (bon, comme tout genre musical, une pensée pour le gros rock qui tache), et c'est en particulier vrai pour les crossover rap/gospel, pour lesquels Kanye, en grand esthète de la Great Black Music en général, a été un précurseur, de "Jesus Walks" à "Wouldn't Leave" en passant par "Ultralight Beam". On se souviendra (ou pas) des tentatives mignonnettes mais parfois oubliables, gênantes voire irritantes de Chance The Rapper de worship music version hip-hop. Tout ça pour dire qu'ici, ce n'est pas le cas. C'est affaire de subjectivité, d'oreille, mais la musicalité de West lui permet à mon sens de faire du gospel avec goût, et cette intro est parfaite pour démarrer l'album avec une musique qui sonne vivante, énergique, et ample. 

Kanye West - Selah (2019)

  Ce morceau débouche sur l'orgue grandiose qui ouvre "Selah", grand morceau de rap au flow aiguisé, affûté par une utilisation bien pensée de la saturation sur la voix, qui avait déjà fait des merveilles par le passé (cf "Two Words", "Gorgeous"...). A l'écriture, quelques habitués dont CyHi The Prynce, fidèle auteur du label GOOD Music, le duo Clipse dont on reparlera, le maître es gospel Ant Clemons, et à la prod l'artisan sonore des délires les plus ambitieux de West, Mike Dean. Une oeuvre hautement collaborative, peu étonnant pour ceux qui ont suivi la carrière de Kanye et ses méthodes de travail, et connaissent sa capacité à laisser d'autres briller sur ses propres disques. Ce morceau, puissant, utilise des percussions hollywoodiennes d'ailleurs un poil exagérées, et dégage une certaine urgence, la prod ample et saturée participant à ce côté brut, chaud. 

  De même que "Follow God", qui grésille et donne un grain vintage au flow à l'ancienne de Kanye, sur une prod rappelant ses débuts, mais avec un parfum intemporel qui traversait également certaines des impeccables instrus de ses Wyoming Tapes, de Kids See Ghosts à Nasir. Sur ce titre, il mêle des réflexions sur la spiritualité et ses contradictions, la culture afro-américaine et le combat pour les droits de cette communauté, déjà amorcées sur "Father Stretch My Hands" (2016), auquel ce nouveau morceau fait référence. L'instru sample "Can You Lose By Following God" (1974), magnifique titre soul de Whole Truth.

Kanye West - On God (2019)

  Ce morceau s'enchaîne magnifiquement avec "Close On Sunday", à la production intrigante, mystérieuse et angélique, qui ajoute à la prod soul/gospel saturée et grésillante des guitares, quelques éclairs d'autotune et un synthé-sirène la liant parfaitement avec la rétro-futuriste "On God", produite par le génial Pi'erre Bourne. Les instrus, les thèmes de rédemption, de spritualité, et les flows de cette première partie d'album s'enchaînant naturellement, ils apparaissent former une suite de morceaux courts liés entre eux musicalement, à la manière de ce que Brian Wilson a essayé de faire avec le tourmenté Smile des Beach Boys.

  La 2e partie de l'album est entamée par "Everything We Need", et tout en restant gospel, elle marque sa différence avec quelques éléments musicaux plus récents (beat trap, autotune, le choeur angélique de voix, dont celle, précieuse, de Ty Dolla Sign). Ce morceau continue dans la direction intemporelle, mêlant modernité et traditions musicales dans un creuset minimaliste, des meilleurs moments de ye. "Water" s'enchaîne parfaitement, ses influences venues de la pop psychédélique (Animal Collective, Beach Boys), du funk, de la house, et  du rnb la rendent assez inclassable, proche des travaux récents de Frank Ocean dans l'épure et le travail à la fois expérimental et accessible sur la forme. 

Kanye West - Water (2019)

  L'instru de "God Is" fait dans le grandiloquent un peu pathos, et la voix bizarrement enraillée (effet accentué par des effets de modification vocales) rend ce morceau un peu étrange, moins percutant que le reste malgré ses qualités. Là où certains morceaux semblaient avoir un aspect volontairement lo-fi dans la prod, celui-ci  ne semble pas forcément fini. A dessein, certes, on peut voir ce que Kanye a essayé de faire ici avec cette interprétation à nu, mais le rendu est un peu paradoxal. Par exemple sur "Hands On", ça sature, ça grésille, on entend des souffles de micro, mais ça fait vivre la musique et le tout est très vivant. Des nappes de synthé irréelles, une basse obsédante, des flashes de choeurs processés et retravaillés à l'extrême comme chez Bon Iver ou Francis & The Lights, y forment un magnifique canevas au sein duquel la voix claire de Kanye qui y rappe avec conviction.

Kanye West - Hands On (2019)

  Ces choeurs de voix surmodifiées font également le sel de "Use This Gospel", également ponctuée par un synthé-sirène, pour un ensemble un peu déjà entendu chez Kanye mais tout de même puissant, diversifié par une alternance rap/chant autotuné, ainsi que par les couplets des frères Pusha-T et No Malice, du duo Clipse, réuni sur disque par Kanye après des années de brouille, et par un solo minimaliste de saxo final du roi du smooth jazz 80's Kenny G. On notera d'ailleurs les contributions importantes de Clipse, tout comme Mike DeanTimbaland ou Ant Clemons, dans la conception de cet album (ce dernier ayant été un artisan crucial du mort-né Yandhi, dont Jesus Is King a récupéré quelques morceaux). Un très bon titre, en tous cas. Le disque s'achève ensuite sur "Jesus Is Lord", trop courte outro sympathique mais qui n'a pas le temps de gagner en intérêt avant sa fin prématurée, ayant tout de même le mérite de fermer le disque avec quelques belles décharges de cuivres soul/gospel.

  Que penser de ce disque ? Est-ce un des meilleurs albums de Kanye ? Peut-être pourrions nous plutôt nous demander si cette question, cette comparaison, immédiatement posée à chaque sortie de l'artiste par la presse musicale, sur lequel elle fait reposer des attentes inatteignables et déraisonnables à chaque fois, est intéressante. Si vous voulez la réponse, non, cet album n'est certainement même pas dans le top5 de l'artiste. C'est, en revanche et à mon humble avis, un bon album, un disque assez unique, et une évolution logique et bienvenue dans la discographie d'un artiste important et fascinant. Mais ça, c'est à vous de juger.
  En attendant d'en savoir plus, grâce au documentaire sur cet album et sur le virage chrétien de Kanye du même nom, et en gardant en tête que les morceaux de cet album sont susceptibles d'être modifiés en temps réel par l'artiste au fil des prochains jours/mois, je vous invite à vous faire votre propre avis en l'écoutant, et pourquoi pas à le donner en commentaires.

  En attendant son éventuelle suite, prévue par Kanye pour Décembre, mais qui pourrait mettre quelques années à sortir elle aussi, je vous souhaite une bonne écoute.

A écouter sur Deezer et Spotify

Alex


  

jeudi 5 septembre 2019

Le Bilan du Mois : Août 2019 (& rattrapages)


BILAN ALBUMS :


Bon Iver - i,i
USA
Pop, Folk, Rock, Electronique, Gospel
  Pour cet album, Vernon a décidé de s'entourer de collaborateurs, et de réaliser un énorme bilan musical, une belle synthèse, de toute sa discographie. J'avais un peu peur que ce soit le disque de l'autosuffisance, le disque qui commencerait à tourner en rond. Mais la fluidité et l'évidence avec laquelle Vernon et ses collaborateurs mélangent les différents styles et sons au service de ses chansons. On a affaire à une oeuvre qui est davantage que la somme de ses parties, un vrai album. 
  Il y a mille choses à entendre : du folk, de la pop, du rock indé, du soft-rock, de l'électronique expérimentale, de l'autotune, du jazz, des voix triturées, découpées, hachurées, du classique contemporain parfois très abstrait, du gospel... Et même s'il manque probablement un peu de la tension qui animait les précédents pour en faire un de mes Bon Iver préférés, il est très bon. 
Mes morceaux préférés : Holyfields,, Hey Ma, U (Man Like), Naeem, Jelmore, Sh'Diah
Ecouter sur DeezerSpotify ou Youtube



Kitty - Rose Gold
Pop, Electro-Pop, Electro-Rock, Psyché
Lien vers la chronique
  Entre électronique façon club ou IDM, pop accrocheuse, rnb sensuel, pop-rock indé et psychédélisme aquatique, cet album est un fantastique condensé de bonheur pur. Ca sonne cliché, mais ce disque est un voyage. Installez-vous bien, écoutez-le sans rien faire d'autre, dans le noir, avec un bon son, et vous me remercierez. Cet album est riche, fourmille de détails, et se révèle au fur et à mesure des écoutes. Et à mon humble avis, c'est une des meilleures choses qui soient arrivées à la pop cette année, voire cette décennie.Ecouter sur DeezerSpotify, ou Bandcamp

Purple Mountains - Purple Mountains
USA
Pop, Rock Indé, Folk, Americana, Country
Lien vers la chronique
  Je ne suis pas un grand connaisseur de David Berman, poète et musicien américain, unique membre permanent des mythiques Silver Jews, groupe culte de rock indé, que j'apprécie beaucoup mais dont je suis loin de maîtriser toute la discographie. Toujours est il que ce talentueux écrivain, grand sensible, apparemment charmant dans la vie, rongé par une dépression tenace depuis des décennies, s'est donné la mort cette année, ce qui est tragique. Juste avant cela, il avait livré cet album avec un nouveau groupe monté autour de lui, les Purple Mountains. Et ce disque, putain quel beau disque. La musique est un sublime mélange de rock indé et americana, impeccablement produite, dynamique, mélodique, elle sublime les superbes textes désabusés, plein d'humour, d'esprit, de sensibilité et de mélancolie de Berman. Ce disque est une beauté. Triste, pleine d'injustice, il a le goût amer d'un énorme gâchis. Mais aussi de magnifique chef-d'oeuvre final.
Mes morceaux préférés : All My Happiness Is Gone, Margaritas At The Mall, Darkness and Cold
A écouter sur Deezer ou Spotify

Young Thug - So Much Fun

USA
Trap, Pop, Hip-Hop, Rnb, Electro-Pop
Lien vers la chronique
 Malgré quelques coups de folie à la marge, So Much Fun, est l'album de l’atterrissage, du retour sur terre, du bilan, de la maîtrise de son art acquise avec le temps et l'expérience. Rien ne dépasse ou n'a le tranchant de ses expérimentations les plus folles, mais l'ensemble se tient plus que bien et convainc rapidement. Est-ce que cela est dû au rôle de producteur exécutif du bon mais tout sauf excentrique J Cole ? Les morceaux réussis ne manquent  pourtant pas, tant en solo qu'au cours des nombreuses collaborations qui parsèment le disque. Et si les sorties de route et coups de génies habituels manquent un peu, et que So Much Fun sonne presque comme un disque de trap "normal", on ne peut en revanche nier sa qualité, et son homogénéité. D'autant que beaucoup de ces morceaux sont davantage appréciés après plusieurs réécoutes, donnant à l'album une longévité potentielle très intéressante. En tous cas, j'ai hâte d'entendre Punk, 2e album de Young Thug prévu pour cette année, qui s'annonce -vu son titre- plus sauvage, et qui saura -on l'espère- peut-être conjuguer le savoir-faire pop-trap du Thugger cuvée 2019 avec une énergie plus débridée.
Mes morceaux préférés : The London, Light It Up, Jumped Out the Window, Cartier Gucci Scarf, Ecstasy, Just How It Is, Boy Back, Hot, What's the Move, I Bought Her, Circle Of Bosses
Ecouter sur Deezer ou Spotify

The Flaming Lips - King's Mouth
USA
Pop, Psychédélisme, Electro-Pop, Electro-Rock
Lien vers la chronique
  King's Mouth est un concept album narratif, narré par Mick Jones des Clash. Sur cet album, le groupe a plutôt tendance à piocher dans la période Soft Bulletin / Yoshimi / At War With the Mystics du groupe, une électro-pop entre guitares acoustiques et bulles de synthé, même si quelques audaces proches des expérimentations d'albums plus récents pimentent le tout. Les meilleurs morceaux font ainsi le trait d'union entre nostalgie pop et incursions électroniques aventureuses, entre mélodies et textures, entre émotion et ambition musicale. Ce disque n'est pas le meilleur des Lips, mais c'est un putain de bon album, gavé de titres mémorables et d'idées géniales. Et même si la surprise n'est pas au rendez vous, la qualité habituelle des Lips est là. Les grandes chansons aussi. Et c'est tout ce qui compte.
Mes morceaux préférés : Giant Baby, How Many Times, The Sparrow, Mother Universe, Electric Fire, Feedaloodum Beetle Dot
A écouter sur Deezer ou Spotify

Burna Boy - African Giant
Nigéria
Afro-Fusion, Afrobeats, Pop, Rnb, Hip-Hop, Funk, Dancehall
Lien vers la chronique
  Burna Boy est nigérian, c'est une star, et la tête de proue de ce qu'il appelle l'afro-fusion, genre à la croisée de presque tous les genres de musiques africaines et issues de la diaspora africaine, et moderne de par l'utilisation de techniques, de sons et d'idées venus des musiques électroniques, du hip-hop et du rnbAfrican Giant est impeccablement produit, réalisé avec beaucoup de maturité et une direction artistique unique et de caractère. Funky, sensuelle, mélodique, sa musique est très accessible, et même si quelques morceaux sont un peu en dessous et que le disque est long, c'est un bon album, contenant quelques classiques immédiats, un son unique et personnel, très travaillé, et c'est déjà beaucoup.
Mes morceaux préférés : African Giant, Anybody, Wetin Man Go Do, Dangote
Ecouter sur Deezer ou Spotify




Alex





lundi 2 septembre 2019

Purple Mountains - Purple Mountains (2019)


  Je ne suis pas un grand connaisseur de David Berman, poète et musicien américain, unique membre permanent des mythiques Silver Jews, groupe culte de rock indé, que j'apprécie beaucoup mais dont je suis loin de maîtriser toute la discographie. Toujours est il que ce talentueux écrivain, grand sensible, apparemment charmant dans la vie, rongé par une dépression tenace depuis des décennies, s'est donné la mort cette année, ce qui est tragique. Juste avant cela, il avait livré cet album avec un nouveau groupe monté autour de lui, les Purple Mountains, et avait même prévu une tournée qui l'enthousiasmait, lui qui était pourtant de son propre aveu terrifié par la scène, s'y sentant illégitime. 

Purple Mountains - All My Happiness Is Gone (Clip, 2019)

  Et ce disque, putain quel beau disque. Entre rock indé et americana (mélange de folk, rock, country, et autres traditions musicales ricaines, cf "That's Just The Way I Feel" ou "She's Making Friends, I'm Turning Stranger"), impeccablement produit, dynamique, mélodique, la musique sublime les superbes textes désabusés, plein d'humour, d'esprit, de sensibilité et de mélancolie de Berman, et leur offre un écrin réconfortant assez contradictoire, les mettant en valeur de façon étrange et obsédante ("All My Happiness Is Gone", "Maybe I'm The Only One For Me"). Ce mélange des genres, ni totalement pop-rock indé, ni totalement folk, country, blues ou mariachi, est parfaitement en place sur "Margaritas at the Mall".

  On pense parfois à Woods ou Kevin Morby tant l'ensemble est riche et inspiré musicalement, arrangé avec profondeur et minutie ("Darkness and Cold"), tandis que les morceaux les plus lents évoquent davantage Bob Dylan et Leonard Cohen ("Snow Is Falling in Manhattan"), ou Johnny Cash et Richard Hawley ("Nights That Won't Happen"). Au détour d'un solo de guitare, un morceau prend toute son ampleur ("I Loved Being My Mother's Son"). Plus loin, c'est une tournure de phrase, ou une ambiance un peu plus 90's, un peu indé, qui rappelle avec nostalgie ses débuts avec Pavement, d'autant plus que Malkmus a lui aussi pris le chemin des grands espace américains avec ses Jicks ("Storyline Fever").

Purple Mountains - Darkness and Cold (Clip, 2019)

  Dans tous les cas, ce disque est une beauté. Triste, pleine d'injustice, d'un goût amer d'énorme gâchis. Mais une belle fin pour un grand artiste, qui aura pu toucher un peu plus de gens que d'habitude avec ce chef-d'oeuvre final.

Mes morceaux préférés : All My Happiness Is Gone, Margaritas At The Mall, Darkness and Cold

A écouter sur Deezer ou Spotify

Alex


dimanche 1 septembre 2019

Burna Boy - African Giant (2019)


  Burna Boy est nigérian, c'est une star, et la tête de proue de ce qu'il appelle l'afro-fusion, genre pas si éloigné que ça de l'Afrobeats (avec un s), qui mêle  des éléments hip-hop et rnb, souvent assez modernes (trap, son "à la Toronto"...), avec des musiques dont le pays s'est fait le champion, notamment l'Afrobeat (au singulier, lui-même croisement de traditions musicales africaines, de jazz, de funk, de soul...) et avec divers éléments musicaux empruntés à la diaspora africaine dans le monde (notamment du reggae, du dancehall...), et plus encore (électronique, high life, musiques latines...). 

  Actif depuis 2010, c'est déjà son 4e album (hors mixtapes et EPs), et sa renommée commence à exploser dans le monde (j'ai même entendu l'album dans un bar), notamment aux USA grâce à quelques collaborations et placements bien vus (notamment sur la BO alternative du remake du Roi Lion, sur laquelle Beyoncé a invité beaucoup d'artistes africains). Et tout ça s'entend : l'album est impeccablement produit, réalisé avec beaucoup de maturité et une direction artistique unique et de caractère. 

Burna Boy - Anybody (Clip, 2019)

  Les morceaux sont tous très accessibles, et finement produits et interprétés. Entre funk et lounge, la douce mélopée "African Giant" caresse l'auditeur, et fait la transition avec la mélodique "Anybody", à l'irrésistible ambiance funky assaisonnée de smooth jazz 80's (superbe saxo). De manière générale, les élements électoniques, programmés ou synthétiques, sont parfaitement intégrés à d'autres plus acoustiques, comme la guitare de la douce "Wetin Man Go Do", le tout étant produit avec beaucoup de soin, et le contraste entre cette production froide, un peu clinique, et la chaleur de la musique est très intéressant ("Gbona"). 

  En tous cas, beaucoup de morceaux sont mémorables, du rnb délicat de "Dangote" et "Gum Body" (avec Jorja Smith) à la pop funky de "Collateral Damage" et "Pull Up", jusqu'à des morceaux plus sombres comme "Killin Dem". On notera en revanche quelques incursions radiophoniques un peu plus faciles et banales qui rallongent un peu inutilement l'album ("Omo", "Secret", "Different", "On the Low") même si certaines sont génériques mais sympathiques ("Destiny", "Show and Tell" avec Future). Le juste équilibre entre qualité et potentiel radio est d'ailleurs atteignable, en témoignent "Spiritual" et "This Side" avec YG.

Burna Boy - Dangote (Clip, 2019)

  Petite ombre au tableau : les meilleurs morceaux sont presque tous au début du disque, et l'ensemble souffre d'une maladie assez commune avec la streaming, une longueur interminable (19 titres quand même).

  Malgré tout, c'est un bon album, qui porte haut les couleurs de l'afro-fusion, et met en valeur l'effervescence musicale africaine que les médias occidentaux ont pas mal de mal à nous faire parvenir. Il contient quelques classiques immédiats, un son unique et personnel, a été travaillé avec beaucoup de soin, et c'est déjà beaucoup.

Mes morceaux préférés : African Giant, Anybody, Wetin Man Go Do, Dangote

Ecouter sur Deezer ou Spotify

Alex


vendredi 30 août 2019

The Flaming Lips - King's Mouth (2019)


  Pour une raison qui m'est inconnue, Oczy Mlody, le dernier Flaming Lips en date, n'a -à mon humble avis- pas été reçu à sa juste valeur par la presse, alors que je le considère comme un des meilleurs Lips, faisant la synthèse des obsessions psyché et électroniques du groupe et les transcendant en y ajoutant des éléments modernes, venus notamment du hip-hop et de la trap. 

  A l'inverse, ce King's Mouth, venu après quelques rééditions et compilations ayant permis au groupe de se replonger dans ses débuts, a plutôt tendance à piocher dans la période Soft Bulletin / Yoshimi / At War With the Mystics du groupe (avec toujours Dave Fridmann aux manettes), électro-pop entre guitares acoustiques et bulles de synthé. Et il a engendré deux types de réactions : ceux qui trouvent que c'est un peu trop une redite, et les nostalgiques, qui trouvent l'album magnifique. Les deux ont un peu raison. Même si je ne parlerais pas de retour en forme, puisque je trouve comme je l'ai dit leur précédent assez parfait dans son genre, celui-ci se tient également, dans un style plus prévisible pour le groupe, moins riche en surprise. Dans le genre, "Giant Baby", "All For The Life Of The City" ou "How Many Times" auraient pu sortir il y a 15-20 ans, mais peu importe l'année, elles sont si belles qu'on a de la chance de pouvoir les écouter. D'ailleurs le disque est un concept album narratif, narré par Mick Jones des Clash.

the Flaming Lips - How Many Times (Clip, 2019)

  Les meilleurs morceaux arrivent à conjuguer émotion et ambition musicale, comme "The Sparrow", qui garde quelques traces des expérimentations d'Oczy Mlody, tout comme les divagations divines de "Mother Universe" ou "Electric Fire", dotées de textures riches rappelant le side project Electric Wurms. On pense également à d'autres époques du groupe, notamment au rock psyché électronique de Embryonic et The Terror sur "Feedaloodum Beetle Dot". Et même si le disque tend à devenir pompeux sur ses derniers titres, l'ensemble n'en est pas moins remarquable.

the Flaming Lips - the Sparrow (2019)

  Comme quoi, il aura fallu qu'on sorte deux guitares acoustiques pour que la presse paresseuse prenne le temps de réécouter un disque des Lips, alors que de The Terror à Oczy Mlody, ils ont passé la décennie à réinventer leur son avec maestria et créativité à coup de chef-d'oeuvre. Celui-là n'en est pas un (presque) mais c'est un putain de bon album, gavé de titres mémorables et d'idées géniales. Même si la surprise n'est pas au rendez vous, la qualité habituelle des Lips est là. Les grandes chansons aussi. Et c'est tout ce qui compte.


Mes morceaux préférés : Giant Baby, How Many Times, The Sparrow, Mother Universe, Electric Fire, Feedaloodum Beetle Dot

A écouter sur Deezer ou Spotify

Alex



mercredi 28 août 2019

Young Thug - So Much Fun (2019)


  Young Thug a remodelé le hip-hop à son image. En partant de solides bases plantées par un autre alien sudiste, Lil Wayne, le génie d'Atlanta a imposé ses flows agiles, ses expérimentations vocales et mélodiques, ses ad-libs fou, ses choix pour les instrus trap les plus bizarres et son autotune musicale. Avec des sorties comme Barter 6, la série des Slime Seasons, I'm Up, mais aussi JEFFERY et Beautiful Thugger Girls, il a également su bâtir une discographie imposante aussi folle et prolifique qu'à ses débuts. Mais depuis 2017, la machine a quelque peu ralenti, et les projets collaboratifs, souvent courts, ont occupé son temps, tandis qu'il se mettait légèrement en retrait.

  Que faire quand on a l'impression que tout a été fait, du plus expérimental au plus pop, du plus street au plus universel ? Thugger a choisi de faire la même chose, plus ou moins, avec quelques coups de folie à la marge et une maîtrise de son art acquise avec le temps et l'expérience. So Much Fun, c'est l'album de l’atterrissage, du retour sur terre, du bilan. 

Young Thug - Light It Up (2019)

  Rien ne dépasse ou n'a le tranchant de ses expérimentations les plus folles, mais l'ensemble se tient plus que bien et convainc rapidement. Est-ce que cela est dû au rôle de producteur exécutif du bon mais tout sauf excentrique J Cole ? Les morceaux réussis ne manquent pas, on remarque notamment quelques collaborations trap-pop très chouettes avec "Hot" et "Surf" en feat avec Gunna, ou "Bad Bad Bad" avec Lil Baby, "What's The Move" avec Lil Uzi Vert, "Big Tipper" avec Lil Keed, "Circle Of Bosses" avec Quavo, "Mannequin Challenge" avec Juice WRLD"Boy Back" avec NAV, ou "I Bought Her" avec Lil Duke

Young Thug, Lil Uzi Vert - What's The Move (2019)

  Dans un style trap plus dur, il reste inclassable ("Jumped Out the Window", "Pussy"), et dans une ambiance plus abstraite, aérée, il brille également ("I'm Scared" avec 21 Savage et Doe Boy). Les petits jeux habituels avec les ad-libs ne sont pas en reste, cf la malicieuse "Sup Mate" avec Future, même si on a connu Thugger plus créatif sur ce terrain (même récemment, chez Playboi Carti par exemple). 

  Quelques petites nouveautés cependant, comme l'emo-trap acoustique ("Just How It Is"), les effets de "Lil Baby", donnant un rendu proche de la voix de Future, ou "Ecstasy", morceau assez unique et indescriptible. "Cartier Gucci Scarf" est l'occasion de l'entendre partir à nouveau dans les graves (ça arrive pas si souvent, et c'est jouissif). Et même s'il suit quelques tendances récentes de la trap (guitares acoustiques, flûtes), il a le mérite de s'entourer de bons beatmakers (dont Pi'erre Bourne), le fournissant en beats iconoclastes qui donnent une vraie saveur à l'ensemble du projet, et sur lesquels il peut briller, comme sur "Light It Up"


Young Thug, J Cole, Travis Scott - The London (Clip, 2019)

  Et puis il y a "The London", qui se démarque par son aura de tube immédiat, sur lequel J Cole et Travis Scott apportent de cruciales intervention. 

  En résumé, si les sorties de route et coups de génies habituels manquent un peu, et que So Much Fun sonne presque comme un disque de trap "normal", on ne peut en revanche nier sa qualité. Même si le projet est long, il est homogène, et il serait difficile de couper dedans tant tout se tient, et on en tire finalement pas mal de titres plus que bons et éminemment attachants. Pour un disque de sythèse, c'est vraiment pas mal du tout. D'autant qu'à la réécoute, presque tous ces morceaux montent dans mon estime, je risque donc de le réévaluer à la hausse dans un futur proche. En tous cas, j'ai hâte d'entendre Punk, 2e album de Young Thug prévu pour cette année, qui s'annonce vu son titre plus sauvage.

Mes morceaux préférés : The London, Light It Up, Jumped Out the Window, Cartier Gucci Scarf, Ecstasy, Just How It Is, Boy Back, Hot, What's the Move, I Bought Her, Circle Of Bosses

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Alex



  

lundi 26 août 2019

Kitty - Rose Gold (2019)


  Si vous suivez un peu ce blog, vous connaissez mon goût pour la pop qui joue avec l'électronique, ou l'électronique qui essaie de se la jouer pop, en tous cas pour ces moments rares et beaux où les deux genres se rencontrent, se frictionnent et donnent des étincelles, utilisant les infinies possibilités des machines pour agrémenter de textures riches, et ainsi rendre uniques et inimitables, de grandes pop songs. Rose Gold, de l'artiste américaine Kitty, est un de ces rares moments.

  On atteint en effet une forme d'apesanteur irréelle dès l'intro, "Counting All the Starfish", une douce rêverie psychédélique et expérimentale, hors du temps et de l'espace, qui pourrait durer une éternité. Le beat profond et les synthés épars de "Disconnect" partent de cette vibe aquatique et psyché pour aller vers une électro-pop dansante, portée par une ligne vocale mémorable. On pense à beaucoup de belles choses plus ou moins récentes (Grimes, Jessy Lanza, Junior Boys, Crystal Castles...), mais ce projet a une identité propre, aussi forte que difficile à définir. Et ce morceau est un tube, ou devrait en être un. Autre morceau que tout le monde aurait dû passer en boucle tout l'été, le très club et parfait "Mami", house un peu French Touch, un peu Grimes. 

Kitty - Disconnect (Clip, 2019)

  Dans le même genre, "Sweat" et "Look Demure" font également mouche, jouant le clair obscur, entre électro accrocheuse presque EDM à la prod épurée, pop chatoyante, rnb sensuel, et IDM mélancolique. Les influences plus hip-hop et rnb qui traversent l'album sont particulièrement mises en avant dans "Strange Magic", entre Madonna, Nelly Furtado, et MIA, citant les Spice Girls avec l'aplomb des Pussycat Dolls. Ainsi que sur la funky "Florida" en collaboration avec son compagnon Sam Ray.

  Un pas de plus vers la pop, "B.O.M.B. (Peter)" n'est pas si loin de groupes que j'adore comme Niki & The Dove, Radiation City ou Asteroids Galaxy Tour. La synthèse parfaite de ces démarches se trouvant sans doute sur "Medicine", glorieuse synthpop néo-80's avec Ricky Eat Acid

Kitty - Mami (Clip, 2019)

  Quelques instants contemplatifs parcourent l'album, comme "Kitty's Farm", délicieux interlude instrumental qui rappelle que Kitty a composé quelques BO de jeux vidéos, ou "Don't Panic Interlude", qui porte bien son nom, et rappelle avec beauté l'intro tout en y injectant une dose de pop indé et de trip-hop 90-2000. "The Window", avec son groupe American Pleasure Club, est une ballade mélancolique de pop-rock indé majoritairement acoustique, et c'est une beauté totale.

  Bref, ça sonne cliché, mais ce disque est un voyage. Installez-vous bien, écoutez-le sans rien faire d'autre, dans le noir, avec un bon son, et vous me remercierez. Cet album est riche, fourmille de détails, et se révèle au fur et à mesure des écoutes. Et à mon humble avis, c'est une des meilleures choses qui soient arrivées à la pop cette année, voire cette décennie.

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Alex