Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

mercredi 1 avril 2020

The Weeknd - After Hours (2020)


  After Hours a la lourde tache de succéder à une salve dévastatrice d'albums ayant placé The Weeknd au sommet de la pop mondiale. Pourtant, c'est davantage dans la continuité de l'EP sombre, glacial, mature, pensif et désabusé My Dear Melancholy, de 2018, qu'il se situe.

The Weeknd - Alone Again (Clip, 2020)

  A la production, on retrouve une équipe aussi hétéroclite que talentueuse, comprenant l'électronicien expérimentateur Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never), le fidèle Illangelo, le produteur superstar de la pop mainstream Max Martin, le génie trap Metro Boomin, et la rockstar Kevin Parker (Tame Impala), donnant à cet album une riche palette sonore. La direction musicale surprend pourtant, écartelée entre 4 axes très divers : la synthpop 80's, l'électro british 90's façon UK garage, la trap US, et le style du Weeknd des débuts, sorte de rnb alternatif léthargique, froid et brumeux. 

The Weeknd - Scared To Live (Live, 2020)

  On se retrouve de premier abord avec une majorité de ballades tristes, toutes superbes, comme "Too Late", "Escape From LA" et "Snowchild" à l'orientation alt-rnb, la cathartique "Scared To Live", très premier degré façon Phil Collins, Lionel Richie ou Billy Ocean, ou la magnifique "Alone Again", dont la mélancolie digitale sous arpèges synthétique est transcendée par un glorieux beat trap, des basses épiques et des modulations vocales irréelles. L'électro à l'ancienne, un peu british, déjà explorée sur Starboy, se retrouve sur "Hardest To Love"

The Weeknd - Blinding Lights (Clip, 2020)

  En 2e partie d'album, les mélodies se font plus insistantes et le rythme s'accélère, les tubes (synth)pop ("Blinding Lights", "Save Your Tears", "In Your Eyes" néo-italo disco qui a droit à saxo et trompettes), trap ("Heartless"), ou les morceaux de bravoure inclassables ("Faith") pleuvent.

The Weeknd - Faith (Clip, 2020)

  Et puis à la toute fin, ça retombe, on part dans une série de morceaux contemplatifs ("Repeat After Me (Interlude)"), sombre et introspectifs ("After Hours", "Until I Bleed Out"), pour un final émouvant, et tout simplement beau. L'album est vraiment transcendé par une construction géniale en crescendo : de lancinantes ballades vers une musique plus dansante, pour redescendre au final ; le tout avec des transitions impeccables entre des morceaux qui se complètent et gagnent vraiment à être écoutés ensemble, enfin à la suite les uns des autres. C'est un vrai album, dans le sens classique -et noble du terme- une oeuvre qui vaut plus que la somme de ses parties.

The Weeknd - After Hours (Clip, 2020)

  Mine de rien, avec ce mélange étonnant, Abel Tesfaye est loin d'avoir choisi la facilité, alors qu'il aurait pu se contenter de tubes pop formatés et remporter la mise. L'intégrité et l'homogénéité de l'album malgré les influences disparates, ainsi que le soin apporté aux détails (la production est monstrueuse) ne trompent pas : on a là affaire à un artiste qui ne lâche rien et continue à pousser ses limites avec intransigeance. 

  C'est d'ailleurs assez inspirant de suivre la discographie de The Weeknd, qui est devenu mine de rien une des plus grosses popstars du monde (cf ses chiffres de ventes, le nombre de festivals avec son nom en tête d'affiche), tout en gardant une vraie intégrité et un développement musical inattendu, et sans tomber dans la marchandisation de sa vie privée. Et mine de rien, l'influence  de son rnb sombre sur la musique populaire, depuis ses premières mixtapes, a été un des marqueurs sonores de la décennie passée, dont il a contribué à enrichir et pervertir le son, tout en montant en puissance sans jamais rien lâcher à sa singularité. Preuve que lorsqu'on laisse le public juger et qu'on lui propose des œuvres intéressantes et uniques, il ne s'y trompe pas et que les maisons de disques pourraient se permettre quelques risques et nous épargner le robinet d'eau tiède standardisé qu'elles pensent devoir laisser couler en permanence pour faire du pognon. On y gagnerait tous. 

  En attendant, The Weeknd, à peine 30 ans cette année, risque de nous fasciner encore longtemps tant le champ d'exploration artistique semble infini devant lui, et le temps, les moyens financiers, l'adhésion du grand public et la créativité ne semblant pas lui faire défaut. Et c'est assez excitant à vivre en temps réel.  

Mes morceaux préférés : Scared To Live, Alone Again, Heartless, Faith, Blinding Lights, In Your Eyes, Save Your Tears, After Hours, Repeat After Me (Interlude)


Alex

lundi 30 mars 2020

Josman - SPLIT (2020)


  Inspiré par le film homonyme Split de M Night Shyalaman, dans lequel le personnage principal est possédé par 23 personnalités très différentes, cet album dantesque du rappeur français Josman, originaire de Vierzon (Cher), est composé de 23 titres très variés. Et je le dis d'entrée de jeu : c'est, dans la lignée des derniers Hamza, Damso, Kobo Jok'Air et Alpha Wann, avec lesquels on peut retrouver pas mal d'influences croisée, une immense réussite de rap francophone à la fois mainstream et exigeant. Josman est un artiste assez fascinant, qui masque derrière les personnages de ses morceaux une timidité envahissante. Il est également assez solitaire, voire clanique, dans ses choix de collaborateurs (il est connu pour faire peu de featurings). On entend par exemple sur la majorité des instrus le tag malicieux du fidèle Eazy Dew,  et quelques autres prods sont créditées Myster, qui n'est autre que le petit frère de Josman.

Josman - Bambi (Clip, 2020)

  Musicalement, c'est très varié et intéressant à décortiquer. L'amateur de rap à l'ancienne saluera la technique impressionnante du MC, et sa capacité à garder plume acérée et agilité sur des prods plus modernes façon trap, un peu comme Alpha Wann ("Larmes de Sel", "Bambi", "Bon.char", "STOP!(Outro)"). On ressent pas mal l'influence de Hamza, qui a su insuffler un souffle rnb, un esprit ouvert dans le choix des prods et une ambition à la hauteur de ses influences américaines ("J'allume", "Factice", "Seul", "Illégale", "BAG(skit)", "BabyGirl", "Je sais" un peu rumba, un peu afro-trap). 

Josman - Petite Bulle (2020)

  Une certaine noirceur à la SCH s'insinue parfois ("Si Tu Savais..."), et on peut penser au MC marseillais en entendant la qualité des textes aux rimes enchevêtrées et aux allitérations exquises. A l'inverse, on pense au style pop de Jok'Air sur la lumineuse, fun, tubesque et protéiforme "Lifestyle", et à ses lyrics sensuelles sur "Fleur d'Amour"Côté texte, c'est mélancolie, amour, sexe, drames personnels et substances illicites, mais amenés avec un angle différent sur chaque morceau, du plus mièvre au plus cru selon le type de personnalité abordée.

  Les amateurs de rap US apprécieront les prods psychédéliques et le sound design des voix impeccable n'ayant rien à envier à Travis Scott (la géniale "Petite Bulle", "Feu.Bi", "Mallette", "Illégale", "A Notre Âge"), ou des prods de trap psyché minimaliste à la Pi'erre Bourne et Playboi Carti ("Mauvaise Humeur" avec Leto, "Fleur d'Amour", "B!tch" avec Hamza).

Josman - J'allume (Clip, 2020)

  Petite erreur de casting à déplorer : Seth Gueko dont le texte, pas à la hauteur de la track "Argent, Drogue & Sexe", pourtant géniale dans son genre, entache un peu l'ensemble. En revanche, Zed de 13Block est impeccable sur la bonne trap, simple et sombre, de "Bruce Wayne", et le jeune Chily se révèle sur "Dégaine" comme un Don Toliver francophone. De manière générale, si l'album s’essouffle un peu dans son dernier tiers, Josman a quand même réussi l'exploit d'intéresser sur 23 titres consécutifs, sans jamais lasser. Et si certains morceaux frappent moins fort que d'autres, j'aurais bien du mal à en désigner un ou deux qui n'ont pas leur place ici, et ce tour de force est assez admirable. Avec SPLIT, Josman s'impose naturellement dans le paysage musical français, et ça fait du bien à nos oreilles.

Mes morceaux préférés : Larmes de Sel, Petite Bulle, J'allume, Si Tu Savais, Seul, Mauvaise Humeur, Bambi, Lifestyle, Fleur d'Amour


Alex


vendredi 27 mars 2020

Wajatta - Don't Let Get You Down (2020)


  Rencontre improbable entre John Tejada, DJ autrichien, et Reggie Watts, musicien et comédien, Wajatta est un duo assez unique.

  Leur house fait des détours vers l'Afrique ("Renegades"), la techno -mais avec une voix entre Vincent Price et Leonard Cohen- ("Little Man"), ou les clubs anglais ("Marmite"), et c'est toujours un bonheur. D'autant plus que le groupe ne se prend pas au sérieux et distribue une bonne dose humour tout au long du LP. 

  Qu'elle se sifflote rêveusement ("Don't Let Get You Down"), hypnotise ("Another Sun", "Depth Has A Focus") ou se danse ("Tonight", "138", "All I Need Is You"), leur musique laisse en tous cas une place de choix au chant, ce qui est assez original ("Realize"et rappelle le Steve Spacek de cette année, dont on a parlé récemment.

  Don't Let Get You Down est une bouffée d'air frais, une petite pépite house rafraîchissante et mine de rien assez libre et expérimentale dans les formes qu'elle prend, notamment en traitant la voix comme en pop ou en soul, pour un résultat presque électrofunk sensuel ("January", avec des inflexions Marvin Gaye). Une magnifique surprise. 

Mes morceaux préférés : Renegades, Little Man, 138, Tonight, Realize, January


Alex



mardi 24 mars 2020

Mode & Musique




     David Bowie est indissociable de ses nombreux personnages, marquant chacune de ses périodes artistiques. Mettant en valeur de façon constante ses traits androgynes, ses yeux vairons et sa chevelure rousse, ils ont contribué à la célébrité du chanteur. Comment, ne pas se rappeler de son costume Union Jack, conçu par Alexander McQueen ou plus emblématique encore son personnage de Ziggy Stardust, avec son costume futuriste matelassé d'arlequin et ses chaussures plateforme orange créées par le couturier japonnais Kansai Yamamoto au début des années soixante dix. Un autre costume emblématique de cette période mérite de s'attarder.


Il s'agit de cette célèbre combinaison rayée conçue pour la tournée de l'album Aladdin Sane (février 1972 à juillet 1973). Elle s'inspire d'une combinaison de la collection 1971 Kansai Yamamoto.





     La combinaison est de PVC noir et étonne, même aujourd'hui, par sa coupe futuriste avec ses hanches extra larges. Un effet de distorsion est créé par un ensemble de tuyaux structurant la silhouette horizontalement et de façon parfaitement symétrique. Ces tuyaux créent par ailleurs un effet matelassé au PVC tout en lui donnant son volume. Partant du sternum et des genoux, ces lignes géométriques et paraboliques évoquent autant des ondes sonores que les rainures d'un disque vinyle. Elles donnent une sensation de puissance et de solidité à la fine carrure de David Bowie, tout en affirmant son caractère asexué. La couleur flamboyante de sa chevelure rousse en mulet est rappelée par ces emblématiques bottes rouge-orange sur plateforme. Bottes que l'on retrouve portées par Kate Moss comme clin d'oeil dans le British Vogue en 2003.




     C'est en 1971, lors de la présentation de sa première collection à Londres, que David Bowie découvre le travail de Kansai Yamamoto. Ce dernier s'inspire des costumes du Kabuki (歌舞伎 : /ka  chant, /bu danse, /ki habileté technique), une forme épique et dramatique de théâtre traditionnel japonais, en les revisitant de manière totalement futuriste. Le premier costume qu'il lui acheta fut le "Woodlands Animal", pour son personnage Ziggy Stardust en 1972 et s'en suivi 9 autres costumes de scène. La combinaison en PVC de Bowie s'inspire probablement d'une autre combinaison de la première collection 1971 de Kansai Yamamoto

      Avec ses costumes et maquillages, David Bowie n'a cessé de remettre en cause la notion de genre. Même si le concept est ancien, il fait figure de précurseur dans la mode. Aujourd'hui des créateurs comme Vivienne Westwood présentent des défilés mixtes.

Etienne



dimanche 22 mars 2020

Baxter Dury - The Night Chancers (2020)


  Globalement, Baxter Dury a toujours fait du Baxter Dury, et depuis Happy Soup son style s'est cristallisé si l'on peut dire. Mais sur le précédent album, Prince Of Tears, il avait su choper des idées notamment chez Serge Gainsbourg, en accentuant les cordes et les grooves, pour donner du frais à sa musique et accompagné les thèmes plus lourds qui y étaient abordés.

Baxter Dury - I'm Not Your Dog (Clip, 2020)

  Sur The Night Chancers, pas d'évolution notable, juste un peu plus de synthé post-punk peut-être, mais ça n'est pas si important que ça. Car parfois, ça tape dans le mille ("I'm Not Your Dog", "Slumlord", "Carla's Got A Boyfriend","Samurai"), et souvent c'est très plaisant ("Saliva Hog", "Hello, I'm Sorry"). En revanche, on ressent un peu de flottement, de pilotage automatique, et sur certains morceaux Dury se repose un peu trop sur les gimmicks qui font son style, tout en les utilisant moins bien que d'habitude. Sa diction, en particulier, moins précise que d'habitude, un peu en roue libre, souffre parfois d'un manque de focus ("Sleep People", "The Night Chancers") et met un peu le malaise, on se demande s'il va bien (j'espère que oui, je pense que c'est pour mieux jouer le personnage pervers qui fait le concept du disque). 

Baxter Dury - Slumlord (Clip, 2019)

  Plus on avance dans l'album, moins les morceaux sonnent finis et semblent des démos arrêtées en cours de développement (cf "Daylight"), et Baxter disparaît assez régulièrement derrière ses choristes et l'instru, comme s'il n'avait rien à dire (ceci dit ça accouche d'un "Say Nothing" au titre bien trouvé, assez étrange avec ses répétitions et un peu vide, mais paradoxalement accrocheur et addictif, un bon résumé du LP dans son ensemble).

  C'est pas si grave lorsqu'un artiste qu'on aime sort un album un peu en dessous, un peu creux, moins inspiré, moins bien fini ou pas révolutionnaire. Il en reste toujours quelques morceaux plutôt bien foutus, et peut-être, qui sait, que je le réévaluerai positivement après un déclic. Ça a déjà été le cas pour moi à propos d'un autre album de Dury, It's A Pleasure, qui s'est complètement révélé à la suite d'un concert de l'artiste qui m'a fait redécouvrir ces morceaux avec une oreille neuve. J'espère juste que les traces de mal-être que je crois discerner là-dedans sont des fausses pistes avant tout à but narratif dans cet album-concept sur un mec paumé et pervers, et qu'il va bien "en vrai". Et puis je suis sûr qu'il continuera à nous régaler de bonne musique à l'avenir, il a déjà pas mal montré sa capacité à rebondir artistiquement. Reste un album très correct, voire bon, sans étincelle de génie musicalement mais honnête (les textes et l'ambiance, c'est autre chose, plutôt réussis), avec quelques vrais bons morceaux qui valent vraiment le coup.

Mes morceaux préférés : I'm Not Your Dog, Slumlord, Carla's Got A Boyfriend, Samurai


Alex

vendredi 20 mars 2020

Brand X - Unorthodox Behaviour (1976)


Enfant passionnant du rock progressif, le jazz fusion a su tirer le meilleur des codes et du format de son aîné, pour le réadapter au génie du jazz. C'est un tournant historique dans le jazz qui vit alors une nouvelle révolution se dérouler. Des musiciens hors paire s'y épanouiront dans style laissant pleinement s'exprimer leur maîtrise technique et leur délire créatif au sein des morceaux s'étendant souvent sur plus de 10 ou 15 minutes. Le géniteur de cette révolution n'est autre que l'inlassable avant-gardiste Miles Davis, avec son In A Silent Way de 1969, puis l'iconique Bitches Brew, un an plus tard, qui fera office de référence en la matière. In a Silent Way garde cependant une place cruciale de génial incubateur des artistes qui feront le jazz fusion pour la décennie à venir. On y retrouve ainsi au clavier trois artistes hors du commun, un certain Herbie Hancock qui poursuivra la dynamique jazz-fusion de sa Mwandishi trilogy (Mwandishi en 1971,  Crossings en 1972 et Sextant en 1973 ), Chick Corea qui fondra Return To Forever avec des influences américo-latines portées par son album éponyme sorti en 1972 et enfin l'austro-hongrois Joe Zawinul qui s'associe dès 1971 avec le saxophoniste Wayne Shorter, ancien du mythique Jazz Messengers et du fabuleux deuxième sextet de Miles Davis, lui aussi présent sur In A Silent Way, pour former le légendaire Weather Report, tremplin d'un des plus grand bassistes que le jazz ai connu, Jaco Pastorius. Côté batterie Tony Williams, autre vétéran du second quintet de Miles Davis, sera un des précurseurs du genre, fondant Lifetime en 1969 avec le guitariste et autre ancien de In A Silent Way, John McLaughlin, qui le quittera deux plus tard pour lui aussi devenir fer de lance du mouvement en créant le nom moins célèbre Mahavishnu Orchestra, avec l'album The Inner Mounting Flame paru en 1971. On n'oubliera pas non plus de mentionner la présence Dave Holland à la contrebasse, tout autant actif dans les 70's, prenant part aux formations de Chick Corea ou encore Stan Getz. De nombreux jeunes musiciens viendront alors s'intégrer à ces formations, à l'instar de Jaco Pastorius précédemment cité ou encore du violoniste français Jean-Luc Ponty, que l'on a pu entendre sporadiquement avec Return To Forever ou bien dans la formation Mahavishnu Orchestra, avant de se lancer dans une carrière solo remarquée.


     La formation anglaise Brand X fait parti de ces jeunes musiciens happés par la vague jazz-fusion initiée depuis le début des années 70 et en vogue dans les festivals de jazz du monde entier. Initialement rassemblée autour du guitariste John Goodsall, du bassiste Percy Jones et du claviériste Robin Lumley, la formation s'est renouvellée à de nombreuses reprises. On retiendra surtout celle de 1976 avec le passage éclair de Phil Collins à la batterie pour leur premier album studio, Unorthodox Behaviour et quelques dates, avant que le succès mondial ne gagne Genesis en 1977, signant le départ du géni. 
Ce premier album est un coup de maître, brillant par sa technique, il se démarque par des influences funk-rock très affirmées, rendant très accessible leur composition jazz ambitieuse.


     L'album commence d'ailleurs par le fantastique Nuclear Burn, qui introduit dans un torrent d'énergie les 7 titres, grâce au jeu racé de John Goodsall et au rythme infernal et intrépide de Phil Collins largement mis en avant au mastering et tranchant radicalement avec le style adopté pour Genesis. Guitare et batterie se répondent alors avec mordant tout le long des 6 minutes que compte le titre, mélodiquement impulsé par la basse ultra rythmique de Percy Jones

     Euthanasia Waltz vient ensuite apaisé nos sens de sa guitare folk et de ses ambiances plus tropicales à la Chick Corea. Percy Jones en profite alors pour briller de ses slides et autres bends.

     S'en suit Born Ugly qui nous embarque dans une ambiance ultra funky avec sa guitare boostée à la wha-wha et une basse rappelant avec insistance le jeu de Bootsy Collins qui sortait en cette année 1976 son premier album solo Stretchin' Out In Bootsy's Rubber Band, mais aussi les ambiances de Head Hunters sorti trois en plus tôt. S'en suit, grâces aux ambiances de Robin Lumley, une tranquille dérive vers un univers de plus en plus progressif venant chatouiller le krautrock de Can.

     Smacks Of Euphoric Hysteria reprend la main, dans une composition mélodique irréprochable de John Goodsall et une construction très jazz de ses nombreux breaks, de ces solo qui se répondent et de ce même thème qui revient inlassablement. 

     Arrive alors le titre Unorthodox Behaviour et ses ambiances plus vaporeuses à la Weather Report , faisant magnifiquement relais au très mélodieux Running On Three dont s'inspira très probablement le chef de file du jazz-fusion japonais, Casiopea, qui se forma en cette même année 1976, soit trois avant la parution de leur premier et anthologique album 1979.

     L'album se termine avec l'énigmatique et mysthique Touch Wood, pleinement ancré dans la culture progressive, n'attendant que la voix du regretté Jim Morrison pour percer cette atmosphère chaude et électrique à la Riders Of The Storm.

     Les 7 titres écoulés, une seule envie demeure, réécouter l'album en se concentrant sur chaque instrument, pour les décortiquer, les apprécier individuellement. On comprends alors pleinement la cohésion singulière de la formation. C'est cette cohésion, ce feeling, ce sens de l'improvisation dans des structures proches du jam qui étonne le plus avec cet album, comme si tout la musique se déroulait de façon évidente. En cela réside le succès du jazz-fusion, tant pour ses musiciens que pour ses fidèles amateurs.

     Pour ce qui est de Brand X, ils changeront de formations de nombreuses fois, se sépareront en 1980 avant de se reformer pour quelques années et un album, X-Communication, en 1992. Preuve de cette cohésion, ils ont, en 2016, reformé le groupe autour de John Goodsall et Percy jones, pour une tournée Nord Américaine.

A écouter sur Deezer ou encore Spotify

Bonne écoute à tous !


Etienne

dimanche 15 mars 2020

Aphrodite's Child - 666 (1972)


  L'album que nous vous présentons est un coup de folie et de génie des proggeux grecs d'Aphrodite's Child, j'ai nommé l'épique 666.

  Paru un an après leur séparation, 666 est un album de fin. Fin du groupe, et fin du monde aussi puisqu'il est l'adaptation musicale plutôt libre de l'Apocalypse de St Jean, d'où le titre évoquant le "nombre de la Bête", ce que le groupe nuance dans une très intéressante distanciation vis à vis du matériau biblique d'origine en écrivant cette phrase sujette à interprétation : "It is a man's number". Le côté grandiose et pompeux est à prendre avec des pincettes, dans un humour très Monty Python, le groupe écrit dans les notes de pochette "ce disque a été enregistré sous l'influence du sahlep"... qui malgré son nom mystérieux se révèle être une boisson traditionnelle même pas alcoolisée composée d'une farine de tubercules, de lait et de cannelle. Pour revenir sur la fin du groupe, même si les tensions durant l'enregistrement entre Vangelis Papathanassiou (orgue, piano, flûte, percussions, choeurs), Demis Roussos (basse, chant), Lucas Sideras (batterie, chant) et Silver Koulouris (guitares, percussions) ne faisaient qu'empirer, cela ne les empêcha pas de collaborer aux projets solo les uns des autres dans le futur, mais c'est une autre histoire. 

  Après une introduction efficace, "The System", l'album démarre sur les chapeaux de roue avec la géniale "Babylon" : une guitare bondissante à la Who, propulsée par une rythmique conquérante, notamment grâce à la basse monstrueuse de Demis Rousssos, et un chant très anglais également, pour ce simulacre de live plein d'énergie. La narration de "Loud, Loud, Loud" (les choeurs sonnent parfois plutôt comme un "love, love, love love" hippie), et son piano simple viennent apaiser la tension. Avant le magistral "The Four Horseman", démarrant par un tour de chant magistral et théâtral de Demis Roussos, presque Peter Gabriel période Genesis, introduisant à merveille un refrain ultra accrocheur et mémorable. C'est un vrai chef-d'oeuvre ce morceau.

  Puis Vangelis nous donne un aperçu des influences diverses de sa Grèce natale sur l'instrumental médiéval, rock, oriental et celtique (oui, oui) "The Lamb", qui manie la dissonance avec brio, ainsi que sur "The Seventh Seal" qui sonne comme une comptine british, une nursery rhyme revue façon hippie grec. Avec ses nappes aériennes et ses soli évocateurs, concis et tranchants, "Aegian Sea" évoque le rock teinté d'ambient que Fripp et Eno concevront, ensemble, en solo ou avec Bowie, dans la même décennie, et préfigure en un sens le post-rock, avec une teinte originale : plutôt que dans la kosmische musik allemande, c'est dans la musique classique, la musique orientale et chez Hendrix qu'il faudra chercher des influences. D'ailleurs, le morceau est suivi de deux morceaux de quasi ambient très expérimentaux mais bien dans l'esprit de l'époque : "Seven Bowls" et "The Wakening Beast", qui débouchent sur la tension du très calme en apparence mais angoissant "Lament", morceau orientalisant illustrant bien l'effroi décrit dans le texte et le sous-texte apocalyptique du disque.

  Et ce dernier morceau introduit bien le jazz progressif teinté de glam, de blues et de musique orientale de "The Marching Beast", de façon étonnante pas si effrayante que ça, tout comme le duo "The Battle Of The Locusts" - "Do It", humoristique et impeccable dans son rock métallique glam, groovy, hard et californien à mort dans son outrance. Les folies jazz-prog à la Zappa continuent ("Tribulations"), et on pensera à une autre facette du Frank avec "The Beast", très bon morceau de pop-rock bluesy rappelant les pastiches des Mothers Of Inventions. Oh, et Johnny Rotten a peut être chouré sa diction punk sur "Seven Trumpets" (réécoutez ce morceau puis le "Religion" de PiL, vous verrez), faisant d'un groupe prog l'ancêtre involontaire des Sex Pistols (même si on connaît la complexité du personnage qui goûte des groupes comme Van der Graaf Generator, mais là aussi c'est une autre histoire).

  Le jazz fou d'"Altamont", la transe orientale de "The Wedding Of The Lamb" et l'électro violente de "The Capture Of The Beast" sont remarquables. Mais c'est "Infinity" qui marque les esprits, avec la transe vocale orgasmique d'Irene Papas soulignée par des percussions martiales, et qui vaudra la censure au groupe dans de nombreux pays. Pour la fin, le boogie-glam de "Hic & Nunc" chanté par Demis Roussos est aussi accessible que le morceau de bravoure de plus de 19min "All The Seats Were Occupied" est exigeant avec son auditeur : entre ses déflagrations jazz, ses salves rythmiques, son goût pour le bruit et les orgues grandiloquents, difficile pour un non averti de s'y retrouver, même si cela ne pose pas de problèmes pour qui est habitué au prog et/ou au free jazz. Pour ceux qui auront tenu tout le long, ils auront le plaisir d'entendre le blues-rock glam de "The Break", chantée par Sideras d'une voix qui apaise l'ambiance générale. 

  Bref, le disque n'est pas facile même si il contient des morceaux vraiment accessibles voire tubesques. Il est long, et parfois ardu pour le novice, mais il vaut vraiment le détour, est un disque majeur du prog et du rock, débordant de créativité, grandiose et incontournable. 
A écouter ici


Alex