Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

mardi 24 avril 2018

Egyptology - Sur les autres mondes (2018)

  Le duo français Egyptology avait marqué nos jeunes cervelles en 2012 avec un premier album impeccable, The Skies, impeccable fresque d'une pop électronique de science-fiction, nourrie de claviers 70's et 80's, avec un son froid et mystérieux évoquant les grands espaces d'un monde dystopique rétro-futuriste à la Stargate. Autant dire qu'Etienne et moi attendions sa suite depuis un moment, et voilà que 6 ans plus tard débarque le cosmique Sur les autres mondes dont on va parler aujourd'hui.

 Le son qui ouvre "Wunder der Schöpfung" ("merveille du monde" ou "merveille de la création"), et donc l'album est un bruit aquatique régulier, comme une goutte qui tombe, bientôt rejoint par un son de sonar façon "Echoes", d'ailleurs ce début de morceau sonne comme du Pink Floyd produit par Kratwerk. Puis les nappes de claviers arrivent, ainsi que le beat germanique, avec de bonnes idées qui éloignent le morceau d'un simple revival de kösmische musik façon Tangerine Dream comme ces claviers rythmiques joués comme des cordes pincées et ces idées piochées dans tous les sens (new wave, Vangelis, techno, acid house, vieille électronique française, BO de jeux vidéos en 8-bit...). Le morceau est une douce épopée électro-prog de presque 12 minutes d'un anachronisme charmant. 


  Sur "Passage d'eau (Sinfonia)", le groupe utilise de façon acide des sonorités antiques de synthé rappelant Wendy Carlos, pour un rendu technoïde inquiétant, quelque part entre la BO d'un film d'horreur électronique (pensez Alien) façon musique contemporaine (pensez Get Out) et "Stress" de Justice, niveau ambiance. Là encore, le morceau s'étire sur une durée remarquable (plus de 9 minutes), et se poursuit par le court morceau "A Remarkable Dream", qui excelle dans un style néo-80's nostalgique et glorieux à la fois. 

  L'album se finit par un morceau de bravoure de quasi 20 minutes "Fussadbrücke auf dem Mond" ("empreinte de la lune"), qui résume bien le propos spatial, dystopique de cet album de science fiction. On ressent l'étrangeté fascinante et malsaine de la découverte spatiale de films comme Alien : Covenant, dans lesquels l'espace et les nouveaux mondes passent du rêve au cauchemar, du paradis terrestre à l'enfer voire au tombeau à cause du mal total qui y réside (souvent biologique) et de celui que les humains ont apporté avec eux (ignorance, arrogance, cupidité, désirs de toute-puissance...). En tous cas le morceau est fascinant, tout comme le reste de l'album.



  Ça n'est pas tous les jours en ce moments qu'un gros album de pop électronique progressive de cette ampleur sort, et encore mois qu'un album de ce style soit aussi réussi, avec une intention radicale puisque très personnelle et pourtant un rendu assez accessible. Une très belle oeuvre.

Ecouter sur Deezer ou Spotify


Alex


dimanche 22 avril 2018

The Shacks - Haze (2018)


  Un brouillard pop vous enveloppe le crâne. La bien nommée "Haze" ouvre de façon cotonneuse et rêveuse l'album du même nom des surdoués The Shacks, auteurs l'an dernier d'un EP merveilleusement irréel auquel ce premier album fait plus que dignement écho. Un phrasé quasi jazzy, une musique subtile entre folk, jazz, pop psyché et nursery rhymes façon Syd Barrett. De quoi apaiser un cervelet en moins de 3 minutes chrono. A peine le temps de le préparer pour la tranquillement tubesque "Follow Me", hymne néo-psyché post-trip-hop, comme si Melody's Echo Chamber avait ralentit le rythme de façon dangereusement langoureuse, abattue par la chaleur d'un soleil de plomb ou par d'addictives volutes de fumée. Ou les deux. Dans tous les cas, le diptyque d'ouverture est absolument colossal, deux chansons de cette trempe à la suite c'est un petit miracle. En grande partie dû au charisme écrasant de la chanteuse qui pourtant est loin d'en faire des caisses. En grande partie grâce à l'immense justesse d'interprétation d'un groupe impeccable.

The Shacks - Follow Me (Clip, 2018)

  Et la suite est à l'avenant. Le néo-60's "Birds", écrit et joué avec finesse et envie, et surtout la classe des classiques instantanés qui s'ignorent, se bat avec l'enchanteur et enfantin (dans le meilleur sens du terme) "Sand Song", le single doucement électronique et sûrement mystérieux et lubrique "Texas", ou l'enveloppant "Cryin'" pour le titre de meilleur morceau de cette première partie. Sans réel gagnant puisque le meilleur morceau est celui qu'on a sous les oreilles sur le moment, tant ils sont tous à tomber.

The Shacks - Birds (Audio, 2018)

  Plus loin, l'écoute de "All Day Long" fait mal tellement le morceau est beau et languide. La composition est de première facture, l'interprétation semble couler naturellement et les arrangements sont fins et recherchés. De même qu'une autre chanson que j'adore, "My Name Is", qui évoque aussi bien l'écrasement subit par un type à côté d'une piscine en plein soleil, au milieu de l'été, que l'album Happy Soup de Baxter Dury, pourtant peu avare en sensualité balnéaire. Peu importe la chanson, il y aura toujours un combo mélodie-chant-parole-arrangement qui vous collera au fond du tympan et ne le quittera plus. La facilité avec laquelle ces chansons intemporelles se déroulent et s'enchaînent n'égale que la facilité avec laquelle elles vous rentrent dans le cerveau pour ne plus le quitter, ce dont vous vous rendrez compte dès la 2 ou 3e écoute du disque. 

  Une influence soul parcourt également un nombre important de titres ; elle est d'ailleurs particulièrement prégnante sur le doux "Sleeping". Ce dernier entame de la meilleure des façons une fin de disque exemplaire et plus expérimentale, poursuivie par la comptine rock 60's "So Good" et ses atours beatlesques (cf "For The Benefit Og Mr Kite", d'ailleurs on peut dire la même chose de la countrysante "Blue & Grey"), la très psyché "Nobody, Nobody", et ses éclats de fuzz, et le final "Let Your Love", apaisante comme une bossa et bien écrite comme un classique folk.

The Shacks - Blue & Grey (Audio, 2018)

  Cet album est une merveille totale, un album pop délicat et fragile en apparence, en réalité plus que solide dans sa conception, de la composition à l'interprétation en passant par une mise en son et des arrangements toujours impeccables de justesse. Un grand disque de Pop intemporel et salutaire.

A écouter sur Spotify ou Deezer ou leur Bandcamp

Alex


vendredi 20 avril 2018

Kali Uchis - Isolation (2018)


  La nouvelle reine de la pop et du rnb, ça devrait être elle. Kali Uchis, artiste américano-colombienne, chanteuse, productrice, multi-instrumentiste (piano, saxophone...) est déborde tellement de talent que ça l'a menée à travailler avec les plus grands (Snoop Dogg, Tyler The Creator, Daniel Caesar, BADBADNOTGOOD, Kaytranada, ou Gorillaz). Dans un genre souvent cloisonné au son du moment pour son versant mainstream, elle injecte ses influences diverses, nord-américaines (jazz, soul, doo-wop, rock sixties, girls group, hip-hop...) et sud-américaines (reggaeton, bossa nova...). Et là encore, des grands noms sont venus co-produire son disque, attirés par son talent : DJ Dahi et Sounwave (collaborateurs de Kendrick Lamar notamment), Om'Mas Keith (qui a co-écrit avec Frank Ocean),Thundercat, et bien d'autres dont nous allons parler en partie ci-dessous (la liste complète de ses collaborateurs est dispo ici pour les curieux). 

  D'ailleurs, l'album commence par une bossa revisitée avec la somptueuse "Body Language". Une merveille de chanson. Poursuivie par une fusion entre pop-rock 70's et rythmiques trap sur "Miami" sur laquelle elle chante et rappe. Le mélange des genres se fait parfois à l'aide de prestigieux invités comme le définitivement génial guitariste et producteur Steve Lacy qui renouvelle la soul moderne et passionne dans tous ses projets (en solo, avec The Internet ou à la production du dernier EP de Ravyn Lenae), et dont l'apport sur "Just A Stranger" est décisif et propulse le morceau au rang de classique instantané. D'ailleurs ce titre, funky à souhait, interprété avec fougue et intelligence, devrait être un tube énorme dans le meilleur des mondes. 


Kali Uchis & Jorja Smith - Tyrant (Clip, 2018)

  Ce funk moderne informe également le frais et sautillant "Your Teeth In My Neck", dont la prod rappelle une fois de plus l'influence décisive des Neptunes et de Timbaland sur la Pop. L'ombre bienveillante de l'ex-protégée de ce dernier, la très intéressante Nelly Furtado, plane également sur quelques titres, elle qui avait été assez pionnière dans l'incorporation de sonorités latines dans sa pop résolument moderne, teintée d'électronique et de hip-hop (comme ici sur "Tyrant" avec la très douée Jorja Smith ou sur le reggaeton "Nuestro Planeta" en espagnol avec Reykon). Mais c'est à une autre figure du genre à laquelle l'on pense régulièrement à l'écoute de ce disque. En effet, le doo-wop qui infuse la structure de "Flight 22", "Killer" et "Feel Like A Fool", avec ce petit côté girls band 60's et ce parfum de Motown, permettent un parallèle flatteur avec le goûts sûr et la finesse d'interprétation d'Amy Winehouse. Et c'est un autre maître de la fusion entre les genres, Damon Albarn, qui collabore avec Kali Uchis sur "In My Dreams", géniale pop song  post-New Order rappelant la fin des 70's et le début des 80's, lorsque l'électronique, la house, la new wave et le post-punk n'étaient pas encore clairement délimités. 


Kali Uchis, Tyler The Creator & Bootsy Collins - After The Storm (Clip, 2018)

  Mais revenons à l'aspect funk, qui est probablement le liant de cet album, puisqu'on l'entend sur sa forme électrofunk/house sur "Dead To Me", sous sa forme cosmique néo-P-Funk sur la fin du disque : "Gotta Get Up - Interlude", "Tomorrow" coécrite avec Kevin Parker de Tame Impala, "Coming Home - Interlude", et l'immense tube "After The Storm" avec les géniaux Bootsy Collins (très en forme) et Tyler, The Creator (qui livre un couplet d'anthologie) plus BADBADNOTGOOD à la prod. D'ailleurs, cet enchaînement de morceaux (vous aurez noté le mot "interlude" repris deux fois) est particulièrement bien construit, à l'image d'un album extrêmement bien séquencé et ce malgré la diversité des styles abordés. 

  Vous savez tout maintenant : ce disque, c'est une petite pépite pop éclectique, bouillonnante de vie, de talent et d'envie, arrangé et produit avec soin, composé avec finesse et interprété par une femme qui s'impose comme une auteure Pop avec laquelle il faudra compter à l'avenir.     

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Alex


mercredi 18 avril 2018

Sons Of Kemet - Your Queen Is A Reptile (2018)


  Les Sons Of Kemet sont un quartet de jazz britannique formé autour du saxophoniste virtuose Shabaka Hutchings que nous suivons avec intérêt sur ce blog. Quartet peu commun dans sa formation puisque deux autres membres jouent de la batterie et le dernier du tuba. Les morceaux de cet album, leur troisième sous ce nom, commencent tous par "My Queen Is.." suivi d'un nom d'une des 9 femmes fortes, sortes de modèles du groupe auxquelles il a ainsi rendu hommage. Hommage qui donne le titre de cet album un brin provocateur, qui renvoie ces portraits à la face de l'auditeur en le questionnant sur ses propres modèles. Musicalement, on oscille entre un jazz plus posé, quelques digressions free, et la musique caribéenne (soca, calypso...), avec notamment une grande influence des fanfares de la Nouvelle-Orléans ou d'Haïti, influences dues à la jeunesse d'Hutchings à la Barbade. Le meilleur exemple de ça, c'est "My Queen Is Harriet Tubman", morceau absolument irrésistible de groove, qui invite à la danse avec sa mélodie insolente. Tout aussi facétieuse, et plus incisive, "My Queen Is Angela Davis" rend un hommage de circonstance à cette figure des droits civiques.

 Le résultat est toujours très rythmé, souvent mélodique, et donc plutôt accessible même si vous n'êtes pas un grand connaisseur de jazz. Pour les allergiques à l'instrumental pur, les voix sur "My Queen Is Ada Eastman" font d'ailleurs via ce côté caribéen quasi reggae/ska/dub un pont involontaire avec la gouaille jamaïcaine et british de The Specials. Ce côté dub est également apprécié sur "My Queen Is Mamie Phipps Clarks" ou "My Queen Is Nanny Of The Maroons". "My Queen Is Anna Julia Cooper" est entre deux eaux, plus apaisée mais en surface seulement tant on sent que la tension peut poindre à n'importe quel moment au long de ce morceau quasi synthpop/house dans sa construction qui illustre à merveille le renouveau du jazz de clubs british, tout comme le dernier EP de notre chouchoute Nubya GarciaEnfin, c'est une influence africaine qui nourrit "My Queen Is Albertina Sisilu", morceau qui possède une mélodie irrésistible qui pousse n'importe quel être humain normalement constitué à taper frénétiquement du pied. 

  Un petit côté 60's-70's et un soupçon de jazz-rock traversent "My Queen Is Yaa Asantewaa", avec de bonnes idées de production et d'interprétation (la batterie lo-fi un peu distante donnant un côté vintage au tout, le tuba joué comme une basse funk-rock). "My Queen Is Doreen Lawrence" insiste sur ce côté plus rock, plus agressif, avec une musique implacable et martelée qui clôt l'album avec panache, et un chant revendicatif. 

  L'album est une merveille de jazz, et c'est également un vrai miracle qui peut convaincre même un non amateur de jazz grâce à un sens mélodique aigu, une fièvre du groove sans limite et une oreille sûre pour les gimmicks accrocheurs. Tout en conservant une radicalité jazz et un minimalisme intègre. Je me répète : c'est un chef-d'oeuvre du genre et un des meilleurs disques de l'année.

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Alex



lundi 16 avril 2018

The Weeknd - My Dear Melancholy, (2018)


  Après le phénoménal Starboy (2016), enfilade invraisemblable de tubes pop immenses, reçu avec tiédeur par une critique pressée souvent incapable de digérer des albums aussi denses (même si il est vrai qu'on aurait pu se passer d'un morceau ou deux), le King de Toronto nous offre un EP plus sombre avec My Dear Melancholy,, dont la particularité typographique -la fin avec une virgule- laisse suggérer une suite imminente. La particularité de cet EP est qu'Abel Tesfaye, sorti d'une rupture douloureuse, semble avoir voulu réinterpréter son répertoire très pop récent à travers la brume sonore très dark de ses débuts indé (ce qui est illustré par la pochette assez marquante et iconique). Aidé en celà par le producteur Frank Dukes, crédité tout au long de l'album, il croise rnb à la Michael Jackson, dream pop gothique, pop électronique néo-80's, trap, soul et électronique. 

The Weeknd - Call Out My Name (Clip, 2018)

  Par exemple "Call Out My Name", sorte de valse soul à la Sam Cooke qui serait propulsée en 2018, semble être la suite directe, en beaucoup plus sombre, du single "Earned It" de Beauty Behind The Madness (2015), comme son négatif. Il est accompagné d'un très beau clip, et d'un mystérieux crédit de Nicolas Jaar à la production (apparemment un sample). "Try Me" pose un vernis noir sur la synthpop de titres du très inspiré par la New Wave Starboy comme "Reminder" ou "Die For You", aidé en cela par la production trap-pop tubesque de Mike WiLL Made-It, avec également un jeu sur les voix et le solo de "guitare (?)" sursaturé rappellant la grandiloquence géniale de Kanye West sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010). Un morceau qui s'insère sans problème au milieu des classiques de The Weeknd.

The Weeknd - Try Me (2018)

  Plus loin, "Wasted Time" confirme l'amour du canadien pour la 2-step anglaise, après sa collaboration sur Caracal (2015) de Disclosure et "Rockin" sur l'album précédent. Je serais d'ailleurs curieux de l'entendre sur une prod de Jamie xx (voire James Blake, puisque ça m'étonnerait que les Mount Kimbie acceptent) puisqu'on parle électro british. 

The Weeknd & Gesaffelstein - Wasted Times (2018)

  C'est ensuite l'électronique française qui est à l'honneur, avec les collaborations de Gesaffelstein sur deux morceaux ("I Was Never There" et son changement de beat diabolique, "Hurt You" et son potentiel tubesque), et Guy-Manuel De Homem Cristo (de Daft Punk) sur ce dernier. Ces deux artistes ayant participé à façonner le Yeezus (2013) de Kanye West, l'ombre de ce dernier plane encore sur ces compositions, ainsi que celle des collaborations fructueuses du duo casqué avec The Weeknd, qui se prolongent ici d'une belle façon.

The Weeknd & Gesaffelstein - I Was Never There (2018)

The Weeknd, Guy-Manuel de Homem Cristo & Gesaffelstein - Hurt You (2018)

The Weeknd - Privilege (2018)

  L'EP se finit de manière plus dépouillée, plus sentimentale mais toujours aussi sombre avec "Privilege", anti-ballade rnb impeccable de pureté et douloureuse à la fois. On sent d'une manière générale que Tesfaye porte de mieux en mieux sa trentaine approchante et que sa musique se densifie à mesure que ses textes se posent et gagnent en nuance. 

  Cet EP surprise est donc un sans fautes, prolongeant une série d'albums impressionnante et creusant le sillon du "son" The Weeknd, un son très personnel mais qui l'a pourtant porté au sommet des ventes tout en étant intransigeant avec lui même et sans concessions. Le format EP est d'ailleurs très adapté à cette petite collection de chansons solides, avec une forte homogénéité. Maintenant que Tesfaye a regardé dans le rétro et que la boucle est bouclée, on a hâte d'entendre l'hypothétique suite à ce projet.

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Alex



samedi 14 avril 2018

Live Report : Rejjie Snow (+ Lewis Ofman, Wiki) - Stereolux Nantes 09/04/18


  C'est un gros concert auquel nous avons assisté avec Etienne. Déjà, parce que c'était notre premier concert hip-hop, ensuite parce que ce n'était pas n'importe qui : le génial Rejjie Snow, auteur d'un des albums les plus intéressants de cette années 2018, Dear Annie. Et puis parce que les deux premières parties étaient énormes, on attendait en effet presque autant Lewis Ofman, producteur français ayant bossé sur une grosse partie de Dear Annie, et auteur d'un de nos EPs préférés de la décennie, et avec lequel nous avons pu avoir un long, riche et très fun entretien, que le rappeur. Et le New-Yorkais Patrick Morales, alias Wiki, très intéressant sur disque, s'est révélé être un showman extraordinaire. Deux grosses premières parties, un rappeur au top de son art, dans notre salle nantaise préférée, que demander de plus ?

Lewis Ofman - Live à Stéréolux, Nantes, 9/4/18

  Le concert a donc démarré par le set de Lewis Ofman, entre French Touch et musique de films italiens des années 70 comme à son habitude. Entre soli de claviers époustouflants par leur sens du groove (il arrive à faire sonner un clavier comme une guitare funk, c'est assez bluffant), chant fragile et beats bien construits, c'était un coup de maître. Même si on a entendu un bon petit paquet de chanson, dont "Le Métro & Le Bus", "Plein De Bisous", "Kythira", et "Flash" pour un final grandiose, on se dit qu'un concert entier de sa part serait vraiment énorme. 

Lewis Ofman (& Milena Leblanc) - Live à Stéréolux, Nantes, 9/4/18

  D'autant plus qu'on a l'impression d'assister à l'éclosion d'un véritable auteur pop. En chantant ou sur un mode instrumental, en solo ou avec sa copine, l'artiste Milena Leblanc au chant, tout transpire une vraie personnalité, dans les suites d'accords comme dans les sons de synthés soigneusement designés. Autant à l'aise en studio que sur scène et bon instrumentiste, on parle de quelqu'un qui pourrait avoir une oeuvre à la Sébastien Tellier dans quelques années. On attend de voir ça avec joie, et en attendant on a vraiment plus que kiffé sa première partie.    

Wiki - Live à Stéréolux, Nantes, 9/4/18

  Le show du rappeur new-yorkais Wiki était également à la hauteur. Très théâtral, se donnant à fond, il a mis le feu à un public réceptif, alternant entre gros bangers bien efficace et finesse avec maestria. 

Wiki - Live à Stéréolux, Nantes, 9/4/18

  Grâce aussi à son DJ aussi looké que compétent, il nous a fait danser, sauter et crier partout tout au long de son set varié, riche en morceaux et débordant d'énergie. Une excellente surprise. 

Rejjie Snow - Live à Stéréolux, Nantes, 9/4/18

  La grosse partie du concert, c'était bien évidemment Rejjie Snow, pour un show dantesque au cours duquel il a balayé quasiment toute sa carrière, avec au premier plan Dear Annie, devant un public jeune, conquis d'avance, connaissant la plupart des lyrics et prompt à sauter partout. 

Rejjie Snow - Live à Stéréolux, Nantes, 9/4/18

    Seul sur scène avec son DJ la plupart du temps, parfois accompagné par un collègue rappeur ou par Milena Leblanc au chant, il a assuré un show dense et impeccable. Bon le DJ était pas exceptionnel, la reverb et le crossfade systématique à chaque fin de morceau ainsi que les "hand up!!!" toutes les 30 secondes c'est un peu répétitif, mais la qualité initiale des morceaux et le talent de Rejjie compensaient largement. 

Rejjie Snow & Milena Leblanc - Live à Stéréolux, Nantes, 9/4/18

  Bien placés, on a vraiment pu apprécier un artiste qui lui aussi s'impose comme un auteur intéressant, et qui sait faire siens des styles très éloignés et les fusionner en quelque chose de neuf et d'intéressant, un peu à la manière de Tyler, The Creator ou de Damon Albarn, entre gros bangers rap, hip-hop old school ou à la pointe des prods les plus modernes, électronique, pop, soul, gospel, rnb, disco, funk... On est ressortis de là lessivés par un concert d'anthologie, d'une énergie folle (big up aux bons danseurs qui ont mis le feu au public et ont fini par monter sur scène), fatigués mais heureux. C'était bien putain.


Alex




lundi 9 avril 2018

The Voidz - Virtue (2018)


  Le contexte, vous le connaissez sûrement, surtout si vous avez eu l'âge d'écouter les Strokes au collège-lycée comme moi, ou à la fac. Julian Casablancas est - ils sont officiellement toujours en activité - le chanteur et leader de ce groupe de rock devenu instantanément mythique en 2001. Mais avec le temps, et suite à un gros hiatus et plusieurs crises au sein du groupe, les sorties des Strokes se sont espacées dans le temps, et chacun des membres a pu développer sa discographie solo. Pour Casablancas, ce fut d'abord un excellent album d'électro-pop à tendance rock, Phrazes For The Young (2009), puis fonde un deuxième groupe : The Voidz, qui nous intéresse ici, et avec lequel il a déjà sorti le très bon Tyranny (2014), qui marque un renouveau dans la musique du bonhomme avec davantage d'expérimentations et de fun que dans les derniers Strokes (même si ces derniers ont été un peu injustement descendus, moi-même j'ai été longtemps sceptique à leur propos).

  On sent Julian à l'aise avec ce nouveau groupe formé de requins de studios venus de plein de genres différents, de l'électro au punk, et très portés sur le digging d'obscurs pans de la musique, à la recherche de sons nouveaux provenant de décennies et de continents oubliés. Après avoir pu expérimenter en studio et jouer en live avec eux, un déclic a eu lieu et on entend une certaine magie supplémentaire à l'écoute de ce disque (alors que, je le rappelle, le précédent était déjà formidable). Cet album, c'est un peu le meilleur de Casablancas, condensé et nourri de milles influences captivantes, avec en plus un fond politique (au sens large) intéressant et un sens du fun clairement à l'honneur : on entend que le disque a été fait avec beaucoup de plaisir.

The Voidz - Leave It In My Dreams (2018)

  Pour illustrer tout ça, le premier single issu de cet album, "Leave It In My Dreams", placé judicieusement en piste 1, rappelle le meilleur des débuts des Strokes par son écriture pop-rock impeccable, ainsi que le meilleur de leur deuxième partie de discographie, avec ce son impeccable et ce petit côté funk-rock post-Phoenix. Au passage, c'est amusant d'entendre comme ces deux groupes se sont entre-influencés au cours des années 2000, mais ça pourrait faire l'objet d'un autre article incluant également les Daft Punk dont la collaboration avec Julian sur "Instant Crush" a laissé des traces déshinibantes chez ce dernier. Mais en plus de ça, on entend des parties de guitare venant tout droit de l'afro-pop, d'autres venant du punk voire du post-punk déglingué, et des textures sonores riches proches d'un rock indé n'ayant pas peur du synthétique, comme chez Mac Demarco. D'ailleurs, l'irrésistible single "Wink" est assez proche de la démarche de ce dernier. 

The Voidz - QYURRYUS (Clip, 2018)

  Le meilleur exemple de cette richesse et de cette ouverture incroyables reste  le mélange barré de krautrock, de synthpop, de punk, de rock berbère autotuné et surtout de funk turc composant "QYURRYUS", dont on a déjà parlé ici (et qu'on a même nommé clip du mois de janvier). L'autre grosse réussite du genre est "ALieNNatioN", entre électronique, funk à la Sly Stone, (glam) rock (psyché), (synth)pop, hip-hop, rnb, envolées lyriques et couplets plombés, son lourd et étincelles de légèreté, une vraie leçon de pop, pleine d'amour pour la Pop la plus inventive et accessible à la fois. Une merveille. Autre grosse expérimentation, "My Friend The Walls" rappelle furieusement l'influence que les épopées sonores de Radiohead et Queen ont pu avoir sur Casablancas, et qu'on pouvait entendre notamment sur le dantesque "Human Sadness" sur le précédent album. On pourrait dire la même chose de la belle et triste ballade synthétique clôturant l'album, "Pointlessness"

The Voidz - ALieNNatioN (2018)

  Au rayon pop, "Permanent High School" rappelle le premier solo de Casablancas avec son croisement tubesque de synthpop et de rock, mélodique, en apparence facile mais prenant et très bien construit. Tandis que "All Wordz Are Made Up" mixe refrain de tube synth-rock FM 80's, vocoders à la Laurie Anderson, et prod bouncy proche du travail de The Neptunes (Chad Hugo & Pharrell Williams) qui a fait danser de façon intelligente les années 2000. "Pink Ocean" sonne comme un slow disco quasi rnb, mais version psyché et saturé, et est vraiment un excellentissime morceau. "Lazy Boy" mixe de façon habile et futée Daft Punk, DeMarco, art-rock et Strokes récents. 

The Voidz - All Wordz Are Made Up (Clip, 2018)

  Plus loin, c'est un hard rock sombre et déviant à la Black Sabbath qui est perverti par des influences rock (Queens Of The Stone Age, Queen, Ratatat), glam, punk, post-punk et électroniques (quasi dub au sens anglais du terme) sur "Pyramid Of Bones". On pense à The Fall sur le post-punk déglingos, saturé, distordu et partiellement atonal de "One Of The Ones", sympathique mais moins indispensable. Le rock indé lo-fi imbibé de folk de "Think Before You Drink" est un peu sauvé par sa montée finale intense, tandis que le punk hardcore de l'espace de "Black Hole" et celui plus psychotique de "We're Where We Were" sont sauvés par leur folie et leurs rythmiques folles. 

The Voidz - Pyramid Of Bones (Clip, 2018)

  C'est donc un superbe album que nous livrent les Voidz, avec très peu de points faibles malgré un nombre de morceaux conséquent et un son dense, un vrai petit chef-d'oeuvre qui arrive à innover en faisant de la pop et du rock sans se dénaturer ou perdre en efficacité (ce qui est un exploit en soi), avec un juste dosage entre tubes obliques et expérimentations obscures. On a la double impression un peu paradoxale que chacune des chansons provient d'un groupe différent (comme le suggèrent les visuels de chaque single), mais que l'album est cohérent, et rien que ça en dit beaucoup sur le talent du groupe. A coup sûr un des albums de l'année, et une superbe surprise qu'on attendait pas à ce niveau avant d'entendre les singles ravageurs. Au point que j'attendrais désormais chaque sortie de ce groupe avec ferveur.

A écouter sur Spotify ou Deezer ou Youtube


Si vous en voulez encore :

Alex