Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

samedi 16 décembre 2017

OMNI - Multi-Task (2017)


  Le post-punk dérangé et intense d'Omni avait fait les beaux jours de mon top de l'an dernier grâce à leur album Deluxe, un vrai coup de maître inespéré pour un groupe débutant, qui permettait de mettre un son rock sur la ville d'Atlanta plus réputée pour sa trap. Et ils sont déjà de retour avec un album tout aussi poignant. 

  Et ce, dès le début de "Southbound Station", pop song véloce et urgente, avec des guitares agiles comme du Buzzcocks et élégantes comme du Roxy Music, et ce chant détaché mais un poil psychotique, saturé comme chez les Strokes mais avec des intonations davantage proches des Taking Heads, de Television voire de Devo ou des contemporains Ought. Voire Iggy Pop sur "First Degree", Bowie sur "Type" qui n'est pas loin de "China Girl" version Iguane, ou Joy Division revisité par Franz Ferdinand sur "Supermoon".

Omni - Southbound Station (Clip, 2017)

  La quasi power pop du premier album a clairement gagné en sophistication, tant dans le jeu que dans la composition elle même, et le morceau est impeccable en tous points, rapprochant leur travail de la pop sixties (on entend d'ailleurs presque l'influence que Syd Barrett a eue sur la scène de la fin des 70's - début 80's sur "After Dinner"). De plus, derrière le vernis slacker pressé post-90's d'"Equestrian", proche de Parquet Courts, on sent autant ce songwriting pop hérité de la variété américaine (country, folk, rockabilly...) que la théâtralité des 70's (glam, hard rock).

  Le côté anguleux et haché de leur musique s'enrichit donc d'une rondeur supplémentaire, d'une sophistication poussée un cran au dessus, qui ne gomme pas son intensité mais au contraire la sublime. Un bon exemple est le groove quasi funky introduit dans la plutôt raide "Choke", mettant en valeur un contraste saisissant au service de la chanson. On peut dire la même chose de "Calling Direct", chanson brute rendue presque californienne par des guitares plaquées, entre funk et Beatles des débuts. Et là encore après le pont, la chanson repart en mode post-Beatles et post-Sparks, tout en théâtralité et en groove élégant, avec un style qu'on entend peu en dehors des albums de Franz Ferdinand.

Omni - Choke (2017)

  Même chose pour la syncopée "Tuxedo Blues" d'abord lancinante puis de plus en plus déliée au gré de l'empilement des instruments et du chant, notamment grâce au jeu de guitare solo on ne peut plus cool. Mais plutôt que de polir ces angles, le groupe a l'intelligence de rajouter une surcouche de liant, en laissant ces arêtes apparentes, comme sur "Date Night", pour garder ce côté obsédant, hypnotique, puissant, qui fait la chair de leur musique, et ainsi éviter le syndrome du 2e album comme une version assagie et plus chiante du 1er. C'est criant sur "Heard My Name", elle aussi très funky façon Virgins, mais reposant sur un riff bien sec qui claque.

  Vous l'aurez compris, le disque est absolument démentiel, et installe Omni comme un des meilleurs groupes de sa génération.

A écouter absolument sur Spotify, sur Bandcamp, sur Youtube ou sur Deezer.

Alex


jeudi 14 décembre 2017

Charlotte Gainsbourg - Rest (2017)


  Ecrit et composé suite à la mort de sa soeur Kate, trauma ayant fait resurgir celui de la disparition de son père, Rest ("Repose" en français, jeu de mots avec "reste") est un album de mise à nu. Gainsbourg voulant se mettre en danger, elle a fait appel à SebastiAn, producteur français plus connu pour avoir inventé une électronique très rêche et hachée influencée par le rock et le disco-funk, dans le sillage des collègues d'Ed Banger comme Justice ou Mr Oizo. Ce mariage électro/chanson n'est pas tout à fait une première pour eux, Gainsbourg ayant bossé avec Air et SebastiAn avec Philippe Katerine. Cette mise en danger musicale (relative, donc) s'accompagne de conditions posées par SebastiAn et acceptées par Charlotte dans le cadre de cette "mise à nu" artistique : ne plus fuir l'héritage familial, musicalement et dans les paroles, ce qui implique de chanter en français. Riche idée, cette rencontre musicale et cet parti pris artistique paient, l'album est en effet superbe.

Charlotte Gainsbourg - Ring-A-Ring O'Roses (Clip, 2017)

  "Ring-a-Ring O'Roses" est une merveilleuse introduction, très gainsbourgienne mais version 2017, avec un beat électro plombé soutenant basse souple, cordes et claviers façon Melody Nelson et l'Homme à Tête de Chou. Le flow est également très gainsbourgien et le texte parlant des premières fois et du deuil et détournant une comptine anglo-saxonne est génial. On peut dire la même chose de "I'm A Lie", où la voix est davantage mise en valeur, une réussite totale.

Charlotte Gainsbourg - Lying With You (2017)

  C'est Birkin qu'évoquent "Dans vos Airs", la plus "chanson française" du lot, et "Lying with You" plus électronique dans sa musicalité, ainsi que l'inespéré "Kate", d'une beauté triste absolument renversante. SebastiAn montre également qu'il est un réel auteur sur "Deadly Valentine" qui porte sa patte néo-disco post-French Touch mais qui la mêle avec brio au contexte de la chanson pour un résultat aussi mystérieux que tubesque, à l'image de ce qu'il a fait avec Katerine, sans le côté loufoque. Le morceau a été remixé par Soulwax, au passage, et c'est plutôt pas mal du tout.

Charlotte Gainsbourg - Deadly Valentine (Clip, 2017)

  "Sylvia Says" est dans cette veine, du SebastiAn assumé à 100% avec ce côté électro-rock musclé post-Queen, c'est surprenant et agréable d'entendre Charlotte Gainsbourg dans ce contexte, et c'est tout ce qui fait le charme de cet album. Les deux ce sont vraiment bien trouvés. On se dit la même chose sur "Songbird In A Cage", très post-punk, bonne également, et étonnamment écrite par Paul McCartney, qui est décidément un caméléon musical total après ses expériences classiques, électroniques et ses collaborations improbables (avec Kanye West et Rihanna il y a peu). Le producteur se lâche carrément sur le quasi technoïde "Les Crocodiles", menaçant et charmant à la fois, avec ce piano pop contrebalançant la violence globale du beat, et ce décollage gainsbourgien avec cordes cinématographiques et groove imparable. Un grand morceau. Dont la recette est imparable, puisqu'elle enchante aussi sur "Les Oxalis" qui ajoute en plus un beat vraiment disco avec percus 70's. Les tournures paternelles sont irrésistibles "En allant sur ta tombe / Sais tu sur qui je tombe ?", et la diction qui va avec. Un morceau épique finissant avec des chants d'enfants (de sa progéniture évidemment, ce qui donne le vertige en pensant aux 3 générations de Gainsbourg plus ou moins présents en filigrane ici). 

Charlotte Gainsbourg - Rest (Clip, 2017)

  D'autres musiciens permettent également ce petit miracle d'album, comme Guy Manuel de Homem-Cristo, moitié des Daft Punk, qui produit le beat épuré et ultra nostalgique de "Rest", qui rappelle vraiment le début de Random Access Memories (2013), avec des titres comme "Game Of Love" ou "Within". Le premier degré désarmant et infiniment triste de la musique permet à Charlotte d'être plus vulnérable que jamais sur ce morceau, et c'est très beau. Et puis il y a Owen Pallett aux cordes, Emile Sornin (de Forever Pavot) à de multiples instruments, et Vincent Taeger (de Poni Hoax) à la batterie, pour donner corps à ces chansons.

  En résumé, c'est un superbe album, complètement inattendu et d'autant plus miraculeux, que je vous recommande absolument.


Alex 

mardi 12 décembre 2017

Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson (2017)


  On distingue fréquemment la pop et le rock comme deux entités séparées. Mais en vérité, c'est trompeur; et c'est même putain de faux. Je ne vais pas vous refaire l'historique, mais je peux déjà démonter l'exemple éculé et réducteur du "Beatles vs Stones" qui caractérise cette facilité intellectuelle en vous enjoignant à (ré)écouter "Helter Skelter" et "She's A Rainbow". Je ne disserterais pas non plus de long en large sur le fait que les rockeurs 50's étaient bien plus dangereux que tous les punks, les hardos et les métalleux du monde. Que j'adore au passage, là n'est pas le sujet. Ce que je vais faire, en revanche, c'est vous parler de ce putain de rock'n'roll. Est-ce que ça veut encore dire un truc ? Est-ce que ça a seulement voulu dire un truc à un moment ? Une chose est sûre, c'est sûrement pas moi - né dans un monde post-analogique et pos-électronique, plus de 6 mois après la mort de Cobain et sans avoir vécu en direct les orgies musicales des 50's, 60's, des 70's ou des 80's - qui vais vous donner la réponse ultime.

  Ce que je peux vous dire en revanche, c'est que le rock peut vouloir dire quelque chose pour quelqu'un. Pas plus, pas moins qu'un autre style de musique ou même qu'un autre art, ça non. On, enfin, vous qui êtes nés avant internet, êtes restés pour la plupart pendant des décennies complètement ethnocentrés sur une frange ridiculement petite de la musique mondiale, ignorant des continents entiers et des décennies fertiles de musique de la plus grande qualité. Et je ne parle pas des autres formes d'art. Mais ce n'était pas votre faute, le monde était comme ça. C'est le problème du rock anglo-saxon : sans doute a-t-il détenu trop longtemps le monopole de la musique de façon illégitime. Pas parce que surestimé, non. Plutôt parce que le "reste", c'est à dire quasiment le monde entier, était du coup exclu de la conversation. Ce retour à une place plus humble n'est au final que justice et logique pour une musique qui ne représente qu'un pan de l'imaginaire et de l'expression humaine, c'est dans la logique des choses, c'est sa juste place. Le problème, c'est que c'est une musique turbulente, qui n'est pas très portée sur le côté humble. Sa muséification inéluctable et son déclin foudroyant a laissé plein d'orphelins ne se retrouvant plus dans le flot de machines et de rappeurs pourtant bien plus vivants que leurs vieilles idoles fatiguées.

  Le fait que le rock, le vrai, pas celui des stades, reprenne sa place d'outsider, n'est pas une mauvaise chose. Car comme je l'ai dit, cette musique peut vraiment signifier beaucoup, notamment pour un jeune en pleine découverte de la vie. Comme le disco a pu servir d'échappatoire à des communautés opprimées, le rock peut permettre à un ado un peu bizarre, un peu paumé, de commencer à réfléchir à sa place dans ce monde beau et foireux. Et le fait que le projecteur s'en soit détourné est une bonne chose dans ce contexte : les freaks du monde entier peuvent sortir de l'ombre, des ruelles, des égouts, des quartiers populaires et des bidonvilles pour s'en emparer à nouveau.


Chris Lucey (Bobby Jameson) - I'll Remember Them (1965)

  Ariel Pink est un de ces gars là. Bobby Jameson était un de ces gars là. Sous le nom de Chris Lucey, il croyait devenir une grande star. Et il aurait pu, il en avait les capacités (cf la chanson ci-dessus que je trouve personnellement bouleversante). Les circonstances en ont voulu autrement, la star n'a jamais éclot, il est resté un outsider. Et il a fini par raconter son histoire, ses réflexions sur sa gloire déchue, dans un blog musical qui a eu son petit succès indé, et sur lequel est placé Ariel Pink. Qui se situe symboliquement dans cette lignée de loser magnifiques en dédiant le titre de cet album à son prédécesseur. Ce que je trouve admirable. Tout comme j'ai apprécié l'aide apportée à la production de jeunes artistes indés perçant à peine comme Cellars.

  Et musicalement, on avait adoré la dernière livraison du Pink, pom pom, en 2014. Un album fou de déconstruction - reconstruction de la pop avec des accents eighties, glam, punk, électronique, new wave, et noise, blindé de tubes déviants. Je suis donc ravi de vous annoncer que Dedicated To Bobby Jameson c'est pom pom en presque aussi fou et encore plus efficace (moins de digressions, de changements de rythme qu'à l'habitude). Prenez "Time To Meet Your God", elle aurait pu être sur le précédent. Glorieux morceau aux couplets irréels (rythmique complètement psychotique, synthés improbables et grandiloquents, chant barré), et aux poussées magnifiques, avec un pont new wave presque ambient. De la grande oeuvre. "Santa's In The Closet" et son côté new wave décalé germanisant presque Falco poursuivent bien le délire décalé et électro-pop tout en étant irréprochable mélodiquement. Y'a un gros côté The Cure qui plane sur tous ces titres, dans leurs mélodies imparables et leur son léché.

  Dans le même genre, mais en renouvelant un peu la palette, on a le discoïde "Death Patrol", complètement irrésistible, comme un Shuggie Otis cramé jouant avec Unknown Mortal Orchestra et Connan Mockasin. Le délire est poussé plus loin avec le maître de la funk de ces dernières années, Dâm-Funk, sur "Acting", merveilleux exercice de style entre âmes soeurs musicales. "Kitchen Witch" pervertit quant à elle la synthpop ultra tubesque des années 80. "I Wanna Be Young" poursuit dans la même veine en dévoyant un genre de pop-rnb radiophonique, et là encore c'est merveilleux. 


Ariel Pink - I Wanna Be Young (Clip, 2017)

  On a également "Time To Live" quasi du hard-rock saupoudré de glam et hyper bruitiste avec un refrain entre post-punk façon Joy Division, Bowie et Buggles à tomber, et la très proche (en plus punk) "Revenge Of The Iceman".


Ariel Pink - Time To Live (Audio, 2017)

  Mais la marque de ce disque, et la connexion avec Jameson, c'est un certain psychédélisme tranquille. Des titres comme le merveilleux "Feels Like Heaven" (un des plus beaux morceaux de l'année avec sa mélodie irrésistible, ses synthés/flûtiaux improbables et ses arrangements saccharinés) font magnifiquement la transition entre la folie électro-pop et la pop-rock psyché de la fin du disque. 


Ariel Pink - Feels Like Heaven (Clip, 2017)

  Et ce, que ce soit la superbe resucée néo-60's "Dedicated To Bobby Jameson", sa frangine "Dreamdate Narcissist", bonne comme du Electric Prunes, la plus folk et champêtre "Another Weekend" (classique instantané), voire la plus lo-fi "Do Yourself A Favor". Autre morceau entre deux eaux, "Bubblegum Dreams" est à mi-chemin entre psyché et électro-pop avec un certain cousinage étrange à constater (mais pas débile : même influences et même amour du 1er degré, certes pour des raisons différentes) avec notre Voulzy national (celui des débuts, du Coeur Grenadine à Bopper en Larmes).


Ariel Pink - Another Weekend (Clip, 2017)

  Bref, si on avait encore du rock partout à la radio, les amateurs du genres seraient peut être moins enclins à fouiner partout, les musiciens moins enclins à expérimenter, les maisons de disques moins motivées à signer des urluberlus, et peut-être qu'on serait passés à côté d'Ariel Pink et de ce petit chef-d'oeuvre de disque. Ou peut-être pas, peut-être même qu'il aurait été une star. Mais j'en doute, sa musique est trop personnelle et intègre pour ça. Par contre, ce que je sais c'est qu'on vit une putain d'époque. La preuve, on peut écouter ce disque (genre, ). Vous pouviez pas faire ça dans les sixties hein ? On se la ramène moins d'un coup.


Alex


dimanche 10 décembre 2017

Booba - Trône (2017)

  


  Je risque de perdre quelque peu certains habitués avec cet album, mais c'est pas grave, je vais essayer de convaincre quand même. Trône est le neuvième album solo de Booba, et c'est un bon album. Personnellement, j'ai fait la connaissance de Booba à la mauvaise période, après Futur (2012), pas la meilleure période, surtout musicalement avec d'énormes instrus crunk ou dirty south (styles rap du sud des USA) très artificielles et sonnant maintenant extrêmement datées. Et c'était à peine mieux sur D.U.C (2015) où l'apport de la trap permettait à peine d'aérer des prods génériques sur lesquelles le rappeur n'arrivait pas à briller. Mais d'un autre côté, même si ces albums ne me parlaient pas, je le savais talentueux, étant plutôt client de son travail avec Ali au sein du groupe Lunatic, et de son premier album solo démentiel (Temps Mort, 2002), ainsi que d'autres albums plutôt solides de Panthéon à Lunatic (malgré un 0.9 un peu en dessous).

  Mais entre temps, le paysage musical a changé. La trap est quasiment devenue la nouvelle pop, et le mumble rap autotuné est devenu la nouvelle variété des deux côtés de l'Atlantique (cf notre dossier sur l'autotune). Booba, toujours à l'affut des tendances du rap US, a intégré très tôt ces évolutions musicales, pourtant à mon sens il ne les a pleinement maîtrisées qu'à partir du demi-miracle Nero Nemesis (2015). D'abord sceptique, j'y suis pourtant retourné régulièrement jusqu'à être complètement conquis par des singles comme "92i Veyron", il arrive à créer un équivalent francophone aux ambiances sombres et digitales post-trap de Travis Scott et accouche de quelques fulgurances textuelles impressionnantes et réellement prenantes.


Booba - 92i veyron (2015)

  Sur des morceaux comme "Validée", il collait également à la mode dancehall mondialiste qui commençait à infuser le mainstream et notamment les disques de Drake ou PARTYNEXTDOOR, avec là encore des lignes de lyrics inoubliables.

Booba & Benash - Validée (Clip, 2015)

  Un autre élément se révélant fondateur pour Trône est la prise d'envergure  d'OKLM, son label grâce auxquels il fait exploser des gens comme Kalash (grâce un leur superbe collaboration à la fois moderne, sombre, entraînante et métissé, "Rouge et Bleu", en 2016, aboutissement de la démarche de réinvention musicale de Booba). Mais aussi Shay, son collaborateur de toujours Gato, et surtout Damso. Grâce à "Pinocchio", sur lesquels ces deux derniers sont en featuring, puis à leur collaboration sur "Paris c'est loin",  il fait vraiment décoller la carrière de Damso qui enchaînera avec deux classiques du rap francophone, Batterie Faible (2016) puis Ipséité (2017, cf notre chronique), deux dingueries au long desquelles le belge fait preuve d'un talent inégalé pour l'écriture, d'une créativité sans fin pour les flows, et d'une direction musicale de haute volée, le tout accompagné d'une liberté artistique totale permise par la remise en question des thèmes abordés dans le rap et de la distinction entre le chant et le rap introduits par l'autotune (vous devriez vraiment lire notre dossier là-dessus), ainsi que par les techniques de productions modernes notamment venues de la trap et fusionnées avec des influences eighties, africaines ou caribéennes, rendant cette musique plus vivante et organique que la plupart des genres créés en majorité sur ordinateur.


  Tout ça pour vous dire qu'avec cette nouvelle concurrence, issue de ses rangs, le challengeant avec maestria sur un style qu'il commençait à maîtriser, Booba, s'il voulait rester sur son trône, devrait se surpasser. Mais, depuis Nero Nemesis, il a les armes pour cela. En effet, sur cet album comme sur ses meilleurs (Temps Mort en tête), on se rend vite compte que Booba n'est jamais meilleur que si il a une instru géniale derrière lui. La musicalité du beat le pousse à se dépasser, d'autant plus sur son style moderne volontiers plus mélodique, quasi rnb ou pop par moments. Et si Nero Nemesis est si fondateur, c'es en partie parce qu'il marque la collaboration de Booba avec des beatmakers de haute volée comme l'allemand X-Plosive (avec lequel il avait cependant déjà bossé), et le duo parisien Twinsmatic, ayant remixé Beyoncé, Drake, Rihanna, Pharrell Williams ou Lana Del Rey, proches des ambiances de Travis Scott, Young Thug, The Weeknd, et courtisés par les américains et ayant bossé avec Christine & The Queens, Damso, Joke, Kalash... Ils se sont vraiment bien trouvés artistiquement avec Booba et sont très présents sur Trône comme nous allons le voir.

Twinsmatic feat Booba - ATR (2015, Clip)

  Toute cette longue intro était nécessaire afin de poser le contexte musical global, celui plus particulier de la carrière de Booba et de celle de ses collaborateurs, et d'expliquer pourquoi Trône est ce qu'il est.

  Et comment commencer à décrire cet album sans évoquer le choc de l'introductif "Centurion", énorme banger. Grosse pop-trap à la prod énorme basée sur un sample de musique orientale aussi entêtant que sombre. Textuellement, c'est un gros égotrip dans lequel il vante ses mérites ainsi que ceux de son écurie musicale, renvoie la concurrence "[vendre] des marrons" et profite de cette ambiance grandiloquente (références péplum + prod + égotrip) pour évoquer un thème plus personnel la lassitude ("j'vais arrêter l'rap"), et une réflexion plus large sur sa place dans la culture française (références littéraires à Molière et Baudelaire), son système de légitimation culturel via l'école dans laquelle les conditions de réussite ne sont pas les mêmes pour tous (il aurait presque pu caser Bourdieu dans une punchline là-dessus), et sa place par rapport à son personnage public (il s'appelle par son propre nom, "Elie Yaffa"). Bon pour tout piger il vous faudra sans doute aller sur Genius.

L'album, initialement prévu le 15, a été avancé au 1er suite à un leak

  Puis on enchaîne sur la très mélancolique "Friday", avec la encore une prod magistrale qui fait un usage réellement obsédant et hypnotique des pauses pour un rendu haché en start-stop. Et au niveau des lyrics comme de la musique, l'enchaînement est bien mené, on commence en gros égotrip un peu mélancolique, avec un petit côté bilan ("passent les gos, passent les euros, passent les années / passent les clashs, guerre, ma carrière est cellophanée") avec références littéraires ("méprise le game, maîtrise le game depuis des années / route pavée de pétales, fleur du mal n'a jamais fané"), et quelques avant d'entamer le réel thème du morceau : la double appartenance à deux nationalités (française et sénégalaise ici : "allez les Bleus, allez les Lions, moi je suis un peu des deux", admirablement montrée dans le clip ci-dessous où Booba est peint comme les strates du paysages, marquant cette terre sur son corps même), et ce que ça signifie de réussir quand on est catalogué comme "français d'origine..." ("tous les jours négro c'est friday S-60 cinquo [référence à une voiture] je ridais flow sénégalais"). Si vous n'êtes ni allergiques aux exagérations notamment via la violences des propos (qui a un but au passage, créer des images inoubliables, frappantes et marquantes), ni aux références bling bling, vous apprécierez sa misanthropie nihiliste ("ta tronche de putain ne me dit rien qui vaille / j'ai du mal avec les humains car instinct animal" avec une note d'espoir quand même : "j'ai foi en peu mais pas en rien"), ses confessions ("la Vierge Marie et Jésus Christ me regardent de travers"), ses fulgurances sur la société ("la justice a deux vitesses, la Lamborghini en a 6"), le racisme et la prétention à tout vouloir, du plus populaire au plus artistique, du corps à l'esprit sans dualités passéistes ("quand j'étais minot, beaucoup de négros corde au cou / Vénus de Milo, anus de J.Lo, je veux tout"). Tout cela est admirablement souligné par une prod monstrueuse, un flow réellement touchant et inventif et une utilisation de l'autotune terriblement bien pensée (comment résister à la montée dans les aigus "c'est fridaaay" suivi des graves "comme jammmaaaaaiiiis" ?).

Booba - Friday (Clip, 2017)


  La prod trap-pop bondissante de "Drapeau Noir" est également bien sentie. Normal, elle vient de chez les Twinsmatic dont j'ai parlé ci-dessus (et joue également bien des pauses et de l'alternance douceur - brutalité). Le jeu de mots entre le drapeau pirate et la couleur de peau du titre donne le la des lyrics : on va parler post-colonialisme ici ("Un noir pendu dans ma rétine / du sang d'esclave sur ma tétine" ou le plus cru "chuis un macaque selon Darwin / J'ai une grosse bite selon Marine"). Le côté "sombre pirate" (image souvent utilisée par Booba) est utilisée pour évoquer à la fois une certaine forme de bravoure, de résilience, et de violence dans la résistance, le combat, de filouterie "juste" dans le contournement de la loi "le drapeau est noir car l'blanc est pour ceux qui abandonnent". Les images métagores marquent "si j'tue un fils de pute y'a pas mort d'homme", "Depuis Wu-Tang chuis le Parrain / Je suis Bruce Wayne t'es le Pingouin", "j'lui ai attaché les mains c'est ses fesses qui applaudissent" (entre autres jeux de mots bien sentis), et - magie du procédé - mettent en valeur de vraies pépites de beauté "j'vais tout baiser je n'ai qu'une vie / j'ai une bonne fée c'est ma p'tite fille". Là encore le flow chanté-rappé très accrocheur fait très pop, surtout sur le refrain.

  Et, ironie du sort, on débouche sur une des prods les moins intéressantes du disque sur "Trône". C'est ironique parce que le beatmaker est sûrement le plus connu du grand public, on parle de Dany Synthé, actuel juré de la Nouvelle Star, qui officie plutôt dans le mainstream de chez mainstream (Black M, Maître Gims, Floret Pagny...). Et ça s'entend, la prod vaguement dancehall et électro-acoustique (cette guitare variétoche usée et réutilisée à outrance dans ce genre de sons n'est pas très inspirée...) est vraiment très bateau et générique. Heureusement que le flow de Booba est plutôt bon, et que le texte mélancolique est très bien écrit ("j'aime l'argent mais je préfère avoir le temps", "il n'y a pas de loi aussi, il y a la Sinaloa [organisation de narcotrafiquants] / il fait beaucoup trop noir ici, viva la vida loca / Ils ne veulent pas nous voir ici, non / Je suis ce nègre au fond du wagon / J'ai un coeur tombé du camion / Le sourire au bout du canon") et envoie quelques coups bien placés ("Depuis 0.9 ils critiquaient mais ont tous saigné l'autotune"). Et le morceau décolle vraiment sur la fin, partie plus chantée et émouvante (sur "Mais je n'en suis pas resté là / Sombre pirate je n'ai jamais ché-lâ"). Bref, Booba sauve le morceau de son instru banale qui a quand même le mérite de nous rappeler que la nouvelle variété c'est le rap.

Tracklist

  Retour à la trap triste avec "Bouyon", bonne collaboration avec le fidèle Gato Da Bato toujours aussi efficace, et truffée de métaphores alimentaires et de références à la culture caribéenne bien troussées "Tu vas épicer ma vie, baby j'te mets dans le bouyon [plat haïtien]". Puis la superbe "Magnifique" clôt avec merveille ce début d'album très lourd, avec une prod trap sombre et plombée comme celle de "92i Veyron" influencée par le classique (les claviers partagent un côté sombre et merveilleux, un peu enfantin aussi, dans le sens nostalgique, avec le classique de Tchaïkovski). Et le chant autotuné avec goût porte des paroles très travaillées, plus littéraires aussi. On pense à des tournure comme "Un nouveau jour se lève / Avec lui, les problèmes qu'il enferme", "Tu as toujours vécu dans l'ombre, solitude en toi a fait salle comble", "Tu veux partir pour voir le monde / Tu te dis qu'tu peux même plus perdre une seconde", "Autour de toi l'amour s'efface / Mais tu n'y penses pas faut qu'les choses se passent / C'est vrai t'as la vie dure / La chance te crache à la figure / Mais à quoi bon se plaindre, c'est pas comme ça qu'on paie ses factures" et une judicieuse juxtaposition amour courtois - punchline bravache "Mula vous êtes si belle chaque soir je rêve de vous / J'ai craché sur ton sol, j'n'y mettrai jamais l'genoux". Très, très lourd morceau encore une fois.

  Ensuite, le grand compositeur et joueur de kora Sidiki Diabaté compose la malheureusement pas à niveau "Ca va aller", gros banger de rap pour clubs avec le (mauvais) champion actuel du genre, Niska. Pas terrible, un plaisir coupable pour les jours de clémence à la limite, mais c'est tout. Heureusement la plus sombre et trap "Nougat", avec une ambiance presque à la 21 Savage, et un superbe sample de piano modifié, puis "Terrain" (produite par les Twinsmatic) et ses métaphores sportives, qui viennent heureusement assombrir l'ambiance immédiatement après. "113" avec Damso est dans la même lignée, bon morceau avec une production bien menaçante des Twinsmatic, aussi bonne que la somme de ses parties (et c'est déjà énorme). Par contre, une fois de plus D-D-D-Dams' vole complètement la vedette à son feat, juste après "Mwaka Moon" avec Kalash


  "A la Folie" réitère l'exploit quasi-rnb autotuné et exotique de "Validée", entre lignes mémorables et instrus afro-dancehall (superbement produite par X-Plosive avec plein de kora partout) dans lequel Booba dévoile ses relations ambivalentes avec les femmes : "je n'arrive pas à m'attacher [...] / c'est un gros gros problème", "malgré tout j'les respectes toutes / tu le sais si t'as croisé ma route", "je ne t'aime pas à la folie non, non / je ne t'aime pas à la folie, pardon". Tout comme "Ridin' ", des Twinsmatic également, chanson de rnb rythmée avec un côté lover ("J'ai creusé un tunnel dans son coeur, j'me suis évadé") mais réaliste ("j'assume mes crimes et mes péchés"), et surtout un gros côté tubesque et pop hyper réussi. 

  L'album se clôt par une autre mièvrerie variété de Dany Synthé, "Petite Fille" mais qui est quand même un peu plus originale que "Trône". Autotuné à mort, sur un quasi piano solo (coucou Kanye West et Future), Booba nous fait un remake hip-hop de "Morgane de Toi" et "Mistral Gagnant" de Renaud (après avoir samplé cette dernière il y a quelques années), assumant ainsi sa place dans la chanson française, et écrit un texte sensible en hommage à sa fille Luna ("il n'y a que ma petite fille qui me court dans les bras"). Là encore les images métagore contrastées et juxtaposées sont puissantes ("portes sont fermées, chat noir passera par les toits / en France comme dans la schneckzer nègre est à l'étroit / si tu fais des marmots, pense à être là", "L'argent n'fait pas l'bonheur / Le bonheur remplit pas l'assiette"). Et là encore le sous-texte post-colonial hante le texte ("Ils pensent Afrique, ils pensent soleil / J'pense aux nègres sur Amistad [bateau négrier]"). Et ce morceau est à son paroxysme lors de la vraie grosse référence à Renaud : "L.U.N.A ma petite fille / à m’asseoir sur un banc / en tenant dans ma main tes petits doigts de femme / Tu me laisse croire que Dieu est grand / J'tomberais pour toi, plus jamais pour des kilogrammes" et plus loin "Ton rire ouvre la mer en deux" et parle également de son fils Omar sur la fin du morceau "Demain tout ira bien / Car sans eux je ne suis rien, rien / Sans eux je ne suis rien / Je ne suis là que pour elle / rien d'autre, le reste ne vaut la peine / Je perdrais tout pour lui / Ne passerai jamais d'l'amour à la haine". Là encore c'est beau et ça transcende le côté bateau de la prod de Dany Synthé.

Booba et Omar

Booba et Luna

  On finit avec les deux bonus, "DKR" (pour Dakar) et "E.L.E.P.H.A.N.T", deux singles produits par X-Plosive et sortis avant l'album et précédant les inspirations africaines (la kora y est prédominante) et les préoccupations (le sous-texte post-colonial) qui parcourent Trône. Deux très bons morceaux, surtout "DKR" vraiment excellent.

  Bref, un très, très bon album. Certes, il y a un ou deux moments plus faibles, mais c'est réellement un de ses meilleurs albums, la concrétisation du retour en forme aperçu sur Nero Nemesis et les feats de l'époque, plutôt solide tout du long quand même, concis, focus et avec de vrais sommets. Alors après, je comprendrais que certains ne comprennent pas le délire et soient hermétiques à un aspect ou un autre du personnage ou de la musique, mais si j'ai pu vous le faire réécouter avec une oreille nouvelle, ou si j'ai pu vous le faire respecter un peu plus même sans vous convaincre, c'est déjà ça. Personnellement, ça a été un long cheminement, c'est un peu comme pour aimer le jazz ou le vin rouge, il faut intégrer un certain nombre de saveurs pas communes, partir du principe que c'est bien et qu'il faut chercher pourquoi c'est bien. Et si après ça, on n'aime toujours pas, ou qu'on trouve toujours ça nul, et bien c'est que c'est comme ça, mais au moins on a essayé réellement d'écouter l'artiste. Donc étant donné que moi j'ai mis des années à digérer ce style de musique et Booba en général, sur lesquels j'avais plein de préjugés et que je détestais sans connaître, mais auquel je suis venu en passant par le rap US, j'ai du mal à croire que je puisse convaincre en un papier ceux d'entre vous qui y sont hermétiques a priori et n'y connaissent rien de l'écouter et de l'apprécier, mais ce serait un petit miracle. D'où la longueur supérieure à la moyenne de ce papier, d'ailleurs merci à ceux d'entre vous qui en sont venus à bout, j'espère que c'était au moins instructif pour vous.


En attendant vos retours, donc, je vous souhaite une très bonne écoute,

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Alex




vendredi 8 décembre 2017

TOPS - Sugar At the Gate (2017)

  Parmi les groupes ayant vraiment décollé cette année, je suis content que les très bons canadiens de Tops se soient démarqués. J'avais beaucoup aimé Picture You Staring (2014), puis j'avais découvert le tout aussi superbe Tender Opposites (2012), et j'ai donc été agréablement surpris de voir Spotify me proposer d'écouter leur single "Petals" en ce début d'année 2017. D'autant qu'il est absolument génial ce single. Comme une version plus pop-rock de Niki & The Dove, comme une relecture enlevée du "Dreams" de Fleetwood Mac, dans la lignée d'artistes comme Prince, Joni Mitchell, Kate Bush (cf "Cutlass Cruiser"), notamment sur un titre épuré, intense et bien écrit comme "Marigold & Gray". Pas passéiste pour un sou, leur musique s'inscrit pourtant par sa qualité et sa pureté dans un lignage artistique de haute volée ("Hours Between" est belle comme du Cure, immaculée comme du Coldplay période Parachutes, fine comme du jazz, mystérieuse comme du Cocteau Twins, et charmante et charismatique en plus de cela).

  Mais on peut aussi observer un certain cousinage avec la scène indé des années 2000 et 2010 (Family Of The Year, Girls, Cellars, OMNI, Interpol voire The xx...) comme on peut l'entendre sur la rock "Dayglow Bimbo" aux guitares déchirantes. 

TOPS - Petals (Clip, 2017)

  Et tout l'album est à l'avenant. Une pop aérée, presque californienne, un poil synthétique mais encore très organique, très "vieux studios", fin 70's, début des 80's. Comme sur "Cloudy Skies", portée par une voix de velours, une instrumentation qui prend son temps, une rythmique hachée et des nappes de synthé rétro. "Further" verse presque dans la synthpop avec là encore un chant hyper mélodieux et une instrumentation sobre mais catchy (claviers, guitare et batterie inclus). Tout comme "Second Erase", quasiment aussi bonne. Cette démarche est poussée à son paroxysme sur le moins sage, disons plus débridé "Topless" clôturant à merveill l'album

  La diversité des genres abordés sur l'album et l'implantation du groupe dans la Great American Music sont apparents dans "I Just Wanna Make You Feel" évoquant autant la pop-folk indé post-Belle & Sebastian, que la soul sixties et que les artistes pop les plus doués de ces dernières années (Daniel Caesar, Moses Sumney, Blood Orange...). 

  Bref, qu'on ait de la pop épurée, des ambiances virant sur le country folk, une synthpop clinique déchirante, du rock indé ou des syncopes funk, le groupe est toujours au sommet, porté par le charisme incroyable de la chanteuse et claviériste Jane Penny et par leur précieux sens de la retenue.
A écouter d'urgence par exemple par ici.

PS : Je ne sais en revanche pas quoi penser de la pochette

Alex

mercredi 6 décembre 2017

Baxter Dury - Prince Of Tears (2017)

  Après un It's A Pleasure bon mais un décevant, comme un Happy Soup fatigué, triste mais pas dans le bon sens et globalement moins inspiré, j'ai été très, très content de retrouver le Baxter Dury que j'aime depuis ses débuts avec ce disque. Pour le coup, le disque est assez proche de Happy Soup dans l'ensemble, toujours ces énormes lignes de basse métronomiques et catchy à souhait, ces claviers pop et ces choeurs féminins. Et évidemment, ce chanté-parlé de crooner de fond de pub. Mais c'est bien fait, et avec un ingrédient accentué tout au long du disque et justifié par la tonalité plus émouvante des textes ayant inspiré le LP (une séparation, cf le titre) : les cordes. Beaucoup plus étoffées et subtiles qu'auparavant, avec une densité quasiment gainsbourgienne qu'ont relevé avec justesse beaucoup de gens. Comme sur la parfaite chanson titre, "Prince Of Tears", à mi chemin entre Melody Nelson/L'Homme à Tête de Chou et le style des deux derniers albums de Dury. Et ces cordes, de manière générale, font vraiment la différence, ce sont elles par exemple qui font le sel et la montée de tension de "Miami", en flirtant entre l'orchestration néo-classique et le disco. 

Baxter Dury - Prince Of Tears (Clip, 2017)

Baxter Dury - Miami (Clip, 2017)

  Mais elles sont loin d'être la seule bonne idée musicale du disque, les guitares funky de la fin de "Miami" justement, sont divines, comme le piano du début de "Porcelain" ou les interventions de synthé crépusculaires tout au long du morceau. Il a également la riche idée sur cette chanson de s'éclipser devant Rose Elinor Dougall, et de manière générale de laisser la place à de sompteux choeurs et chants féminins pour ne pas laisser son flow addictif mais monocorde lasser et garder intact tout le charme de son humour british et de sa diction percutante. On pourrait imaginer que Dury est le sujet de cette chanson, tant les paroles "Porcelain Boy / You're just a lonely motherfucker / Porcelain Boy / I Don't Give A Shit About You" lui semblent destinées d'un point de vue féminin dans le contexte d'une séparation.

  Un autre élément remarquable, la qualité des transitions. Cet album est admirablement séquencé. On a un crescendo de tension sur les deux premiers titres, aboutissant à un moment réellement déchirant, dissipé par le plus léger musicalement (et vocalement, Dury chante ici davantage qu'il ne déclame, et d'une voix moins grave) sur "Mungo". Le petit solo de guitare décalé à la Connan Mockasin ajoute au côté plutôt fantaisiste cette chanson douce-amère qui balance allègrement entre le rigolo et l'émouvant, parfois au détour d'un arrangement orchestral (comme juste avant la fin du morceau, avec ce mantra chanté : "Please don't call me..."). Le côté marrant est bien présent sur la très surréaliste "Almond Milk", avec une intervention on ne peut plus british de Jason Williamson des Sleaford Mods avec lesquels Baxter partage, outre son côté irrépressiblement anglais, un sens de la concision pop et un amour de la répétition en général. Qu'on retrouve sur le punky et fun "Letter Bomb". On croirait d'ailleurs presque entendre un disque de Blondie sous gaz hilarant à plusieurs reprises.


  Et puis sur les morceaux les plus rock (au sens large) comme "Listen", on entend le pub-rock sans limites de son papa Ian Dury, cet héritage étant complètement assumé (y'a même un court solo de guitare) et merveilleusement fusionné avec son style propre. Le refrain notamment est merveilleux, entre rythmique sautillante presque Motown, basse élastique, guitare insistante et chant féminin irrésistible merveilleusement produit et magnifiquement souligné par les cordes. Dans le genre, "Oi" a un aspect sixties, dans le sens variété américaine ambitieuse influencée par les musiques de western futuristes de Joe Meek et la country orchestrale de Lee Hazlewood. Un très bon morceau encore une fois. Et, comme je l'ai déjà évoqué, si Dury a le sens de la concision (cf la durée des morceaux et de l'album), il a aussi le don de mettre de petites interventions musicales pertinentes et renouvelant sa palette, ici ce sera donc des guitares très américaines et surtout un orgue étonnant. 

  Les claviers, on en retrouve de très bons sur la très délicate "August", dans une alchimie parfaite avec les cordes hyper mélodieuses (rejouées au clavier pour la plupart), la section rythmique tranquille et les guitares métronomiques. Et après avoir évoqué la Motown, c'est aux instrumentations chaudes et spartiates de Stax qu'on va penser à l'écoute de "Wanna", version très personnelle de la soul sixties de notre Droopy britannique.

  Vous l'aurez compris, c'est un coup de maître, Baxter Dury a largement égalé ses standards de qualité, et ça fait très plaisir. C'est court, bon, efficace, sans moment plus faible, constamment bon dans l'émotion comme dans l'humour, un sans faute.


Alex


lundi 4 décembre 2017

Mount Kimbie - Love What Survives (2017)


  Aujourd'hui, on va s'écouter le dernier album des britanniques Mount Kimbie, Love What Survives, sorti cette année (en 2017 donc).

Mount Kimbie - Four Years And One Day (Clip, 2017)

  Le disque commence comme du post-punk électronique biberonné au kraut, avec "Four Years And One Day" avec néanmoins une production moderne qu'on pourrait approcher de celle de Jamie xx pour sa clarté, avant un final plus Joy Division et un poil bruitiste. Le paysage urbain post-industriel est mis en place avec brio, et sa prod épurée à la ligne rythmique entêtante, entre électro 90's quasi trip-hop, new wave gothique et jazz, permet au flow évocateur du crooner punk et prolo british King Krule d'emporter "Blue Train Lines" vers des sommets d'intensité et d'émotion. Le morceau est tellement évocateur, urgent et tellement dans son époque qu'il pourrait être un véritable hymne générationnel dans un monde parfait où les 12-35 écouteraient tous King Krule. 

Mount Kimbie & King Krule - Blue Train Lines (Clip, 2017)

  Puis la merveilleuse "Audition" prolonge l'esprit de l'album avec ses synthés baveux, acides et rêches, sa rythmique martiale mais avec un esprit jazz, sa chaloupe funk et son esprit punk. Et clôt admirablement la première partie de cet album très bien séquencé puisqu'elle fait également le lien avec la suite.

Mount Kimbie & Micachu - Marilyn (Clip, 2017)

  En effet, "Marilyn", avec Micachu, ouvre les horizons du disque avec de douces influences africaines contrastant avec la rythmique sèche du morceau et se permet même de petits arrangements jazz. Cette ouverture d'esprit, mêlant presque de l'afrobeat, du traditionnel, du jazz et de la pop 80's, montre bien un aspect intéressant de la musique d'aujourd'hui qui fait sa richesse : sa culture bien moins restreinte qu'elle ne l'était au temps de l'âge d'or d'un rock qui malgré ses qualités était  souvent auto-référencé et tournait en rond à partir des années 80-90 pour son versant mainstream. Cette beauté métissée se poursuit sur "SP12 Beat" et "You Look Certain (I'm Not So Sure)" qui mêle une pop post-punk (le chant de Andrea Balency), des synthés glacés et un rock post-Eno.

  Cette fois-ci c'est le quasi solo de claviers "Poison" qui va servir de transition pour annoncer la suite de ce disque séquencé comme un très bon mix. Avec "We Go Home Together", c'est un autre compatriote british des Mount Kimbie qui dévoile une pop-soul post-dubstep : James Blake. Qui est d'ailleurs un poil plus nasillard et malicieux qu'à son habitude, ce qui est plutôt une bonne surprise car il commence à tourner en rond en solo. Avec, là encore, un superbe clip à la clé.

Mount Kimbie & James Blake - We Go Home Together (Clip, 2017)

  Le rythme repart avec un "Delta" absolument fabuleux dans son genre, un parfait single qui a vraiment aiguisé ma curiosité pour ce disque.

Mount Kimbie - Delta (Clip, 2017)

   L'album se clôt par "T.A.M.E.D" qui sonne comme entre un Gorillaz psychédélique reprenant Baxter Dury et produit par SBTRKT au sommet de la période Wonder Where We Land, puis par la deuxième collaboration du disque avec James Blake, "How We Got By", conclusion sombre et jazzy comme il faut.

  Pour faire court, ce disque est très bon, très très bon même. Il prolonge toute l'histoire du rock et de l'électronique british en y ajoutant une page passionnante. Prenant, ce disque vous happe comme pouvait le faire Burial, et fait vraiment avancer l'art avec une démarche globale tant en termes de visuels que de collaborations pertinentes. A écouter absolument par ici par exemple.

Et si vous voulez les voir en live je vous propose d'écouter ça ci-dessous :



Alex