Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes
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mercredi 1 avril 2020

The Weeknd - After Hours (2020)


  After Hours a la lourde tache de succéder à une salve dévastatrice d'albums ayant placé The Weeknd au sommet de la pop mondiale. Pourtant, c'est davantage dans la continuité de l'EP sombre, glacial, mature, pensif et désabusé My Dear Melancholy, de 2018, qu'il se situe.

The Weeknd - Alone Again (Clip, 2020)

  A la production, on retrouve une équipe aussi hétéroclite que talentueuse, comprenant l'électronicien expérimentateur Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never), le fidèle Illangelo, le produteur superstar de la pop mainstream Max Martin, le génie trap Metro Boomin, et la rockstar Kevin Parker (Tame Impala), donnant à cet album une riche palette sonore. La direction musicale surprend pourtant, écartelée entre 4 axes très divers : la synthpop 80's, l'électro british 90's façon UK garage, la trap US, et le style du Weeknd des débuts, sorte de rnb alternatif léthargique, froid et brumeux. 

The Weeknd - Scared To Live (Live, 2020)

  On se retrouve de premier abord avec une majorité de ballades tristes, toutes superbes, comme "Too Late", "Escape From LA" et "Snowchild" à l'orientation alt-rnb, la cathartique "Scared To Live", très premier degré façon Phil Collins, Lionel Richie ou Billy Ocean, ou la magnifique "Alone Again", dont la mélancolie digitale sous arpèges synthétique est transcendée par un glorieux beat trap, des basses épiques et des modulations vocales irréelles. L'électro à l'ancienne, un peu british, déjà explorée sur Starboy, se retrouve sur "Hardest To Love"

The Weeknd - Blinding Lights (Clip, 2020)

  En 2e partie d'album, les mélodies se font plus insistantes et le rythme s'accélère, les tubes (synth)pop ("Blinding Lights", "Save Your Tears", "In Your Eyes" néo-italo disco qui a droit à saxo et trompettes), trap ("Heartless"), ou les morceaux de bravoure inclassables ("Faith") pleuvent.

The Weeknd - Faith (Clip, 2020)

  Et puis à la toute fin, ça retombe, on part dans une série de morceaux contemplatifs ("Repeat After Me (Interlude)"), sombre et introspectifs ("After Hours", "Until I Bleed Out"), pour un final émouvant, et tout simplement beau. L'album est vraiment transcendé par une construction géniale en crescendo : de lancinantes ballades vers une musique plus dansante, pour redescendre au final ; le tout avec des transitions impeccables entre des morceaux qui se complètent et gagnent vraiment à être écoutés ensemble, enfin à la suite les uns des autres. C'est un vrai album, dans le sens classique -et noble du terme- une oeuvre qui vaut plus que la somme de ses parties.

The Weeknd - After Hours (Clip, 2020)

  Mine de rien, avec ce mélange étonnant, Abel Tesfaye est loin d'avoir choisi la facilité, alors qu'il aurait pu se contenter de tubes pop formatés et remporter la mise. L'intégrité et l'homogénéité de l'album malgré les influences disparates, ainsi que le soin apporté aux détails (la production est monstrueuse) ne trompent pas : on a là affaire à un artiste qui ne lâche rien et continue à pousser ses limites avec intransigeance. 

  C'est d'ailleurs assez inspirant de suivre la discographie de The Weeknd, qui est devenu mine de rien une des plus grosses popstars du monde (cf ses chiffres de ventes, le nombre de festivals avec son nom en tête d'affiche), tout en gardant une vraie intégrité et un développement musical inattendu, et sans tomber dans la marchandisation de sa vie privée. Et mine de rien, l'influence  de son rnb sombre sur la musique populaire, depuis ses premières mixtapes, a été un des marqueurs sonores de la décennie passée, dont il a contribué à enrichir et pervertir le son, tout en montant en puissance sans jamais rien lâcher à sa singularité. Preuve que lorsqu'on laisse le public juger et qu'on lui propose des œuvres intéressantes et uniques, il ne s'y trompe pas et que les maisons de disques pourraient se permettre quelques risques et nous épargner le robinet d'eau tiède standardisé qu'elles pensent devoir laisser couler en permanence pour faire du pognon. On y gagnerait tous. 

  En attendant, The Weeknd, à peine 30 ans cette année, risque de nous fasciner encore longtemps tant le champ d'exploration artistique semble infini devant lui, et le temps, les moyens financiers, l'adhésion du grand public et la créativité ne semblant pas lui faire défaut. Et c'est assez excitant à vivre en temps réel.  

Mes morceaux préférés : Scared To Live, Alone Again, Heartless, Faith, Blinding Lights, In Your Eyes, Save Your Tears, After Hours, Repeat After Me (Interlude)


Alex

samedi 22 février 2020

Tame Impala - The Slow Rush (2020)


  Tame Impala, c'est sans doute le plus gros groupe pop-rock de la décennie qui vient de s'écouler. Repéré avec le cotonneux psychédélisme d'Innerspeaker (2010), le vraix/faux groupe de Kevin Parker explose avec le mix John Lennon/ Todd Rundgren / Dungen / Air de Lonerism (2012), véritable néo-classique rock qui traite son matériel de base avec une vision post-moderne, post-sample et post-revival. Il réussit ensuite un tour de force en enchaînant un autre chef-d'oeuvre avec Currents (2015), qui pioche dans la pop synthétique, l'électronique et le rnb des idées pour régénérer le son du groupe et injecte ces nouvelles influences dans des chansons mémorables. A ce stade, il est une superstar, qui passe à la télé, remplit les salles, figure en haut des affiches des festivals, influence des centaines de groupes, et peut collaborer avec pas mal d'artistes venus d'horizon divers, de la pop (Mark Ronson, Lady Gaga) et surtout du hip-hop (Kanye West, Theophilus London, Travis Scott). Ce qui a à la fois participé à sa renommée (il a été repris par Rihanna), et à sans doute ouvert Parker à d'autres manières de concevoir sa musique.

  Finalement, après tant d'albums réussis tout au long d'une décennie de succès publics et critiques, ce quatrième LP commençait à ressembler à un sacré défi. Comment se renouveler ? Que faire ? C'est sans doute le lot de tous les musiciens qui atteignent un succès qui les dépasse, et peut polluer leur appréciation de leur propre musique, en y calquant ce qu'ils pensent qu'on attend d'eux. Ça s'est senti dans la conception de The Slow Rush, dont la sortie a été repoussée d'un an, et dont quelques extraits partagés sur les réseaux et un single, l'excellent et bien nommé "Patience" ont été écartés.

Tame Impala - Patience (2019)

  Ce single, bien que finalement rejeté de la tracklist finale, laissait deviner une esthétique entre soft rock classieux, disco richement produite à la Studio 54, et accents prog-rock synthétiques, le tout passés à la moulinette psyché pop du groupe. Malheureusement, il a été reçu assez froidement sur le coup par internet, globalement, alors que c'est le genre de morceaux qui se révèle au fur et à mesure des écoutes. C'est quelque chose d'assez caractéristique de cet album sur tous les plans. 

  D'abord sur la direction artistique, on est clairement sur cette voix, entre pop psychédélique, prog-rock plus ou moins électronique, disco-funk, et yacht rock. Entre Hall & Oates, Genesis, Ashra, Daft Punk, Supertramp, 10cc, Steely Dan, Pink Floyd, Michael McDonald, Fleetwood Mac, Bee Gees, Earth Wind & Fire, Air et d'autres... Finalement, des influences assez rock FM 70-80 qui ont toujours traversé la musique de Parker, surtout depuis Currents, mais qui sont mises davantage en avant ici. Pas de grande réinvention stylistique, mais une direction artistique assez nette, mise en valeur par des artworks sublimes que n'auraient pas reniés nombre de groupes de l'époque.

  Ensuite, sur la réception et la qualité de cet album : presque tous les singles ont été reçus mollement, et finalement, à la sortie du disque, beaucoup sont cités comme les morceaux préférés de pas mal de gens. Cela démontre bien que, comme "Patience", The Slow Rush est un album qui s'apprécie sur la durée, à la réécoute, en laissant ces morceaux faire leur chemin dans votre cerveau. Et finalement, entre la continuité stylistique légèrement déviée vers des influences pas si vendeuses que ça (trop vieilles pour les jeunes, trop pop pour les puristes...), et ces morceaux pas forcément percutants à la première écoute mais qui prennent leur envol au fil du temps, Parker n'a pas choisi la facilité pour cet album, tant on sent qu'un album plus frontalement contemporain, tubesque et tourné vers la pop, l'électronique ou le hip-hop aurait été attendu par pas mal de gens.

Tame Impala - One More Year (2020)

  Pour parler plus en détail du contenu du disque, je vais commencer par dire que Tame Impala sait soigner ses intros, et ce sur chacune de ses sorties. Ici, "One More Year" pose d'emblée une ambiance unique, avec son vocodeur trafiqué dans tous les sens et sa prod qui sonne comme un remix par Jamie xx d'un vieux Hall & Oates. Cette dernière caractéristique est d'ailleurs une constante du groupe, amplifiée par ses collaborations électro et rap : Kevin Parker est un producteur qui sait composer un morceau à l'ancienne, dans n'importe quel style musical du passé, et qui ensuite va le sampler, le remixer à sa sauce, rajouter des lignes instrumentales jouées par dessus etc... jusqu'à brouiller les pistes entre sampling, programmation, et jeu. 

  Ce qui fait de ce groupe bien plus qu'un énième groupe de revival. Aucun des morceaux ici n'est un pastiche, parce que ce clavier qui vous apparaît prog peut virer à l'eurodance en un instant, ce beat qui vous paraît funk part sur de la house en deux secondes, etc. Tous ces éléments sont vraiment utilisés comme des briques, avec lesquelles on peut jouer dans tous les sens, et sont toujours détournées de façon créative, nouvelle, belle et fun, contribuant à brouiller vos repères stylistiques et à vous laisser dans un flou musical assez jouissif.

Tame Impala - Borderline (2020)

  Le morceau le plus proche de "Patience" est sûrement "Borderline", sorti juste après et remixé un peu depuis pour lui donner une tonalité plus électrofunk, et un impact finalement assez proche des tubes de Currents. Quelques morceaux disco-pop euphorisants comme "Instant Destiny", "Is It True" et "Breathe Deeper" poursuivent dans cette lignée. Et puis le très pop "Lost In Yesterday" qui part vers des horizons nu-disco avec sa ligne de basse massive et son instrumental funky. Plus frontalement house, "Glimmer" étonne presque et réussit le pari de recontextualiser une électro "à l'ancienne" dans un contexte pop-rock.

Tame Impala - Posthumous Forgiveness (2020)

  Dans un style plus rock, "Posthumous Forgiveness" est un morceau de bravoure, une longue épopée électro/prog-rock, passée à la moulinette du sampler pour lui donner des proportions épiques comme l'excellente "Let It Happen" dans l'album précédent. Il y a aussi "Tomorrow's Dust", entre Air et pop post-trip-hop des années 90-2000, portée par une délicate petite guitare, et "On Track", qui sonne autant Lennon que Lonerism, mais là encore avec une électronique davantage mise en avant.

Tame Impala - It Might Be Time (2020)

  Mais mon morceau préféré ici, c'est sans doute "It Might Be Time", sorte d'équilibre parfait entre tous les styles de Tame Impala au cours de leur discographie, avec un peu de Supertramp dedans. Un vrai bijou, un classique instantané. Dans la même lignée, la longue et épique "One More Hour" est assez terrassante, avec ses grosses guitares, ses multiples parties qui s'emboîtent, on se croirait chez Pond dans la première partie du morceau, avant une deuxième partie pop angélique devant laquelle on reste béat, cloués par ce bon vieil artifice de coller une guitare saturée en fin de morceau.

  The Slow Rush n'est probablement pas le plus percutant des albums de Tame Impala, probablement pas leur meilleur d'ailleurs. Mais c'est tout de même un album plus que solide, fourmillant de détails dans lesquels se perdre lors des réécoutes. C'est une intéressante suite directe à Currents, réussie sur une ligne légèrement différente, et c'est déjà beaucoup.


Mes morceaux préférés : One More Year, Borderline, Posthumous Forgiveness, It Might Be Time, One More Hour

Ecouter sur Spotify ou Deezer

Alex





vendredi 4 janvier 2019

Travis Scott - Astroworld (2018)


  Il aura fallu du temps, 3 albums et quelques mixtapes, pour que la presse généraliste commence à prendre Travis Scott réellement au sérieux. Sa signature chez Kanye West, duquel son esthétique découle largement (cf Yeezus (2013)), ainsi que sa collaboration étroite avec Mike Dean, génie de l'ombre qui est pour beaucoup dans le succès artistique des albums de West, tout ça pointait vers un poster boy poussé par une solide équipe d'ingés. En plus, ses textes sont assez banals, et sa voix est passée par de nombreux filtres. Il était donc facile d'écrire quelque chose dans le genre. Pourtant, dès Rodeo (2015), voire même avant, quelque chose se dégageait : derrière les morceaux à tiroirs hyper ambitieux, les mélodies accrocheuses, la voix robotique et caverneuse, il y avait un auteur. Impression vite accentuée par le fait de savoir que Scott était producteur dans l'équipe de Kanye et qu'il a un vrai talent de beatmaking, affinant son oreille musicale.

Travis Scott & Drake - SICKO MODE (Clip, 2018)

  Ce que certains n'ont pas entendu derrière la flopée d'invités prestigieux sur chaque sortie successive, c'est qu'à la différence de beaucoup, Scott les utilise comme des instruments à part entière plutôt que des cache-misère, et qu'ils servent souvent à souligner son esthétique plutôt qu'à la diluer pour du cash. En cela, il suit la méthode de West à la lettre, réunissant une armée de gens hyper talentueux pour faire émerger des idées et fructifier une vision très personnelle avec une direction artistique indéniable.

  Ce troisième album, Astroworld, énorme succès commercial et critique, est un hommage à un ancien parc d'attraction texan, qui a fermé lorsque Scott était petit, et à travers ça un hommage au rap du Sud et en particulier de Houston, qui l'a bercé et formé. Le meilleur morceau du disque, "RIP Screw" rend d'ailleurs un hommage direct à DJ Screw, pionnier d'un hip-hop psychédélique, avec une distance très respectueuse et vis-à-vis de son modèle qu'il honore par des audaces de production bluffantes. Un morceau d'anthologie à écouter absolument au casque.

Travis Scott - Stop Trying To Be God (Clip, 2018)

  Les tubes absolus se succèdent : "Stargazing", "Sicko Mode" (montagne russe composée de trois beats collés ensemble et propulsés par Drake et Scott). Les collaborations sont fructueuses : exceptionnel "Carousel" avec Frank Ocean, magnifique "Stop Trying To Be God", désarmant de beauté grâce en partie aux choeurs de Kid Cudi, à l'harmonica de Stevie Wonder et au chant de James Blake. Avec ce morceau, il arrive à un magnifique crossover pop/rap, lui qui a une esthétique assez rock - ce qui se traduit par des concerts d'anthologie. La merveilleuse "Skeletons" composé avec Kevin Parker de Tame Impala, les guitares de "Wake Up" et "Coffe Bean" vont également dans ce sens. 

  A l'image de ces derniers titres, une ambiance psychédélique se dégage régulièrement de la musique de Scott, sur "Astrothunder", co-produite par Thundercat, Frank Dukes, John Mayer et Vegyn dans un style que ne renierait par Pi'erre Bourne. Mais aussi sur "Butterfly Effect" et "Yosemite" avec Gunna, qui emploie une guitare sèche et de petits synthés qu'on jurerait sortis d'un vieux Zelda

Travis Scott - YOSEMITE (Clip, 2018)

  Même les bangers trap ("No Bystanders", "NC-17", "Can't Say", "Who? What!", "Houstonfornication") sont gavés de bonnes idées de production. Et quelques autres morceaux sortent du lot, comme la dramatique "5% Tint", avec son piano sombre et son ambiance dub et gothique. 

  Pour faire court, cet album est une petite bombe, enchaînant les tubes et les audaces créatives de manière effrénée, malgré un dernier tiers un peu en dessous. C'est un des disques les plus épatants de l'année, et derrière son esthétique marrante (cf les clips qui ne se prennent pas au sérieux) de fête foraine, il offre son lot de sensations fortes musicalement parlant. Ce kaléidoscope d'influences propulsées par une volonté de faire bien et neuf donne, à l'aide d'une équipe de collaborateurs de qualité, un grand album qui ne se contente pas de saisir le son de l'époque mais qui l'impose. On attend du très, très grand dans la suite des aventures discographiques du jeune Travis Scott et de Mike Dean.

Travis Scott - BUTTERFLY EFFECT (Clip, 2018)

Mes morceaux préférés : Stargazing, Astrothunder, 5%Tint, Sicko Mode, RIP Screw, Stop Trying To Be God, Yosemite, Carousel, Skeletons

Ecouter sur Spotify ou Deezer

Alex