Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes
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dimanche 27 octobre 2019

Kanye West - Jesus Is King (2019)


  Avec un peu de retard, et après une période tumultueuse, faite de déclarations fracassantes, contradictoires et loin d'être toujours défendables et matérialisée par 5 mini albums (dont deux, Kids See Ghosts et ye, parlaient de façon très personnelle de santé mentale et de la bipolarité de son auteur, alors dans une phase manifestement noire) ; voilà que Kanye  West a semble-t-il trouvé une paix intérieure relative, grâce à la religion, et le fruit musical de cette rédemption est un album fortement influence par le gospel, nommé Jesus Is King. Ce disque aura eu une gestation tout aussi tumultueuse, devant au départ se nommer Yandhi, et être la face B et pacifiste de Yeezus, l'album sombre, abrasif, gonflé à l'ego de 2013. Yandhi a largement fuité sur internet a un stade assez avancé de sa composition, et possédait des influences assez psychédéliques dont Jesus Is King a en partie hérité (quelques morceaux en ont même été sauvés dans une version remaniée). Néanmoins, cet album a semble-t-il été jeté aux oubliettes, ne correspondant plus à l'orientation davantage gospel de la musique, dans la continuité du Sunday Service organisés par Kanye (sorte de série de messes musicales hebdomadaires), et à sa rigueur religieuse nouvelle (aucun juron n'a été proféré sur JIK).

  Le disque commence d'ailleurs par un morceau interprété par le Sunday Service Choir, la chorale rassemblée autour de Mr West. Nommé "Every Hour", c'est un pur morceau de gospel choral, porté par des voix et un piano. Dieu sait que ce genre musical peut être cliché et mal utilisé (bon, comme tout genre musical, une pensée pour le gros rock qui tache), et c'est en particulier vrai pour les crossover rap/gospel, pour lesquels Kanye, en grand esthète de la Great Black Music en général, a été un précurseur, de "Jesus Walks" à "Wouldn't Leave" en passant par "Ultralight Beam". On se souviendra (ou pas) des tentatives mignonnettes mais parfois oubliables, gênantes voire irritantes de Chance The Rapper de worship music version hip-hop. Tout ça pour dire qu'ici, ce n'est pas le cas. C'est affaire de subjectivité, d'oreille, mais la musicalité de West lui permet à mon sens de faire du gospel avec goût, et cette intro est parfaite pour démarrer l'album avec une musique qui sonne vivante, énergique, et ample. 

Kanye West - Selah (2019)

  Ce morceau débouche sur l'orgue grandiose qui ouvre "Selah", grand morceau de rap au flow aiguisé, affûté par une utilisation bien pensée de la saturation sur la voix, qui avait déjà fait des merveilles par le passé (cf "Two Words", "Gorgeous"...). A l'écriture, quelques habitués dont CyHi The Prynce, fidèle auteur du label GOOD Music, le duo Clipse dont on reparlera, le maître es gospel Ant Clemons, et à la prod l'artisan sonore des délires les plus ambitieux de West, Mike Dean. Une oeuvre hautement collaborative, peu étonnant pour ceux qui ont suivi la carrière de Kanye et ses méthodes de travail, et connaissent sa capacité à laisser d'autres briller sur ses propres disques. Ce morceau, puissant, utilise des percussions hollywoodiennes d'ailleurs un poil exagérées, et dégage une certaine urgence, la prod ample et saturée participant à ce côté brut, chaud. 

  De même que "Follow God", qui grésille et donne un grain vintage au flow à l'ancienne de Kanye, sur une prod rappelant ses débuts, mais avec un parfum intemporel qui traversait également certaines des impeccables instrus de ses Wyoming Tapes, de Kids See Ghosts à Nasir. Sur ce titre, il mêle des réflexions sur la spiritualité et ses contradictions, la culture afro-américaine et le combat pour les droits de cette communauté, déjà amorcées sur "Father Stretch My Hands" (2016), auquel ce nouveau morceau fait référence. L'instru sample "Can You Lose By Following God" (1974), magnifique titre soul de Whole Truth.

Kanye West - On God (2019)

  Ce morceau s'enchaîne magnifiquement avec "Close On Sunday", à la production intrigante, mystérieuse et angélique, qui ajoute à la prod soul/gospel saturée et grésillante des guitares, quelques éclairs d'autotune et un synthé-sirène la liant parfaitement avec la rétro-futuriste "On God", produite par le génial Pi'erre Bourne. Les instrus, les thèmes de rédemption, de spritualité, et les flows de cette première partie d'album s'enchaînant naturellement, ils apparaissent former une suite de morceaux courts liés entre eux musicalement, à la manière de ce que Brian Wilson a essayé de faire avec le tourmenté Smile des Beach Boys.

  La 2e partie de l'album est entamée par "Everything We Need", et tout en restant gospel, elle marque sa différence avec quelques éléments musicaux plus récents (beat trap, autotune, le choeur angélique de voix, dont celle, précieuse, de Ty Dolla Sign). Ce morceau continue dans la direction intemporelle, mêlant modernité et traditions musicales dans un creuset minimaliste, des meilleurs moments de ye. "Water" s'enchaîne parfaitement, ses influences venues de la pop psychédélique (Animal Collective, Beach Boys), du funk, de la house, et  du rnb la rendent assez inclassable, proche des travaux récents de Frank Ocean dans l'épure et le travail à la fois expérimental et accessible sur la forme. 

Kanye West - Water (2019)

  L'instru de "God Is" fait dans le grandiloquent un peu pathos, et la voix bizarrement enraillée (effet accentué par des effets de modification vocales) rend ce morceau un peu étrange, moins percutant que le reste malgré ses qualités. Là où certains morceaux semblaient avoir un aspect volontairement lo-fi dans la prod, celui-ci  ne semble pas forcément fini. A dessein, certes, on peut voir ce que Kanye a essayé de faire ici avec cette interprétation à nu, mais le rendu est un peu paradoxal. Par exemple sur "Hands On", ça sature, ça grésille, on entend des souffles de micro, mais ça fait vivre la musique et le tout est très vivant. Des nappes de synthé irréelles, une basse obsédante, des flashes de choeurs processés et retravaillés à l'extrême comme chez Bon Iver ou Francis & The Lights, y forment un magnifique canevas au sein duquel la voix claire de Kanye qui y rappe avec conviction.

Kanye West - Hands On (2019)

  Ces choeurs de voix surmodifiées font également le sel de "Use This Gospel", également ponctuée par un synthé-sirène, pour un ensemble un peu déjà entendu chez Kanye mais tout de même puissant, diversifié par une alternance rap/chant autotuné, ainsi que par les couplets des frères Pusha-T et No Malice, du duo Clipse, réuni sur disque par Kanye après des années de brouille, et par un solo minimaliste de saxo final du roi du smooth jazz 80's Kenny G. On notera d'ailleurs les contributions importantes de Clipse, tout comme Mike DeanTimbaland ou Ant Clemons, dans la conception de cet album (ce dernier ayant été un artisan crucial du mort-né Yandhi, dont Jesus Is King a récupéré quelques morceaux). Un très bon titre, en tous cas. Le disque s'achève ensuite sur "Jesus Is Lord", trop courte outro sympathique mais qui n'a pas le temps de gagner en intérêt avant sa fin prématurée, ayant tout de même le mérite de fermer le disque avec quelques belles décharges de cuivres soul/gospel.

  Que penser de ce disque ? Est-ce un des meilleurs albums de Kanye ? Peut-être pourrions nous plutôt nous demander si cette question, cette comparaison, immédiatement posée à chaque sortie de l'artiste par la presse musicale, sur lequel elle fait reposer des attentes inatteignables et déraisonnables à chaque fois, est intéressante. Si vous voulez la réponse, non, cet album n'est certainement même pas dans le top5 de l'artiste. C'est, en revanche et à mon humble avis, un bon album, un disque assez unique, et une évolution logique et bienvenue dans la discographie d'un artiste important et fascinant. Mais ça, c'est à vous de juger.
  En attendant d'en savoir plus, grâce au documentaire sur cet album et sur le virage chrétien de Kanye du même nom, et en gardant en tête que les morceaux de cet album sont susceptibles d'être modifiés en temps réel par l'artiste au fil des prochains jours/mois, je vous invite à vous faire votre propre avis en l'écoutant, et pourquoi pas à le donner en commentaires.

  En attendant son éventuelle suite, prévue par Kanye pour Décembre, mais qui pourrait mettre quelques années à sortir elle aussi, je vous souhaite une bonne écoute.

A écouter sur Deezer et Spotify

Alex


  

samedi 17 novembre 2018

Vince Staples - FM! (2018)


  Sorti entre deux albums - le précédent était le très réussi Big Fish Theory (2017) et le prochain arrivant à grands pas a priori - ce projet, nommé FM!, est une mixtape conceptuelle (22min, 10 titres dont des interludes), conçue comme une émission de radio, et sensé vous faire vivre une virée en bagnole en Californie avec l'émission de Vince Staples en fond. Pour cela, il a carrément invité une vraie équipe d'animateurs radio d'une station locale pour mettre en place des interludes plus vraies que nature, et propose même en avant première deux extraits inédits de musique pas encore sortie, en mettant en avant deux facettes très différentes avec le rap expérimental de Earl Sweatshirt ("New earlsweatshirt - interlude") et le banger de club de Tyga ("Brand New Tyga - Interlude"). L'immersion est donc totale. Cependant, loin du cliché que vous pouvez imaginer en lisant ces quelques lignes, et même si la musique peut parfois paraître ensoleillée, le propos est toujours ultra sombre, entre introspection douloureuse, évocation du racisme et de la situation socio-économique inégalitaire et douloureuse de Long Beach, où la criminalité est à la fois une condition de survie et un poison qui empoisonne la vie des gens qui y sont coincés.

  Musicalement, c'est impeccable. Avec cette balance entre pop ensoleillée et rap sombre, qui fait le charme de "Feels Like Summer", qui démarre par un synthé presque Linkin Park avant de virer vers le style inimitable de Vince Staples, puis de s'envoler vers le rnb plein de gospel de l'unique Ty Dolla Sign. C'est le producteur Kenny Beats qui met sa science du groove sec et agressif au service des flows acérés de Staples tout au long de la tape, pour un résultat explosif et entêtant ("Outside!"). Autre mariage parfait, celui du rnb de Kehlani et du rap de Staples sur "Tweakin", sur laquelle plane également l'ombre de Ty, génie du mariage trap/soul, qu'on entend ici en filigrane.

Vince Staples - FUN! (Clip, 2018)

  Quelques morceaux se détachent du lot comme "Outside!" justement, l'obsédante "Relay" où la prod vicieuse supporte à merveille le flow acide de Vince, et la très lourde "Run the Bands" qu'on a envie de reprendre en choeur après une écoute. Le single "FUN!", assorti d'un clip génial, est également excellent, dans un style plus proche de Big Fish Theory. Seules "Don't Get Chipped" et "No Bleedin" sont un peu moins mémorables. Mais rien de grave.

  C'est une mixtape d'une qualité inespérée pour une mise en bouche avant le prochain long format de Vince Staples, un mini-album conceptuel très réussi tant sur le fond (les textes acérés) que la forme (le format radio), qui se sert habilement du contraste entre l'image ensoleillée de la Californie et la misère qui hante certains coins comme Long Beach pour disséquer habilement et subtilement la vie de ses habitants. Ce qui est illustré à merveille par un rap sec posé sur les prods de Kenny Beats mettant l'accent sur la rythmique, contrebalancé par quelques incursions rnb ou plus radiophoniques (Ty Dolla Sign, Kehlani, Tyga...) Encore un sans faute pour un rappeur à la discographie parfaite, qui n'augure que du bon pour la suite. 

A écouter sur Spotify ou Deezer

Alex


jeudi 28 juin 2018

Teyana Taylor - K.T.S.E. (2018)


  Voilà, c'est fini ! Le 5e album en 5 semaines produit par Kanye West, encore une fois entouré de sa fidèle équipe (notamment Noah Goldstein et Mike Dean) vient de sortir, et il est plus que réussi. Cet exploit incroyable, avec peu d'équivalents (n'oublions quand même pas les 5 très bons albums de King Gizzard & The Lizard Wizard l'an dernier) est à souligner.

  Ce disque, c'était pourtant celui auquel on s'attendait le moins, Teyana Taylor étant un plus petit poisson que les autres collaborateurs de la série (Kid Cudi, Nas, Pusha-T). Son dernier album, le bon VII, remonte à 2014, ce qui n'est pas si loin, mais cette dernière a surtout refait parler d'elle en signant sur le label G.O.O.D. Music de Kanye après avoir électrisé d'une danse n'ayant rien à envier aux films de genre des années 80 dans le clip de "Fade" (2016), morceu issu de l'album The Life Of Pablo de West. 

Kanye West -Fade (Clip, 2016)

  Ca faisait longtemps que Kanye n'avait pas autant produit pour une chanteuse de rnb. Mais là encore, si certains remonteront jusqu'à la riche période du début des années 2000 où il produisait à la chaîne de petites gemmes néo-soul, les auditeurs avertis auront entendu beaucoup, beaucoup de rnb sur Pablo ainsi que sur ye, sorti plus tot cette année. Et se seront de toutes les manières rendus compte que plutôt qu'une succession de périodes, la discographie de West se compose comme une accumulation d'influences n'effaçant pas les précédentes ; elle est à voir comme une évolution, avec ses accélérations brutales et ses transitions naturelles, plutôt que comme une suite d'époques artistiquement étanches. Il n'y a qu'à réécouter le malicieux "I Love Kanye" sur Pablo, où West se joue des commentateurs réclamant "le vieux Kanye" et ses samples soul. Demande impossible à assouvir, puisque ce vieux Kanye n'a jamais disparu et les samples soul non plus, ils font partie d'un être et d'une oeuvre plus complexes qui ont évolué humainement et artistiquement, empêchant toute notion de "retour aux sources" pur, qui serait hors sujet. 

  Le titre de cet album, K.T.S.E., est l'abréviation d'une ligne chantée par Ty Dolla $ign sur l'album solo de West : "Keep That Same Energy", et c'est bien la cadence moderne du crooner rnb, entre gospel et trap, qui infuse l'introduction "No Manners" (avec Nathaniel Alford) que Kanye arrive à rendre bigger than life avec son sampling très théâtral. Une très, très bonne intro qui déboule sur la géniale "Gonna Love Me", entre rnb millésimé des années 90-2000, nu-soul et modernité façon Ty encore une fois. C'est un merveilleux sample de "For The Love I Gave To You" (1970) par The Delfonics qui structure le morceau, accompagné d'un échantillon de "Ain't No Sunshine" version Michael Jackson enfant (1972), déjà samplée par West sur Nasir. Un morceau d'une beauté légère, pure et intimiste, un vrai bijou du genre. 


  La production est vraiment impeccable, aussi chaude et vintage que vivante, variant entre influences doo-wop, soul façon Motown et bruitages électronique 60's, comme sur "Issues / Hold On", qui utilise "I Do Love You" (1965) de Billy Stewart pour bâtir une chanson intemporelle, assez moderne (on pourrait imaginer Amy Winehouse, Izzy Bizzu, Ty $ ou Jorja Smith la chanter). Mais ces morceaux assez mignonnets ne doivent pas vous tromper : cet album est éminemment sexuel, comme on peut l'entendre sur le duo avec Kanye "Hurry" et son sample vicieux du funk liquide de "Can't Strain My Brain" (1974) de Sly & The Family Stone. Teyana brille d'ailleurs autant dans le registre soul sentimental que dans une interprétation plus sensuelle, moderne et rnb, et varie sur ce morceau les cadences avec une dextérité qui n'a rien à envier aux pirouettes vocales de Beyoncé, Jeremih ou Rihanna

  Je vous en parle depuis le début de cet article, il était temps qu'il se pointe. Après avoir entendu son influence tout au long de l'album, vous pouvez enfin entendre Ty Dolla $ign, le Nate Dogg du 21e siècle, sur "3Way", qui échantillonne la scie rnb post-Stevie Wonder "How Can I Love U 2night?" (1999) de Sisqo. Un morceau au rendu musical aussi mignon que son contenu textuel est salace. 

  Le mélange du vintage et de l'hypermoderne est plus que transcendé sur "Rose In Harlem" utilisant un sample de "Because I Love You Girl" (1976) de The Stylistics, mettant en valeur la voix soul jazz et l'énorme basse du morceau original, et l'agrémentant d'une électricité gospel et d'influences trap dans le flow, les rythmiques et le côté start/stop de la prod. Autre bonne idée : le violon live de Yasmeen Al-Mazeedi, qui sublime de façon touchante cette prod immaculée et très vivante, co-produite par Evan Mast de Ratatat, collaborateur de l'album Kids See Ghosts de Kanye et Kid Cudi (là encore la cohérence est appréciable). 

  La même démarche fait la beauté de la très dépouillée "Never Would Have Made It", basée sur du rétro, ici "Never Would've Made It" de Marvin Sapp (2007), associé avec une rythmique et des idées plus contemporaines proches de l'électro-fun voire du G-Funk, rappelant le coeur tendre de ye, ainsi que le romantisme mélodramatique des premiers John Legend, produit à l'époque par Kanye.


  L'album se finir en feu d'artifice. Teyana, ou Kanye, voulant un autre "Fade", ce dernier a composé un hymne soul queer sexuel, fun et régressif hyper jouissif, coécrit par Mykki Blanco"WTP", qui est plus ou moins un remix de "Work This Pussy (Original Bitch Mix)" (1991) de Go Bitch Go! agrémentée de "Get Up Offa That Thing" (1976) de James Brown. C'est aussi étonnant que génialement réussi, ce morceau tranchant habilement avec le rnb plus organique du reste de l'album tout en respectant sa patte sonore a minima. 

  En tous cas, l'album est incroyable. Teyena Taylor brille de mille feux vocalement, et la prod de West est immaculée, c'est sans doute sa plus élégante toutes périodes confondues. C'est une pluie de perles soul/rnb, infusée au gospel et assaisonnée de sons et de techniques plus modernes et gavées de samples génialement trouvés et parfaitement utilisés. Un petit bonbon pour les amateurs du genre (et les autres), qui clôt parfaitement ces Wyoming Tapes. Mais qui ne signe pas la fin de l'histoire, puisque Kanye a déjà annoncé avoir bossé sur pas mal de titres du prochain Q-Tip, ainsi que sur un projet de Ty Dolla $ign (celui annoncé avec Jeremih, autre collaborateur de West ?), un potentiel projet de son fidèle collaborateur CyHi The Prynce, ainsi qu'une potentielle collaboration avec Chance The Rapper. A prendre avec des pincettes, autant il a annoncé et réalisé cette série avec ponctualité, autant d'autres projets ont été vite avortés (avec Drake, Young Thug, Lil Uzi Vert...) et pourraient ne jamais sortir. 

  Dans tous les cas, merci de nous avoir suivis au long de cette petite épopée musicale, en espérant vous avoir fait découvrir, comprendre ou apprécier ces oeuvres. 

A bientôt sur LPAE !

Et bonne écoute, que ce soit sur Spotify ou Deezer !

Alex


lundi 18 juin 2018

Kanye West - ye (2018)


  Kanye West s'est récemment lancé dans une course folle en produisant pas moins de 5 albums sortis chacun à une semaine d'intervalle (cf la chronique du 1er en date, DAYTONA de Pusha-T pour plus de contexte). Cette série d'albums est surnommée "The Wyoming Tapes", Kanye l'ayant enregistrée dans un petit studio de Jackson Hole, station de ski (pour riches) perdue au fin fond de l'état. La pochette de l'album y a été prise en photo, selon Mme West elle a même été prise par son mari en se rendant à la listening party, nuit durant laquelle il dévoilera son album à quelques invités fortement sélectionnés, autour d'un feu de camp, au milieu de ces montagnes dans lesquelles il est allé se réfugier. Griffonné sur son téléphone, apposé sur cette pochette en lettres vertes criardes, le texte grinçant et humoristique nous éclaire un peu plus sur les raisons de cet isolement volontaire et sur le comportement du rappeur-producteur. Diagnostiqué bipolaire à l'âge de 49 ans, celui dont les éclats médiatiques ont autant participé à la construction de sa célébrité que ses chef-d’œuvres musicaux, prend une nouvelle dimension à la suite de cette révélation qui explique un sacré paquets d'écarts, d'autant qu'il avoue avoir alterné entre périodes "off meds" et périodes d'addiction aux opiacées. Les conséquences de sa maladie sur sa vie, ses proches et son art sont le fil rouge de cet album et a fortiori de cette série de disques. 

  En effet, le texte du premier morceau, "I Thought About Killing You", coécrit par Skepta et Wiley, ne laisse pas de place au doute, entre pensées suicidaires et aveu d'envies d'homicide : "And I think about killing myself / And I love myself way more than I love you, so... / Today I thought about killing you. / Premeditated murder. / You'd only care enough to kill somebody you love / The most beautiful thoughts are always inside the darkest" ou "Sometimes I think really bad things / Really, really, really bad things". Sa bipolarité est explicite dans le texte ("See, if I was tryin' to relate it to more people / I'd probably say I'm struggling with loving myself / Because that seems like a common theme / But that's not the case here") mais aussi dans la musique : il utilise en effet un effet de pitch-shift sur sa voix, en changeant la tonalité en permanence, provoquant un effet de malaise et illustrant le dialogue interne dissonant de West avec brio. Il fait également un gros bilan de ses erreurs personnelles ("I called up my loved ones"), explique la philosophie qui le pousse à sortir des énormités ("People say "don't say this, don't say that" / Just say it out loud / Just to see how it feels") et se met ainsi à nu. Sur une prod elle même épurée de West lui-même, assisté de Francis & The Lights, qui officiera sur la majorité de l'album (tout comme Mike Dean, personnage clé de la musique de Kanye, ainsi que CyHi The Prynce, Consequence et Malik Yusef aux lyrics). Le morceau commence avec des voix trafiquées pour sonner comme des synthés, répétées en boucles comme un mantra gospel mais sonnant froid comme de l'ambient, procédé également utilisé pour de petites mélodies vocales de Kanye, sonnant comme du Stevie Wonder mais refroidi par un traitement autotune + saturation métallique. Ce décalage, ainsi que l'utilisation du pitch shift, illustre bien la plus grande force de Kanye : son travail sur la voix humaine comme instrument ultime (je vous conseille d'ailleurs le visionnage du court documentaire ci-dessous qui explique sa démarche bien mieux que moi).


Vox - Kanye, deconstructed : The Human Voice as the Ultimate Instrument (2016)

  Mais même avec un thème aussi lourd, Kanye reste accessible car ça ne le prive pas de son humour self-conscious, comme lorsqu'il se joue des attentes de l'auditeur concernant le texte ("I think this is the part where I'm supposed to say somethin' good to compensate it so it doesn't come off bad") ou la prod du morceau qui prend son temps avant de décoller ("Time to bring in the drums, that praa-pa-pa-pum"), il fait savoir qu'il a conscience de ces attentes mais il ne les suit pas, du moins pas immédiatement, et préfère malicieusement jouer la montre dans une partie de cache-cache où l'auditeur est le chat et West la souris. Mais quand le drop arrive, c'est sur un sample intense de l'excellent morceau d'ambiant "Fr3sh" de Kareem Lofty (présente sur l'excellente compilation mono no aware (2017) du label PAN et elle même samplant "J'suis PNL" (2015) du duo de rap français PNL). L'émotion déborde de partout, le sample est froid comme la glace, le beat métallique et implacable, et Kanye suinte la tension et la fragilité comme le Drake des meilleurs moments de If You're Reading This It's Too Late (2015), notamment le drop de "Know Yourself". Ce final incroyable suivant un début déjà captivant achève de faire de ce titre une grosse réussite de Kanye, le plaçant parmi ses morceaux les plus intrigants. 

  En plus, il se fond à merveille dans "Yikes", co-produit par Apex Martin et le génial Pi'erre Bourne, et co-écrit par Drake, entre autres. Sur une prod agressive contenant un sample de "Kothbiro" (1976) du groupe de funk psychédélique à la limite du dub Black Savage, Kanye continue sur le même thème ("Sometimes I scare myself"), au cours d'un refrain qui ressemble furieusement à "Wolves", présent sur son dernier album The Life Of Pablo (2016) et dont il était censé réaliser une nouvelle version ("fix Wolves" est quasiment un meme maintenant), peut-être que ces remodelages ont donné ce "Yikes" qui a vraiment un côté Pablo, avec ce sample de voix revenant façon "Famous" et un flow parfois emprunté à "Facts"



  D'ailleurs, le côté soul/gospel de The Life Of Pablo marque la suite de l'album, avec l'infectieux morceau de rnb minimaliste et sexuel "All Mine", embelli par de très bonnes interventions de Valee et Ty Dolla $ign et transcendée par un final ubuesque avec ces orchestral hits quasi industriels. Un excellent morceau qui amène parfaitement au très beau "Wouldn't Leave", durant lequel PARTYNEXTDOOR, Jeremih, et Ty Dolla $ign prêtent leurs voix angéliques à un morceau devant pas mal à Chance The Rapper (et un peu à Young Thug pour l'intro) dans les inspirations gospel/pop/rap. Le morceau a d'ailleurs été co-composé et écrit par le révérend W.A. Donaldson et est de façon assez amusante basé sur une jam de Justin Vernon (Bon Iver) bidouillant des samples gospel sur un synthé OP-1 et Phil Cook (DeYarmond Edison) jouant du piano Belarus et un synthé Jupiter, au cours d'une des nombreuses sessions ayant eu lieu au Wyoming. Un beau morceau en hommage à sa femme qui reste à ses côtés malgré ses nombreux défauts et coups d'éclats peu glorieux. 

  Qui s'enchaîne également parfaitement avec le très soul "No Mistakes", durant lequel la présence du fidèle Charlie Wilson (doublé par Kid Cudi sur les refrains) et les délicieux samples soul/rnb rappellent le chef-d'oeuvre passé "Bound2" (2013). Ces samples proviennent de "Hey Young World" (1988) de Slick Rick et surtout de "Children Get Together" (1971) de The Edwin Hawkins Singers. Autre contribution notable, celle de la gagnante du prix Pulitzer et collaboratrice de West Caroline Shaw, donnant de la voix et aidant à la production. Là encore, l'album est extrêmement biens séquencé, pusique le morceau ouvre parfaitement sur le début de "Ghost Town", démarrant par le sample soul  de "Someday" (2012) de Shirley Ann Lee, suivi du chant éraillé du toujours fidèle John Legend, posé sur l'orgue chaud de "Take Me For A Little While" (1965) des anglais The Royal Jesters. Ce sample servant de base au morceau, il l'emmène vers des rivages plus rock, avec l'irruption d'un solo dantesque de Mike Dean sur lequel Kid Cudi appose son chant mal assuré, ajoutant à la tension (Kanye est connu pour préférer les prises imparfaites, Cudi -et Aphex Twin- lui en ont déjà voulu par le passé pour ça, cf également le bout de couplet de John Legend non fini, ou "30 Hours" sur Pablo). Sur ce morceau, ça ajoute à l'urgence palpable installée par un orgue insistant, une guitare monstrueuse et des percus pressantes. Le climax est atteint avec la partie de la jeune 070 Shake, nouvellement signée sur le label G.O.O.D Music de West, délivrant avec beaucoup de conviction un gimmick emo ultra efficace mais dénué de sens. Le morceau, dans son ensemble, avec son côté patchwork de soul, de hip-hop et de prog rock épique à la limite du hard rock, est ce qui se rapproche le plus de My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010), que d'aucuns décrivent comme le magnum opus du producteur. Et c'est en effet une incroyable réussite. 



  Le ton redescend avant la fin, toujours au son du chant de 070 Shake, pour un "Violent Crimes" mélancolique et touchant, dans lequel Kanye parle de ses difficultés avec sa paternité et de son côté protecteur avec ses filles, sur une musique proche de son "Only One", c'est à dire entre nappes de synthé froids et suites d'accords à la Stevie Wonder. Ce morceau ayant été co-composé par Kevin Parker, aidé du batteur de Pond, on comprend davantage les nappes planantes et psychédéliques structurant le morceau, qui finit en apothéose soul/rnb/gospel avec un choeur angélique dans lequel on reconnait Ty, ouvrant sur un message vocal de Nicki Minaj, une des inspirations du morceau, suggérant une punchline à Kanye le temps d'un court aperçu sur le making of du disque.

   Cet album est un digne descendant de Pablo, avec un côté patchork cimenté autour d'un coeur gospel/rnb très présent, avec un dosage légèrement différent : moins de rap, plus de pop, davantage de sons froids, de nappes et d'ambiances minimalistes. C'est un disque très bien structuré, avec un focus assez clair et un thème unificateur intéressant sur la maladie mentale, avec une honnêteté déconcertante dans les textes. Musicalement, il est très riche, mais reste là encore concentré et ne s'éparpille pas, préférant le dénuement afin d'intensifier l'impact des explosions de maximalisme qui le ponctuent, créant un rythme naturel, vallonné, qui ajoute au plaisir de l'écoute. Il gagne en complexité et en intérêt à chaque réécoute, sa courte durée le rend donc d'autant plus facile et agréable à revisiter, et donc à appréhender. C'est donc une grosse réussite de plus pour Kanye, qui a pour l'instant réalisé une carrière musicalement sans fautes, même si on peut toujours discuter de ce qui est plus ou moins essentiel morceau par morceau. Les Wyoming Tapes sont pour le moment un réel succès artistique, rendez-vous bientôt pour la suite en duo avec Kid Cudi !

A écouter sur Spotify ou Deezer


Alex


samedi 7 octobre 2017

Rap Updates 2017 : Vince Staples, JAY-Z, Young Thug

Vince Staples

  Le rap est un univers compétitif, tout le monde le sait. Et pour durer, il faut changer. D'autant plus que le genre commence à sérieusement dater, et qu'on assiste par conséquent à certaines révolutions : des mentalités et du discours d'abord (envers l'expression d'émotions ou des sujets aussi divers que l'orientation sexuelle, le féminisme ou la dépression) ainsi que de l'esthétique globale (ouverture musicale toujours plus grande, éclosion de virtuoses). Révolutions auxquelles il faut s'adapter pour saisir son époque, rester pertinent, percutant et artistiquement intéressant, et ce que l'on soit un artiste vétéran, un jeune premier ou quelque part entre ces deux extrêmes, et c'est ce que nous allons voir avec ces trois exemples : Vince Staples, Young Thug et Jay-Z.



Vince Staples - Big Fish Theory (2017)

  Vince Staples est unique. Après un premier album aux sonorités post-punk et psychédéliques à l'allure de chef-d'oeuvre, il a pondu le très bon EP complètement barré Prima Donna, il était sur le meilleur morceau du dernier Gorillaz, et il est revenu cette année avec ce disque qu'il qualifie lui-même d'afro-futuriste. Très électroniques, les prods sont à la fois référencées (on y entend successivement toute l'histoire de l'électro et en particulier son héritage chicagoan) mais également très modernes, à l'image du très cadré et presque pop (grâce au chant de Kilo Kish"Crabs In The Bucket" qui ouvre le disque. Cet aspect électro-pop, mi-expérimental mi charmeur, parcourra tout le disque, de "Alyssa Interlude" évoquant l'ouverture musicale totale et le spleen de Damon Albarn sur un sample des Temptations et une interview d'Amy Winehouse. Albarn qui pointe le bout de son nez lors du morceau suivant, le magnifique gospel technoïde "Love Can Be..." dans lequel sa voix est réduite à l'état de sample, Staples maîtrisant son disque d'une main de fer.

Vince Staples - Bagbak (2017)

  Parfois, on sa retrouve avec de gros bangers électro comme la puissante techno de "Homage", "Party People" (avec un je ne sais quoi jamaïcain), "SAMO" ou "Yeah Right" qui détonnent complètement, à part chez Kanye West, Danny Brown et Pusha-T, difficile d'entendre des beats aussi étranges chez un artiste de ce calibre. D'ailleurs, c'est le king Kendrick Lamar qui sublime ce dernier morceau d'un couplet d'anthologie d'une puissance crasse à même de ramener tous les jeunes bidouilleurs de distorsion du soundcloud rap à leurs chères études. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien que le single "BagBak", qui claque bien, ait été envoyé en éclaireur. Sa maestria rythmique rend la track produite par Ray Brady absolument irrésistible.

Vince Staples - Big Fish (2017)

  Malgré le côté inédit du projet, les références à ses pairs ne sont pas absentes. Avec un feat de Juicy J, et sur une prod de Christian Rich, le morceau "Big Fish" évoque le travail de rénovation du G-Funk de DJ Mustard et YG. Approche doublée sur un "745" qui mêle le hip-hop funky californien et la trap d'Atlanta grâce à un liant électronique.


  Mais le clou du disque c'est ce "Rain Come Down" dont j'ai déjà parlé précédemment, dans lequel on a tout : le côté dub, la house, la techno, le rap virtuose, le gospel/rnb grâce au surdoué et sous-estimé Ty Dolla $ign, et l'électro-pop néo-80's belle à pleurer mêlée à un lead G-Funk surréel sur la conclusion angélique du morceau. 

Vince Staples - Rain Come Down (2017)

  En réalité, ce qui tient ce disque, outre la constante qualité des productions et leur homogénéité esthétique, c'est le flow inimitable de Staples, désabusé, fier, arrogant, intelligent, implacable, agile et minimaliste à la fois. Et comme toujours, il a su s'entourer pour proposer une oeuvre totale aboutie et impressionnante (la pochette et les clips valent le détour).

  Un grand disque, de bout en bout, que je vous encourage à écouter par exemple par ici. Et un bel exemple de réinvention musicale, très tôt dans une jeune oeuvre prometteuse et déjà bien remplie.






JAY-Z - 4:44 (2017)

  Tout part de "Glory". Sorti en 2012, ce morceau, produit par les Neptunes (Pharrell Williams & Chad Hugo), évoque la naissance de Blue Ivy Carter, le premier enfant de Jay-Z, d'une façon assez inédite chez le rappeur puisqu'il y est d'une vulnérabilité totale. La fierté et les peurs de la paternité, la relation avec sa femme, la douleur d'une précédente fausse couche et l'angoisse qu'elle a entraîné, l'amour d'un père pour sa fille... Tout est abordé, sur un beat simple, beau et plein de soul samplant le battement de coeur de sa fille et ses premiers cris. Un très bon morceau.


Jay Z - Glory (2012)

  Mais l'année d'après, on a affaire à un Magna Carta Holy Grail (2013) un peu lourdingue et pataud souffrant de l'énormité de ses beats (sur)produits par une armée entière selon les normes du moment (en partie définies par son travail avec Kanye West en 2011 sur Watch The Throne), ainsi que d'une baisse d'inspiration de la part du rappeur, malgré de bons moments. Après ce disque surviendra une longue ellipse, dans laquelle Sean Carter s'effacera au profit de sa femme Beyoncé, et gérera ses affaires dans l'ombre. Malheureusement, même loin du micro, il est resté sous les projecteurs pour de mauvaises raisons, un adultère qu'il aurait commit, révélé par le comportement de sa belle-soeur Solange dans une vidéo de surveillance devenue ultra-connue, et confirmée par l'album multi-acclamé "de la revanche" de sa femme, Lemonade, en 2015. Le couple ayant apparemment réglé ses comptes en privé (ce qui ne nous intéresse guère d'ailleurs), Jay-Z se devait apparemment de répondre musicalement, et peut-être que ces petits coups de piques égratignant son image publique devenue éminemment respectable sous Obama ont réveillé le taureau, allez savoir.

JAY-Z

  Toujours est-il que pour ce nouvel album, Jay est revenu à ses premières amours, les beats soul (tous magnifiquement produits à l'ancienne par un seul producteur, No I.D., magistral ici), et à l'authenticité émotionnelle de "Glory".  Cette simplicité se retrouve jusque sur la pochette, sans mention de Jay mais avec un peu d'ego quand même, avec ce malicieux rappel sur le statut du rappeur (c'est quand même son 13e album !). Et ce disque, suite à cette impulsion, a démarré une nuit agitée, à 4h44 du matin, lorsque Jay s'est mis à écrire furieusement "4:44", donnant son nom à l'album (et durant 4 minutes et 44 secondes tout pile). Le titre, considéré comme le plus puissant par le rappeur, est construit autour d'un sample de "Late Nights & Heartbreak" interprétée par Hannah Williams & The Affirmations, composée par Kanan Keenay et magnifiquement trituré par No I.D., qui affirme avoir voulu tirer le meilleur d'influences comme What's Going On de Marvin Gaye (1971), Illmatic de Nas (1994), The Blueprint de Jay-Z (2001), Confessions de Usher (2004), ou My Beautiful Dark Twisted Fantasy de Kanye West (2010).

Hannah Williams & The Affirmations - Late Nights & Heartbeak (2016)

  Le titre du rappeur, comme le morceau dont est issu le sample, parle d'infidélité, et constitue une vraie lettre ouverte d'excuses à sa femme. Tout le génie de No I.D. est d'avoir conçu ce beat en sachant que Jay-Z voulait écrire un morceau de ce type, dans le but précis de le forcer à raconter cette histoire en toute vulnérabilité. La réponse de Jay en entendant le beat ? "Ok, je rentre à la maison". Et c'est cette fameuse nuit qu'il se réveillera pour écrire le texte. Qui est riche, brassant les questions du couple, de la paternité, de ce que ça signifie que d'être un homme. Ces questions sont remises dans le contexte d'une célébration de la culture populaire, en particulier black, dans le clip fait de collages de vidéos virales chopées sur internet.


JAY-Z - 4:44 (2017)

  A partir de ce morceau déclencheur, c'est un grand album qui peut se dérouler devant nos oreilles ébahies. On va tout de suite traiter du cas du 1er morceau du disque, également le 1er enregistré, "Kill Jay Z" dans lequel le rappeur parle de tuer son propre ego (symbolisé par le passage officiel du nom Jay Z en JAY-Z pour ce LP), après avoir récapitulé une liste de ses errances passées et des erreurs qu'il a commises dans sa façon de les gérer. Le morceau est construit autour d'un sample de "Don't Let It Show" par le Alan Parsons Project (1977), et est magnifiquement mis en image dans un clip prenant, allégorie de la fuite en avant du rappeur.

JAY-Z - Kill Jay Z (2017)


  Mais c'est bien "The Story Of OJ" mon morceau préféré de ce disque. Musicalement impeccable, il repose sur le merveilleux "Kool Is Back" de Funk Inc. (1971), et surtout le poignant "Four Women" (1966) de Nina Simone, le genre de samples hors de prix que seuls Jay et Kanye peuvent se payer (ou presque). Magnifique par sa musique et son interprétation vocale, il évoque avec brio un thème sous-jacent aux précédents morceaux, et qui a peut-être aussi poussé Jay-Z à sortir de son silence : la condition des afro-américains aux USA en 2017. Je n'ai rien à dire de plus, si ce n'est qu'il faut l'écouter et regarder son clip, sans doute un des meilleurs de l'année, inspiré du livre The Story Of Little Black Sambo (traduit en "Sambo, le petit Noir" en français) de Helen Bannerman (1950), livre controversé truffé de clichés racistes. On y suit Jaybo, l'avatar de JAY-Z, déambulant dans un univers proche des premiers Disney en noir et blanc, version raciste. Très puissant, visuellement et conceptuellement.

JAY-Z - The Story Of OJ (2017)

  Autre sample hors de prix pour une prod excellente : "Love's In Need Of Love" (1976) de Stevie Wonder, sur "Smile" dans lequel on entend un Jay optimiste, parlant de transformer les erreurs du passé en leçons pour un futur meilleur, et permet à sa mère de faire un coming out en direct devant le monde entier sur l'outro décidemment inclusive de la chanson. Et cette mentalité n'est pas la seule trace de modernité de la track, on y entend également les premières concessions à la modernité : un beat et un flow influencés par la trap. 

  Mêmes les morceaux plus légers valent le détour. Le reggae samplant une fois de plus Nina Simone de "Caught Their Eyes" est sublimé par Frank Ocean. L'autre morceau influencé par la Jamaïque, "Bam", avec Damian Marley utilise le même morceau de Sister Nancy comme source de sample que le "Famous" de Kanye. Il lasse un peu à force de répétitions, mais a le mérite d'être accrocheur. 

      
JAY-Z & Damian Marley - Bam (2017)

  Dans le même esprit, en plus sombre et plus intéressant, "Moonlight" intrigue. Son clip, détournement afro-américain de Friends, vaut le détour également. Tout comme le superbe morceau "Family Feud", samplant Beyoncé et les Clark Sisters, et le classique "Marcy Me" et son refrain rnb, qui utilise l'autotune, les effets dub et le côté soul-rap façon J.Cole avec subtilité. Retour au classicisme également avec "Legacy", comme un décalque fatigué et usé par le temps de son pétaradant, fier et classique Black Album (2003).


JAY-Z - Moonlight (2017)

  Les bonus produits par James Blake valent également le détour : le triste "Adnis" nommé d'après son père et le minimaliste "ManyFacedGod". D'un autre côté, le freestyle de sa fille sur "Blue's Freestyle / We Family" fait sourire, mais n'est pas aussi intéressant, même s'il a le mérite de valider mon argument sur "Glory" comme source d'inspiration de ce disque.

  Bref, le retour de JAY-Z est étonnamment monumental et indispensable, et c'est un vétéran du rap plus pertinent que jamais qui revient avec un album on ne peut plus personnel, gavé de prods brillantes, que demander de plus ?

JAY-Z - ADNIS (2017)

JAY-Z - ManyFacedGod (2017)












Young Thug - Beautiful Thugger Girls (2017)

  Le dernier exemple de réinvention rap réussie n'est pas une énorme surprise, puisqu'elle nous vient d'un caméléon. Young Thug se paie en effet le luxe depuis des années de se réinventer presque à chaque sortie, ouvert à toutes les influences et les collaborations hors du rap (Jamie xx, Calvin Harris...) comme son idole Lil Wayne, tout en gardant son ADN trap tout droit issu des premiers singles de Gucci Mane.

  Ainsi, à l'image de cette pochette "photoshoppée à l'arrache" façon collage, le premier titre de l'album, "Family Don't Matter", donne le ton : guitares tour à tour rnb sucré façon 90's et country-folk, le beat est définitivement d'Atlanta dans l'esprit, le flow riche oscille entre rap alien post-Wayne, country ("yee-ha !", le refrain), trap, pop et inflexions jamaïcaines. Et Millie Go Lightly fait une excellente partenaire de chant, pour des choeurs aussi étonnants que magnifiques comme pour des soli rnb-pop éblouissants. D'ailleurs, son autre collaboration avec Thugger sur ce disque, "She Wanna Party" est une autre réussite totale, dans un genre de trap néo-dancehall inauguré précédemment par Young Thug avec son acolyte Travis Scott sur "Pick Up The Phone" (2016) il y a quelques mois. Ce tube absolu est une vraie party song hédoniste, de la pop post-moderne, post-trap. 

Young Thug


  Et ces deux morceaux résument bien l'esprit conquérant de ce singing album, co-produit par Drake : réaliser un crossover trap, pop, country-folk, dancehall et électronique. Pour cela, il a su s'entourer de producteurs compétents comme Rex Kudo, London On Da Tracks, Wheezy ou le producteur "folk-trap" Charlie Handsome, ainsi que de personnalités éclectiques comme le guitariste, metalhead et rappeur Post Malone par exemple. 
  Ainsi que son fidèle ingénieur Alex Tumay, seul à être habilité à entendre Thugger en studio et à mixer sa voix.

  On peut s'amuser à énumérer les influences oxymoriques de ces morceaux. La triste et chargée "Tomorrow Til Infinity" s'inspire de la noirceur des prods de Travis Scott, de la façon de traiter un sample post-punk dans du rap de Kanye West sur la tout aussi déchirante "FML" (2016), d'un je ne sais quoi de la sciences de l'espace qui caractérise les meilleures prods du rockeur-rappeur Post Malone, et du gospel autotuné plein de soul et hypermoderne du golden boy Ty Dolla $ign.

  "Daddy's Birthday" est également pleine de soul dans le chant, ainsi que dans la musique traitée comme un sample de muzak par un producteur de vaporwave, avec une nonchalance post-"Hotline Bling" de première fraîcheur. Quiet Is The New Loud... 

Young Thug & Future - Relationship (2017)

  Comme je l'ai dit, ce disque est un disque de crossover, notamment pop. Et il est donc gavé de tubes. Comme "Do U Love Me", irrésistible trap-pop post-dancehall. Ou "Relationship", hyper putassier, avec Future, entre construction presque EDM et esthétique bling bling 80's-90's (cf le clip ci-dessus). Crossover rnb aussi, avec ces guitares sirupeuses un poil latino sur "You Said", qui auraient pu figurer sur un disque du mitan des 90's et encadrent un chant affecté hésitant entre la mise à nu émotionnelle et le second degré à force d'exagérations. Avec Quavo dans le rôle de la chanteuse rnb (c'est aussi à ça que sert l'autotune). 

  Puisqu'on parle de sirop et donc d'amour, c'est une bonne occasion d'aborder les textes. Pas géniaux sur le fond malgré quelques fulgurances, ils sonnent en revanche divinement bien à l'oreille (c'est normal, c'est de la pop !), et parlent presque tous de l'amour de Thugger pour sa copine (avec force détails explicites, c'est normal c'est du rap, ne pas s'effaroucher pour si peu on est en 2017, la poésie est crue).

Drake & Young Thug

  La fin de l'album est un peu en deça par contre. "On Fire" est sympathique mais moins captivante que les autres ersatz dancehall présents ici, malgré un parti pris dark original pour le genre. "Get High" est également appréciable, mais pas transcendante malgré un intéressant côté G-Funk 4.0 assisté par Snoop Dogg en personne. "Me Or Us" est également bien cool dans le registre country-folk sans crever le plafond. Tandis que "Feel It" et "Oh Yeah" sont des exercices trap-pop interchangeables, que "For Y'all" lasse malgré ses cuivres latino, et que "Take Care" fait dans la surenchère électronique un peu douloureuse. 

  J'aurais personnellement préféré que ces morceaux soient considérés comme des bonus tracks, ou fournissent un EP à part, plutôt que de ternir et rallonger inutilement ce disque. D'autant plus que question dépouillement émotionnel, Thugger avait fait beaucoup mieux avec "Safe", que j'aurais préféré entendre ici et ne mérite pas son statut de single isolé (le clip, présent ci-dessous, est cool aussi). Dans une moindre mesure, la trap tropicale de "All The Time", elle aussi absente du disque, valait davantage le détour que ces derniers titres.

Young Thug - Safe (2017)


  Bref, malgré une fin d'album comme qui se dégonfle un peu au fur et à mesure, ce disque fait quand même partie des LP marquants de l'année pour moi, et reste un superbe exemple de réinvention artistique réussie.

Merci pour votre lecture et vos commentaires, et à bientôt !


 Alex