This Old Dog, dernier album de Mac Demarco en date, m'avait déjà surpris par son côté minimaliste, quasi folk, et ses détours synthpop, nocturnes et mélancoliques. Here Comes The Cowboy, c'est exactement ça, en plus poussé et moins ambitieux, c'est à dire une épure totale musicalement, un tout très apaisé, calme, laid-back, avec des guitares folk/blues/country et des synthés chill à la Homeshake. D'ailleurs, l'intro "Here Comes The Cowboy" n'est rien d'autre qu'un riff bluesy répété à l'envie, avec une seule ligne de chant (le titre), déclamé calmement mais avec humour. Ce titre met d'emblée l'auditeur dans l'état d'esprit posé, contemplatif, nécessaire à l'appréciation de l'album.
Mac Demarco - Nobody (Clip, 2019)
Mais aimer cet album, ça n'est pas très difficile, tant le songwriting délicat est beau et intemporel, et l'interprétation touchante. Quelques-unes des plus belles chansons de Mac s'y trouvent : "Nobody" est déchirante, "Finally Alone" magnifique, notamment avec son refrain chanté d'une voix de tête, sur des synthés doux. Qui, comme sur la jolie "Heart To Heart", rappelle le groupe de Peter Sagar et les détours synthétiques du précédent LP. "Preoccupied" est aussi tranquille et langoureuse qu'une bossa.
Le côté crooner sous nicotine de certains de ces titres me parle bien, ça évoque Dylan ou Sinatra, ça remonte loin, c'est couillu d'aller sur ce terrain, pas vendeur d'un côté et pas facile de convaincre les puristes de l'autre, respect. Je pense notamment à la magnifique "K", et à la très touchante "All Of Our Yesterdays". De manière générale, la plupart de ces pop songs douces auraient pu sortir n'importe quand entre les années 50 et maintenant, et c'est ce songwriting sans âge (y'a un petit truc jazzy parfois, comme sur "Skyless Moon"), classe sans trop en faire, qui fait la beauté du truc. Par exemple, "On The Square" et ses accords classe auraient pu venir de Billy Joel, Carole King, Harry Nilsson ou des Beatles. Mais c'est sur ce bel album que vous la trouverez.
Mac Demarco - On The Square (Clip, 2019)
Les autres morceaux, souvent plus espiègles, ne sont pas en reste. J'adore notamment le chant aigu et la guitare bluesy de "Little Dogs March", le funk de "Choo Choo" passe également très bien, et renvoie à une irrévérence très anglaise dans l'esprit (on peut penser à McCartney dans ses débuts en solo ou à un Damon Albarn d'humeur joueuse), mais également assez proche de la démarche touchante, timide et planquée derrière un rideau d'humour et une imagerie enfantine de Jonathan Richman. Je trouve des inflexions très Blur également dans "Hey Cowgirl", quelque chose dans le chant.
L'album se termine d'ailleurs par un "Baby Bye Bye" qui sent autant la comptine que le bayou, suivi par une piste cachée, genre de jam autour du funk de "Choo Choo" assaisonnée de rires façon Joker, de cris bluesy comme quand Paul McCartney voulait déconner sur le White Album, et de "yee-haa" dans le thème du disque.
Ce côté déconne, décalé, se retrouve également dans les visuels de l'album, des clips classiques, sobres et dépouillés où Demarco porte des masques de monstres hideux (et dans le clip WTF de l'intro aussi). Comme un écran, ces images cachent le malaise de ce grand enfant perdu et pudique (on pense au costume de gorille de Harry Nilsson sur "Coconut" dans le même genre), et c'est assez touchant. On sent tout au long de ce disque la sensibilité à fleur de peau de l'artiste, et pour l'avoir vu se défoncer la tête au cours d'un concert qui a mal fini alors qu'il commençait magnifiquement, j'espère pour lui, humainement, que le chemin vers plus d'apaisement va suivre son cours. Ce disque sobre et beau sonne comme ça en tous cas, on ne peut qu'espérer pour lui que ce soit le cas.
Mac Demarco - All Of Our Yesterdays (2019)
En attendant, c'est une oeuvre d'une beauté classique assez indiscutable, et même si Demarco est souvent farceur, son talent de mélodiste et d'interprète transcendent ces facéties et rendent vital un album qui aurait pu être monotone. Un très beau disque, faites l'effort de l'écouter vraiment si vous en avez le temps et l'envie, et ne perdez pas de temps à lire des critiques souvent négatives de gens qui à leur lecture n'ont pas pris le temps de l'écouter correctement.
Mes morceaux préférés : Nobody, Finally Alone, Heart To Heart, Preoccupied, K, All Of Our Yesterdays, Skyless Moon, On The Square
Très bon rappeur, avec un style unique et une oreille musicale affûtée qui lui vaut l'admiration de ses pairs (dont Young Thug), Boosie Badazz a cherché sur ce disque à sortir de sa zone de confort. En effet, le natif de Bâton Rouge, Louisiane, a sorti un album de blues-rap avec ce Boosie Blues Café.
Boosie Badazz - Boosie Blues Café (2018, en entier)
Si le projet peut surprendre au départ, en entendant les instrumentaux blues minimalistes et organiques, la voix acide de Boosie (on pense à Sky Saxon du groupe de garage 60's The Seeds) et son chanté-rappé très adapté au projet, on se rend rapidement compte de la cohérence de l'album. Qu'il soit dans un blues minimaliste ("Too Good For You", "Where I'm From"), dans un boogie blues-rock ("I'm On My Way"), Boosie fait des étincelles et interagit avec naturel et classe avec le groupe. Et surtout, il utilise sa science des hooks rap pour faire rentrer des gimmicks dans irrésistibles dans nos crânes ("Miss Money"), et apporte une vraie fraîcheur musicale en gardant l'esprit d'épure des prods rap sur des morceaux blues ("Trouble").
Boosie Badazz - Trouble (2018)
Traversant les époques, et mélangeant les styles, il arrive à un résultat assez unique musicalement avec des titres comme "Devil in My Bedroom" (avec le soulman Big Pokey Bear), entre blues, rap, garage rock de train fantôme, glam rock théâtral, nu-soul influencée par Parliament/Funkadelic et ambiance voodoo. Il rend également hommage à ses racines (Louisiane) avec des instrus blues certes, mais aussi zydeco sur "I Know How To Have a Good Time".
Boosie Badazz - Devil In My Bedroom (2018)
Avec quelques détours, folk ("That's Mama"), soul de crooner ("Confused", "Worth It"), rnb à la Marvin Gaye période Midnight Love (1982) sur "Love Yo Family" (et "Rap Star Heaven"), ou une version minimaliste et modernisée de ce son popularisée par Pharrell Williams ("Soul Snatcher"), Boosie rend hommage à la Great Black Music dans son ensemble, et varie admirablement le ton. Les claviers et programmations parfois vraiment datés et kitsch ("Clean Up Man") apportent un petit charme du "fait maison" si on n'a pas de mal avec les pouet pouets, et sur des prods plus électro-funk, comme "Let's Talk About It", ils font des merveille.
Boosie Badazz - Let's Talk About It (2018)
En ne se contentant pas de rapper du de vieux blues, mais en fusionnant également les styles, il invente au passage des formes musicales fascinantes, comme sur "Problem" qu'on aurait bien du mal à catégoriser, entre son chant garage rock acide, ses programmations rnb 80's, et son rap sudiste. Encore plus inclassable, "Boosie Blues Café" part d'une electronica 90's-2000's, style easy listening, pour aller dans une direction musicale assez inédite, agréable et intéressante.
Loin du simple exercice de style, ce disque est une expérimentation ultra-réussie, qui dépasse toutes les attentes qu'on pourrait en avoir, et donne à écouter un artiste à la créativité débridée livrer un disque à la fois profond, émouvant, fun et réellement original, ce qui fait plus que plaisir. La culture musicale de Boosie lui permet de fondre les styles les uns dans les autres avec un naturel désarmant, et donne un résultat accessible pouvant donner envie aux fans de rap et de blues d'approfondir l'autre style musical. Une belle porte ouverte, et une invitation à oser exemplaire.
Mes morceaux préférés : Too Good For You, Where I'm From, I'm On My Way, Miss Money, Trouble, I Know How To Have A Good Time
Quelques années après un Caramel complètement fou, entre soul sexy façon Barry White et psychédélisme déglingué, et quelques projets parallèles dont un album génial avec LA Priest sous le nom de Soft Hair, Connan Mockasin revient avec un album au contenu musical plus sobre et posé, même si il illustre un film (BOSTYN 'N DOBSYN)que nous n'avons pas vu mais qui a l'air assez barré (si j'ai bien compris une histoire d'amour entre un prof et son élève ?).
Connan Mockasin - Charlotte's Thong (2018)
Dès le single "Charlotte's Thong", en hommage à Charlotte Gainsbourg avec qui il a bossé, l'ambiance est posée. Guitare tour à tour folk, soul et surtout blues, basse lente mais funky, on n'est pas très loin du jeu virtuose mais pas démonstratif de génies de la mélodie comme Albert King ou David Gilmour. L'album a été enregistré en très peu de temps, et ça s'entend, dans la qualité de l'enregistrement notamment : on entend un peu de bruit en background, ce qui paradoxalement renforce les chansons, leur donnant une intimité supplémentaire, une authenticité et une proximité difficiles à feindre, un petit côté fait maison comme les premiers McCartney ou même une fenêtre dans l'esprit à nu de l'auteur de ces morceaux, un peu comme sur un disque de Syd Barrett. Le morceau s'étend, s'allonge, mais sans les interminables digressions psyché gavées d'effets sonores qu'on a l'habitude d'entendre chez Connan. Ici, tout est plus simple, et plus sobre. Et ça marche à merveille. La seule petite digression est une interlude avec quelques lignes de dialogue, "You Can Do Anything", et elle passe plutôt bien.
Mockasin invite James Blake pour la soul/gospel de film d'horreur dépouillée et folky de "Momo's", qui doit beaucoup à Radiohead (on imagine d'ailleurs très bien Thom Yorke la chanter). Là encore, le morceau est d'une simplicité désarmante, mais la charge émotionnelle contenue dans ces quelques notes et ce chant limpide passionne et prend à la gorge pendant tout le morceau. Encore plus laid-back, mélancolique et posé, "Last Night" rappelle nombre de classiques blues et soul, avec de petites touches de folies évoquant alternativement le rnb de Blood Orange, le funk fou de Prince ou le Bowie période plastic soul. Un autre excellent morceau.
Connan Mockasin - Con Conn Was Impatient (Clip, 2018)
Autre grand morceau, "Con Conn Was Impatient", lui aussi sorti en single (si ça veut encore dire quelque chose), puise de son côté dans le blues, la soul et le rnb, mais là encore arrive à imposer une ambiance nocturne, mélancolique et intimiste magnifique, et réussit à groover tout en posant une mélodie inoubliable, sur un tempo plutôt lent en plus. Ce groove mi-folk mi-funky, joué avec beaucoup de chorus, fait d'ailleurs pas mal penser à une autre figure ultra influente du rock indé : Mac DeMarco. C'est particulièrement flagrant sur des morceaux plus rythmés comme le second interlude du disque : "B'nd".
Tout le génie de ce disque est de proposer des tempos ralentis, des morceaux très épurés et relativement répétitifs, tout en réussissant à tenir en haleine l'auditeur grâce à une interprétation géniale. Des morceaux comme "Sexy Man" ou "Les Be Honest" auraient pu être très chiants sans ce 6e sens de Mockasin pour accrocher l'oreille.
Cet album est une anomalie salutaire. Un disque lent, minimaliste, bluesy, soul et un peu folk, reposant tout entier sur le talent d'interprète et l'oreille de mélodiste d'un Connan Mockasin qui s'impose une fois de plus comme un génie de la pop, à contre courant et pourtant ultra influent. Un grand disque, concis, impeccable, et de superbes chansons qui sont autant de pauses salutaires, de bouffées d'air frais dans une époque où la musique est souvent sur-compressée, surproduite, ultra-rapide et sans reliefs.
Swamp Dogg, de son vrai nom Jerry Williams Jr, est un génie fou connu pour ses classiques déviants du funk 70's tels que Total Destruction Of Your Mind (1970) et Rat On (1971). Et si ces faits d'armes pourraient suffire à le considérer comme un vétéran de la musique populaire, comment le qualifier lorsqu'on découvre qu'il a enregistré sa première chanson à l'âge de 12 ans en 1954 ? Mais le plus étonnant, c'est que malgré toute cette expérience accumulée, il ait su garder son esprit joueur et son esprit à l'affût. C'est ainsi qu'il a décidé de bâtir son nouvel album autour de procédés de modification de la voix plus ou moins ubiquitaires, tels le sacro-saint diptyque Autotune/Melodyne, mais aussi des procédés plus récents au rayonnement pour le moment moins large, comme le Messina qui permet à un chanteur d'harmoniser en temps réel avec lui même. Pour appliquer ces idées, il s'est entouré à la production de Ryan Olson du groupe d'électro-rock Poliça, qui a par le passé utilisé ces procédés sur des morceaux comme "Darkstar" ou"Amongster" (2012), mais aussi de Justin Vernon (Bon Iver) dont le morceau "Woods" est un incontournable de l'histoire de la musique populaire et de l'utilisation de logiciels "autotune-like", et qui est également une des rares personnes a avoir utilisé de manière intensive le Messina sur 22, A Million (2016). Cf par exemple le morceau "715 - CREEKS", issu de cet album :
Bon Iver - 715 CREEKS (2016)
Là encore, il ne s'agit pas chez Swamp Dogg de retoucher la voix pour corriger une fausse note (déjà ce serait un comble pour un chanteur soul/funk d'une telle qualité), mais plutôt de pousser le logiciel dans ses retranchements en diminuant tellement le délai de correction que la voix glisse de note en note de façon robotique et totalement artificielle, ce qui a pour effet paradoxal de rendre certaines inflexions de voix plus émouvantes, utilisation répandue depuis les classiques 2000's de Kanye West et Lil Wayne, entres autres. Mais Williams n'a pas pour autant délaissé la soul et le funk, ils les a juste pervertis à coup de voix trafiquées, de synthés déviants, de programmations alambiquées et de boîtes à rythme louches. L'album comporte notamment 2 reprises sur 9 titres, celles de "Answer Me, My Love", rendue célèbre par Nat King Cole, et de "Stardust" de Hoagy Carmichael. La première est déchirée par une série d'incidents volontaires de production, altérant en permanence l'intégrité du morceau, ne laissant jamais l'oreille de l'auditeur au repos en le faisant sans relâche entrer et sortir du mix, à la manière d'une certaine forme de musique classique contemporaine quelque part entre John Cage, la musique concrète, et la pop avant-gardiste de Scott Walker ou Jonny Greenwood. La seconde est quand à elle complètement transfigurée par des cordes dissonantes jouant là encore sur l'effet de surprise.
Hoagy Carmichael - Stardust (1927?)
Swamp Dogg - Stardust (2018)
Cette musique inédite, sorte de soul numérisée à l'arrache, fascine. Pleine de bugs, de glitches, ses silences et ses respirations semblent emplis des fantômes des grands de la soul. Comme si les âmes de centaines de musicien.ne.s, chanteur.euse.s, producteur.trices, hantaient désormais l'ordinateur sur lequel ces chansons ont été produites.L'absence est le fil conducteur de ce disque - la pochette est d'ailleurs flagrante à cet égard - et Swamp Dogg aborde tous les thèmes qui lui sont chers : l'amour, le sexe, le deuil sous toutes ses formes, le climat économique, politique, social et racial d'une Amérique malade.
Swamp Dogg - Lonely (Clip, 2018)
Concernant l'amour, deux des meilleurs morceaux du disque traitent le sujet de façons différentes : "Lonely" combine un texte pensif et un instrumental rythmé et accrocheur pour aboutir à une chanson très marquée par la soul 60's et en même temps hyper moderne à l'heure ou des gens comme le nigérian Wizkid, qui trafique son héritage afrobeat à grands coups d'influences jamaïcaines et d'autotune, ont un tel impact mondial. En tous cas c'est une réussite, mais la deuxième chanson dont je vais vous parler est vraiment le plat de résistance de cet album, j'ai nommé "I'll Pretend". Cette chanson est sublimée par la guitare d'un autre vétéran, Guitar Shorty, et la contribution de Bon Iver. Swamp Dogg y raconte l'histoire tragique d'un homme vieillissant qui se fait des illusions sur celle qu'il aime, s'auto-persuade qu'elle reviendra, et l'attend, tout en sachant au fond d'elle même que si elle est partie, a fortiori pour le tromper, il finira probablement seul. Cette histoire tragique est totalement incarnée par la production, qui met en son l'aliénation, la solitude et le désespoir de façon exacerbée et totalement bluffante. Un grand morceau de blues moderne, défiguré par des saillies de synthé kitsch remplaçant l'orgue soul, des drones menaçants masquant la lointaine guitare et lui retirant tout son pouvoir consolateur. Les deux clips sont des merveilles illustrant là encore parfaitement le propos.
Swamp Dogg - I'll Pretend (Clip, 2018)
"I'm Coming With Lovin' On My Mind", un peu chillwave, un peu électrofunk, est également assez moderne dans un paysage pop marqué par les prods bondissantes de DJ Mustard et le kitsch magnifié de la vaporwave. Une très bonne pop-song, mémorable et accessible. "$$$ Huntin'" déconstruit un funk sec descendant direct de James Brown, en le trempant dans une production West Coast un peu Mustard, un peu Dre, un peu Zapp & Roger, et en y ajoutant un côté déclamé plus menaçant, à la façon d'Alan Vega de Suicide. "I Love Me More" hésite quant à elle de façon intriguante entre vieille dance, rnb radiophonique, funk et blues, tandis que "She's All Mind All Mind" passe un rnb daté mais sexy à la moulinette d'une électronique déjà cheesy il y a 25 ans, dressant un contraste saisissant. "Sex With Your Ex" pousse même la déconstruction un cran plus loin et montre toute l'ambition de ce disque.
Swamp Dogg - I Love Me More (2018)
Ce disque est une surprise totale, mais dans le genre, ç'en est une excellente. Le propos, profond, drôle et touchant, est parfaitement appuyé par des chansons mémorables, produites avec un esprit défricheur, et accompagnées de visuels marquants et cohérents. C'est une renaissance loin d'être inattendue sur le principe tant l'artiste a prouvé sa capacité à se renouveler, sa sensibilité et son intelligence au cours des décennies, mais c'est tout de même un exploit à saluer. Foncer dans une direction courageuse est une chose, en sortir un album aussi concis, touchant, dérangeant et beau que celui-là en est une toute autre.
Le king du mumble rap revient avec cette suite à sa tape de 2015 BEASTMODE (produite par Zaythoven), son projet le plus sérieux depuis le diptyque FUTURE/HNDRXX (2017). L'hyperactif s'était entre temps fendu d'un album collaboratif avec Young Thug et de la BO du remake de Superfly, ces deux projets étant sympathiques mais pas indispensables non plus. La première tape du nom, celle de 2015, avait une certaine sensibilité pop (cf des morceaux comme "No Basic", "Where I Came From", "Just Like Bruddas" ou "Peacoat"), utilisant la virtuosité au piano de Zaythoven et les textures synthétiques quasi électro-pop et parfois à la limite de la pop japonaise, avec un petit côté BO jeux vidéos ("Lay Up", "Forever Eva") comme écrin à un rap mélodique et expressif. Sa suite, elle aussi signée par Zay et teasée depuis 2016, continue donc dans cette même lancée, et "WIFI LIT" démarre les hostilités en terrain connu, c'est à dire une charmante électro-pop vaguement orientalisante ponctuée de sons synthétiques et d'un piano printanier, portée par le flow entêtant d'un Future aux instincts mélodiques intacts. La seule différence, c'est la maturité musicale acquise en trois ans, qui s'entend surtout grâce à un mix plus aéré, mettant davantage en avant ses éléments et gagnant ainsi en relief.
La mixtape complète, sur youtube
Le côté mélancolique, chill de morceaux comme la quasi comptine "CUDDLE MY WRIST", traversées de parties de piano entre jazz soft et blues, ajoute à ce côté mature, un poil nostalgique, pensif et posé. Des fulgurances mélodiques au piano et dans le flow de Future, toujours assisté par son autotune magique, transcendent des morceaux comme le magnifique "RACKS BLUE", un morceau très expressif et touchant. On approche presque le somme"Codeine Crazy"sur ce dernier, ainsi que sur "RED LIGHT", où le duo a eu la bonne idée de mettre le piano et quelques cordes en avant, donnant un aperçu de ce qu'aurait pu donner un album de rap moderne produit par Chilly Gonzales (en espérant qu'un rappeur réponde à ses appels du pied). On n'est pas si loin d'un style adult contemporary influencé par le jazz des cocktails et des piano bars, méritant l'appellation de post-Katrina blues apposée à la musique chantée-rappée depuis Lil Wayne.
Dans un style tout aussi touchant, mais plus proche de l'électro-pop de groupes comme Passion Pit musicalement, Future est déchirant sur "WHEN I THINK ABOUT IT". Zaythoven s'y surpasse également au piano, aboutissant à un grand morceau. "HATE THE REAL ME" utilise des synthés qui sonnaient déjà too much dans les 80's comme sur Pluto, qui avait fait décoller Future en 2012, ou sur des morceaux plus récents comme la géniale "Lie To Me", présente sur le très cool EVOL (2016). Et elle les utilise là encore à des fins plus adultes et matures que jamais, avec un côté auto-référentiel très intéressant, tant pour souligner le temps passé depuis ces marqueurs de sa carrière (et donc de sa vie), y invitant une distance critique, une complicité malicieuse et bienveillante avec l'auditeur l'ayant suivi depuis, et un certain sens de la continuité.
Zaythoven (à gauche) et Future (à droite)
Même des morceaux plus classiquement trap profitent de cette ambiance pop et de ce feeling émouvant, comme "31 DAYS", sur laquelle le flow de Nayvadius se fait aussi agile et instinctif que celui de Young Thug. L'influence de ce dernier est également présente sur la très pop "SOME MORE", à l'aspect comptine dopée aux basses trap faisant également penser à Lil Yachty. Pour autant, le fun et le rythme n'ont pas disparu, comme sur "DOH DOH", qui utilise avec malice un pattern proche du thème de James Bond pour déballer des onomatopées régressives et le flow sudiste de Young Scooter (qui fait furieusement penser à un croisement entre T.I. et YG ici).
Ce qui s'annonçait comme une petite mixtape sans grandes ambitions se révèle être une oeuvre majeure de Future, à la hauteur de ses meilleurs disques, sans doute au-dessus du premier BEASTMODE (2015). Profitant d'un instinct pop intact et de la virtuosité de Zaythoven au piano, Future accouche d'un disque tirant le meilleur parti de sa concision (9 titres seulement, une bénédiction pour un disque de rap mainstream) et de la diversité des ambiances sonores abordées au sein d'un projet par ailleurs cohérent thématiquement, à l'instar d'EVOL (2016). Bref, c'est un magnifique disque.
Le groupe post-hardcore danois Iceage nous avait laissé en 2014 son magnum opus, le magnifique Plowing Into The Field Of Love, sur lequel leur son s'était volontiers fait davantage post-punk, entre touches de glam et noirceur gothique. C'est dans cette veine plus accessible mais tout autant vénéneuse, si ce n'est plus encore, que se situe ce Beyondless.
Entre poésie noire et punk référencé, "Hurrah" fait penser à Johnny Thunders & The Heartbreakers mais surtout aux Saints aventureux d'Eternally Yours, et sa suite "Pain Killer" utilise les cuivres sur du punk comme les australiens le faisaient en 1978 sur "Know Your Product". Mais "Pain Killer" n'est pas que ça, ce croisement entre fureur, classic rock, chaleur Motown et chant pop grâce à la présence vocale de Sky Ferreira, permettant d'assouvir le double penchant avoué du chanteur Elias Bender Ronnenfelt pour l'underground sombre et lettré et pour la flamboyance des plus grosses rockstars. Un peu à la manière de Nick Cave, qui réalise la synthèse des deux mondes.
Iceage & Sky Ferreira - Pain Killer (2018)
Ces cuivres sont réutilisés avec brio sur la très Stooges période Fun House"The Day The Music Dies", d'abord comme contrepoint soul-rock au garage limite psyché, avant de virer free jazz (une des influences déterminantes de l'album, amenant cette instrumentation nouvelle).
Iceage - The Day The Music Dies (Clip, 2018)
Sur "Plead The Filth", le blues et la folk dénaturés par le groupe voient également les instruments inhabituels (piano, guitare folk, xylophone) se succéder dans le maëlstrom formé par la guitare, la basse et la batterie, servant de tapis (d'échardes) au chant de Ronnenfelt décidément très Iggy Pop par moments. La quasi country/folk bluesy et déviante de "Thieves Like Us" opère de la même façon, dans un registre plus proche des Doors, ambiance que l'on retrouve sur la pop de saloon absurde de "Showtime", étrangement cousine, d'une façon indirecte, du travail de Foxygen.
Plus loin, c'est entre un folk oblique à la XTC, un chant à la Robert Smith de The Cure (influence déterminante tout au long de l'album), une no wave bruitiste et agressive à la Sonic Youth et un free jazz en roue libre qu'il faut chercher les inspirations de la déstabilisante et géniale "Under The Sun", véritable petit monument qui claquerait le bec à n'importe quel passéiste du genre et petit miracle d'équilibre créatif. Cette veine de psychédélisme sombre et de romantisme gothique s'épanouit à merveille sur "Catch It", mélancolique, prenante et belle.
Iceage - Catch It (Clip, 2018)
C'est au shoegaze planant et dense de My Bloody Valentine qu'on pensera sur la plombée "Beyondless" et sur "Take It All" (et à la musique irlandaise un peu également sur cette dernière), preuve de l'immense source d'influences digérées par le groupe et de la variété incroyable de leur son. Cette vitalité et ce bouillonnement sont particulièrement bien illustrés sur la pochette, entre coupe histologique, magma d'une composition inconnue, et art contemporain.
Iceage - Take It All (2018)
C'est un album volcanique, empli de fureur, de mélancolie, d'urgence et de beauté qu'on doit à Iceage, confirmant la belle lancée du groupe après la réussite du précédent en 2014, et asseyant et sa place parmi les groupes de rock les plus intéressants et les plus essentiels de la décennie. A écouter absolument.
Wildflower est un trio de jazz anglais formé par Idris Rahman (saxophone, flûtes), Leon Brichard (basse, contrebasse), et Tom Skinner (batterie). Sur cet album, Wildflower, sorti en 2017, le groupe délivre free jazz organique, aéré et spirituel, inspiré selon leurs propres dires par Pharoah Sanders, Alice Coltrane, Yusef Lateef et Sun Ra ainsi que par le jazz modal et diverses musiques traditionnelles asiatiques et africaines (Gnawa, Bengali folk). Ma petite préférée, "Flute Song" ouvre le bal. Un morceau aéré, délié, au beat espacé allant crescendo en intensité, à la basse insistante mais souple, et à la flûte obsédante, jouant avec les gammes de l'Asie et de l'Afrique de la plus belle des manières. Une belle illustration du côté cosmique et spirituel qui guide leur musique. Rahman retrouve son saxophone sur "Where The Earth Meets The Sky", avec une structure équivalente : tandis qu'il égrène ses mélodies célestes et leurs variations free, la batterie marque le beat en s'autorisant quelques fantaisies tandis que la basse garde le cap.
De façon intéressante, "Long Way Home" est plus agressive, plus sauvage, plus rythmée, presque jazz-rock, teintée de blues et de psychédélisme sombre. Et au final, très intense. Encore un excellent morceau. Le rythme redescend un peu, mais pas la tension, sur l’intrigante, menaçante et mystérieuse "Other Worlds", dont les explorations sonores divaguent entre jazz New-Yorkais, John Coltrane période Sun Ship et musiques du Moyen-Orient. C'est donc avec étonnement que l'on accueille le morceau suivant, "Hogol", au beat africain et à la mélodie quelque part entre Fela Kuti, Duke Elligton et l'afro-pop des 70's-80's (William Onyeabor, Francis Bebey) qui a inspiré tout un pan de l'art-rock américain et européen contemporains (Talking Heads, Tom Tom Club...). Avec bien sûr, de pertinentes sorties de routes free magnifiquement appuyées par un groove syncopé. L'alchimie et la virtuosité du saxo et de la batterie sont vraiment le gros, gros point fort de ce merveilleux morceau, qui reste accessible malgré sa complexité grâce à l'oreille affûtée des musiciens. Une belle reprise de l'intro sur la très pure "Flute Song (Outro)", et nous voilà déjà sortis de ce voyage prenant mais bien trop court. Vous aurez compris que je tiens ce disque en très haute estime, et si je suis déçu de ne pas être tombé dessus à sa sortie l'an dernier, je suis heureux d'avoir fini par l'écouter et je ne peux que vous encourager à faire de même, car c'est vraiment un grand disque de jazz et un grand disque tout court.
Kurt Vile & Courtney Barnett - Lotta Sea Lice (2017)
La collaboration de ces deux-là n'était pas complètement inattendue (lui est très bon avec d'autres), mais pas complètement évidente (son tranchant et son ironie à elle sont bien plus audibles, en un sens sa musique est "plus rock"). Et au final, le résultat est superbe. En entendant le timbre grave de Kurt Vile, on aura du mal à ne pas ressortir les poncifs du duo homme/femme, Hazlewood, Johnny Cash, ou plus récemment Binki Shapiro et Adam Green. Mais c'est vraiment plus que ça. Sur le premier et meilleur morceau, "Over Everything", les deux laissent trainer leurs voix, quelque part entre les exemples précités et Pavement, sur une cavalcade folk-rock irrésistible. Ce morceau était aussi le premier proposé par Vile à Barnett, et il donne à merveille le ton du projet. Et le clip est marrant avec son idée d'inversion des rôles.
Kurt Vile & Courtney Barnett - Over Everything (2017)
Elle est suivie par une compo de Barnett, "Let It Go", dont elle avait écrit la musique il y a quelques années. La collaboration avec Vile lui aura permis d'écrire un texte et de poser leurs voix sur cette superbe ballade power-pop qui aurait pu sortir des moments les plus apaisés du deuxième Big Star. "Fear Is Like A Forest" est un brûlot grunge-folk noisy écrit par Jen Cloher, partenaire à la ville et au boulot de Courtney Barnett (elles ont pas mal joué ensemble et dirigent toutes les deux leur label). Le morceau sonne bien, avec une volonté de faire Crazy Horse, mais même si la direction plus rock est bien sentie, il manque une petite étincelle à ce morceau.
Le focus revient sur Vile sur la country-rock de "Outta the Woodwork", reprise "Out Of The Woodwork" présente sur l'EP de 2013 de Barnett, How To Carve A Carrott Into A Rose, dans une version remaniée par le duo. Et rehaussée par de magnifiques choeurs à la Pixies sur le refrain qui se termine tout en théâtralité avec un piano dantesque et une guitare plus mordante. Un petit air de Velvet des grands espaces, bref c'est excellent. J'aurais adoré que les soli de guitare à 2'10 et 5'05 soit doublé par un saxo, mais on ne peut pas tout avoir, et juste comme ça c'est vraiment excellent. "Continental Breakfast", écrite par Vile,reste dans une veine country-folk / indie rock, en plus apaisé que la précédente, et elle fait du bien par où elle passe.
Courtney Barnett & Kurt Vile - Continental Breakfast (2017)
"On Script" porte la marque post-grunge de l'écriture de Barnett, avec un feeling jazzy dans les guitares et la rytmique, très bon. Et la très fun "Blue Cheese" permet de se régaler en entendant les influences country de Vile ressurgir, et puis ce petit harmonica à la Dylan fait son effet. C'est ensuite au tour de Vile de se faire réécrire un morceau par le duo, son "Peeping Tomboy" adoré par Courtneydevenant "Peepin' Tom" dans cette version. Et ce bon projet se termine sur "Untogether", reprise du morceau de 1993 du groupe power pop Belly.
Autre figure émergente du rock indé, (Sandy) Alex G est un descendant direct de la pop-rock indé expérimentale des 80's (Arthur Russell, Pixies, Flaming Lips, The Smiths) et des 90's (Sparklehorse, Elliott Smith, Radiohead, Pavement, Bonnie Prince Billy). On entend tout ça, ainsi qu'une fascination probable pour la musique des Zelda, dans la pop psyché post-grunge de "Judge", un superbe morceau. On peut même remonter plus loin, chez les Beatles, les Byrds ou Big Star, à l'écoute de "Alina" aux rythmiques presque tropicalistes nous indiquant bien que le musicien a plus d'un tour dans son sac et que tout ce disque est d'une subtilité et d'une variété inouïes. Se méfier donc des comparaisons hâtives et bien garder en tête qu'il est bien plus que la somme de ses influences. D'ailleurs, l'album aura une durée de vie énorme tant on en découvre une nouvelle facette et de nouveaux petits détails à chaque écoute.
Dès le début du disque, on entend un diptyque de chansons pop absolument parfaites qui rappellent effectivement Mark Linkous ("Poison Root"), ElliottSmith et Bonnie Prince Billy ("Proud", et plus loin "Big Fish"). Cette dernière introduit d'ailleurs clairement la direction folk-pop un peu countrysante du disque (suggérée par la pochette). A la manière du Vile & Barnett ci-dessus. L'exemple le plus marquant étant "Bobby", qui aurait presque pu sortir de Lotta Sea Lice avec son duo de voix homme/femme. "Powerful Man" est un très bon single country et pop (j'adore les violons country, au passage), tandis que "Rocket" mélange country, musique irlandaise, pop et un chouia de classique contemporain dans l'utilisation de la tonalité et des dissonances.
D'ailleurs, le musicien étant trop éclectique pour se cantonner à un genre, le disque est extrêmement varié et s'écarte vite de la country-pop. Il a quand même joué de la guitare partout sur le Blonde de Frank Ocean, peut-être l'origine de l'utilisation de l'autotune dans l'improbable "Sportstar", mixant pop à piano, guitare rock et rythme dancehall. Par exemple "County" mêle des claviers oniriques et des voix rêveuses un peu psyché / dream pop et une guitare bluesy et soul, finissant par virer jazzy sur la fin. Une merveille de chanson. De même que "Witch", quelque part entre le "Because" des Beatles et Lonerism de Tame Impala, avec un violon et une utilisation des dissonances rappelant le travail de John Cale au sein du Velvet Underground. Une autre réussite totale.
Encore plus "dépaysantes", "Horse" joue sur les motifs minimalistes répétés et la polyrythmie comme chez Terry Riley, avec un synthé énorme digne des derniers Flaming Lips, tandis que "Brick" mixe post-punk noisy, indus et punk hardcore. C'est encore plus étonnant comparer cette dernière à l'ultime chanson du disque, "Guilty", qui mêle les Beach Boys, la twee pop (Family Of The Year, I'm From Barcelona) et un saxo jazzy inattendu ici.
C'est l'oeuvre totale d'un musicien en pleine ascension et en pleine ébullition créative. D'où le côté patchwork d'un disque qui ne sait se contenir dans un cadre trop étroit. D'un autre côté, ces divagations et ces mélanges de genres parfaitement réussis ouvrent de nouveaux horizons à la musique d'Alex G et à la pop en général, compensant largement le côté décontenançant des changements de style. La forte personnalité de l'auteur aide également pas mal à tracer un fil rouge et donner une cohérence à tout ça, et le côté génie fou partant dans tous les sens, quand c'est réussi comme ici, vous savez que ça me botte (Todd Rundgren, Of Montreal, MGMT, Pavement...).
Après ses deux derniers chef-d'oeuvres, sur une lancée de disques de plus en plus énormes chaque année, et de plus en plus bons pour ne rien gâcher, Kevin Morby a fait un choix judicieux : se poser, revenir sur une écriture intime, autour de New York, et écrire un disque plus dépouillé. C'est salvateur, rien que la présence de la superbement émouvante et personnelle "Come To Me Now" légitimerait l'existence de n'importe quel disque tant elle est excellente. Et cette solitude bizarre causée par la vie dans une grande métropole, entouré en permanence de milliers d'autres humains, est également perceptible dans le minimalisme écorché de "Downtown's Lights".
Mais la ville, c'est avant tout le bruit et l'urgence. L'énergie urbaine pleine de rage de cette musique transpire donc sur "Crybaby", quelque part entre de la folk, de la power pop et les Buzzcocks avec un riff chewing-gum. Ou sur "1234", hommage aux Ramones. "Aboard My Train" rappelle les Dylan les plus urgents et possède encore une fois des arrangements remarquables (ce piano martelé, cette batterie puissante et agile, ces guitares rock très américaines). Dans l'ensemble, le génie de ce disque se révèle lorsqu'on saisit à quel point Morby domine son sujet : il a réussi à synthétiser une musique riche et subtile et l'a réduite à l'essentiel. C'est la plus grande réussite qu'on puisse imaginer pour un musicien pop ou rock : donner l'illusion de la simplicité, de la facilité. En parlant de musique qui coule toute seule, "Dry Your Eyes" se pose là. Dépouillées, elle contient pourtant mille petites choses, des guitares bluesy, rock, soul, des chants folk, gospel et soul, une batterie presque jazzy par moments, une utilisation créative de la stéréo (casque recommandé)... De même que le génial single "City Music", au riff quasi éthiopien, à l'interprétation vocal prenante et aux accélérations fulgurantes.
Mine de rien, Morby a développé un style, on est immédiatement en terrain connu sur "Tin Can" à la griffe inimitable. Qu'il décline en berceuse folk sur "Night Time" ou en dylanerie groovy et psyché sur "Pearly Gates". Mais il sait aussi l'enrichir comme sur "Caught My Eye", morceau de country bâtarde faisant une utilisation unique du mélange entre steel guitar et un chant féminin irréel.
Bref, une nouvelle grande réussite de Morby, moins flamboyante que Singing Saw mais toute aussi bonne dans un genre plus dépouillé et tendu.
Vous connaissez peut-être Danny Ayala, alias Dr Danny, sans le savoir. En effet, celui-ci est le claviériste des illustres petits génies pop The Lemon Twigs et épaule les frères D'Addario en live. D'ailleurs on entend leur patte ici puisqu'ils ont joué de pas mal de choses ici et que l'écriture de Danny est pétrie des mêmes influences qu'eux. Et est toute aussi efficace, en témoigne le single "Nothing But Love", entre Beatles, Zombies et Beach Boys, classique pop instantané. On entend également les frérots sur "What If You Were With Me", une pop song rétro mais fraîche, faite avec goût et plaisir comme chez les MGMT de Congratulations.
Dr Danny - Nothing But Love (2017)
La pop baroque et la sunshine pop font le sel de "Fly Me Back In Time", qui joue sur le second degré façon BO de film de lycée/fac à la Grease et use d'un synthé baveux bien comme il faut. Au passage, vous noterez que la pochette, le clip ci-dessus et son nom d'artiste indiquaient déjà un certain sens de la dérision. Mais les morceaux les plus foufous fonctionnent aussi à merveille, comme "Lay It On me Straight", qui groove comme du funk, est inspirée comme du Pink Floyd, change de direction comme du Foxygen, est malade comme du Eno reprenant Smiley Smile et truffée de synthés pouvant sortir d'une BO d'un jeu de PS1.
Le projet dans son ensemble sonne donc comme une musique vivante, loin de la muséification ou de la redite. L'humour, les petites touches personnelles et l'envie l'emporte sur tous les a priori qui gangrènent parfois l'écoute des musiciens revivalistes. Un très bon EP pour Dr Danny, qui s'avère donc être un songwriter de qualité en plus d'un claviériste très doué. Un jeune homme à suivre absolument dans les années qui viennent.
Avec plus de soul, mais toujours une ambiance psychédélique, Nick Hakim est lui aussi dans un créneau musical piochant allègrement dans l'oeuvre des grands anciens en la pervertissant à sa manière (comme MGMT ou Whitney). Par exemple, l'intro "Green Twins" sonne comme un vieux morceau de soul remixé façon trip-hop et rejoué par un groupe psyché porté sur la dub. Le morceau est plein de soul, richement arrangé et produit, interprété avec sensibilité... C'est un vrai bijou. "Bet She Looks Like You" revisite le blues et le répertoire de Stax comme Dan Auerbach le ferait s'il avait écouté plus de Lee Scratch Perry. Le côté "disque de mes idoles remixé avec plein d'écho, de delay et de réverb" est vraiment marqué sur "Miss Chew", qui pourrait être un remix d'un morceau des sessions de Smile des Beach Boys avec quand même la riche idée d'y adjoindre un aspect free jazz réjouissant. Le genre de partis pris qui donnent de la personnalité au disque, comme la rythmique tropicaliste de la barjot "Slowly" et ses divagations électroniques à la limite du tribal et de la musique concrète (entre Animal Collective et Pierre Henry, co-auteur du "Psyché Rock"auquel les petites cloches rendent un hommage discret mais bienvenu). D'ailleurs, la pochette va drôlement bien à ce son si particulier.
Nick Hakim - Roller Skates (2017)
Ailleurs sur le disque, "Roller Skates", dans sa soul psychédélique, rappelle grandement les travaux d'Unknown Mortal Orchestra (surtout II, un peu Multi-Love) inspirés par Stevie Wonder, Sly Stone, Syd Barrett, les Beatles période Magical Mystery Tour et les techniques de production des années 70 à 90. On pourrait en dire de même pour "TYAF" en un peu plus rock. Du coup, ce mélange inédit des genres et des époques compense largement les influences assez audibles, de même que quelques morceaux plus volontiers modernes, comme "Needy Bees" et "Farmissplease" qui sonnent plus alt-rnb dans la voix, ou "Cuffed" dont la prod électro-pop pioche davantage dans les répertoires plus contemporains de Air ou Tame Impala.
Nick Hakim - Cuffed (2017)
Et puis parfois c'est inclassable, comme "Those Days" avec ses claviers merveilleux, ses voix cotonneuses, sa rythmique insaisissable et encore une fois cet apport jazz salvateur. Ou encore "The Want", entre Shuggie Otis, Smiley Smile, Scientist et Massive Attack. Ou même sur le post-punk industriel et psychédélique post-Animal Collective de la conclusion "JP". Pour résumer tout ça en une phrase : vous n'avez jamais entendu ce disque. Malgré des proximités artistiques évidentes, le mélange des idées et la vision personnelle de Hakim sont assez forts pour l'emporter sur tout ça, et aboutir à un disque solide, dont les qualités d'écriture récompenseront les auditeurs capables d'endurer une prod souvent touffue et exigeante. Et vous pouvez écouter tout ça par là. Et pour une petite expérience live, vous pouvez réécouter son set au Picthfork Festival 2017 là.
Chicano Batman - Freedom Is Free (2017)
Pour terminer, un authentique album de soul-rock des grands espaces, celui des californiens de Chicano Batman. Ils savent convier en même temps les guitar hero, les hippies et les funkateers comme sur la superbe "Passed You By", véritable nouveau Woodstock à elle toute seule. A partir de là, tout va s'enchaîner avec une fluidité totale, de la pop post-Sam Cooke de "Friendship (Is A Small Boat In The Storm)" à la pop psychédélique brianwilsonesque de "Area C" en passant par le néo-Who (période mod) croisé avec Curtis Mayfield de "Angel Child" ou la soul jazzy et funky quasi afrobeat de "Right Off The Back".
Chicano Batman - Friendship (Is A Boat In The Storm) (2017)
Avec comme quasi tube "Freedom Is Free", qui devrait passer sur toutes les radios ayant un DJ compétent. Son énergie fun et communicative est présente également sur l'hispanophone "Flecha Al Sol". Et cette joie, cette célébration folle des musiques populaires (visible sur la pochette) est agréable de bout en bout car aérée par des moments de douceur purs comme le blues-pop de "Jealousy" ou l'interlude psyché-pop "La Jura (Preluda)" qui introduit la superbe "La Jura", une des meilleures chansons du disque, chantée en espagnole. Et souvent, c'est au coeur du même morceau qu'on passe d'une musique apaisée à un rythme funk appelant aux déhanchés, en passant par des passages soul-rock spirituels ("Run", "The Taker Story").
Chicano Batman - Freedom Is Free (2017)
Un album très vivant, organique, festif et profond à la fois, à écouter absolument. Par ici par exemple. Pour en savoir plus sur le groupe, un live dans la super émission Tiny Desk Concert et un autre sur la géniale radio KEXP :