Aujourd'hui je vous présente un EP découvert au hasard de Twitter, funNcrazy2Bme, de Paive. Pour faire court, c'est un mélange de pop, d'électronique et d'influences venues du hip-hop 2000's et qui ont changé la pop, l'électro, le rap et le rnb de l'époque (Neptunes, Timbaland...).
Paive - Meltdown (2020)
Vous pourriez penser à Nelly Furtado ou Madonna sur la géniale "Meltdown", et vous n'auriez pas tort (idem pour "Burn It", un peu MIA). Plus rock, agressive et dark, "Surrender" monte d'un cran la tension avant le crépusculaire "Paive Metal", hyperpop / future pop frontale à la Sophie / PC Music. Qui lui même s'enchaîne avec le très Charli XCX produit par AG Cook ou Dylan Brady -dans l'esprit- "Hard Pop Kiss".
Bref, c'est un excellent EP de pop électronique. Fun, abrasif, mélodique, rythmé et avec beaucoup de personnalité.
J'étais donc très heureux de voir qu'un nouvel EP était sorti. Aux premières écoutes, le ton estival, apaisé et pop de cet album m'a plutôt surpris (en comparaison à des projets plus électroniques, parfois torturés, en tous cas nocturnes, et presque violents pour les Pom Poms), mais au fil du temps l'ensemble sonne comme une suite logique de sa discographie, et une très belle évolution.
Kitty - Baby Pink (Clip, 2020)
Sur Charm and Mirror, les ambiances électroniques et acoustiques se côtoient et s'enrichissent mutuellement, sur des constructions plus pop, couplet/refrain, pour servir des mélodies accrocheuses calées sur des beats doucement électro et mises en son avec un esprit psychédélique soft rappelant souvent les Flaming Lips ("Baby Pink", "Bath Salts").
Kitty - Bath Salts (Clip, 2020)
Parfois, on entend un peu de la pop du début du siècle, à la Madonna période Ray Of Light ("Afterglow" et son beat post dance), parfois de la pop néo-psychédélique, aux parfums 60's et 70's qui ne feraient pas tâche sur un disque de rock indé de la dernière décennie, ou sur un Ariel Pink pour la démarche hypnagogique, fascinée par le passé mais résolument moderniste ("It Never Hurts"). Ce même esprit qu'on retrouve, avec des influences plutôt 80-90, sur un "12th House" aux sonorités post-vaporwave qu'on pourrait retrouver sur Electronic Gems.
Bref, c'est un EP absolument parfait. Mélodique, ensoleillé, produit avec un goût sûr, c'est tout ce que j'aime.
Le premier single, "Comment Est Ta Peine" donne le ton de ce Grand Prix. Biolay prend de l'ampleur depuis La Superbe, et la presse comme le grand public ont fini, à force de disques pop et personnels et de tournées bien remplies, par comprendre l'artiste et l'accepter comme la grande figure de notre paysage musical national qu'il est. Cette chanson, d'abord, est très accessible, accrocheuse voire tubesque. Populaire. Radiophonique. Ensuite, elle applique le credo "orchestre à la papa sur beat électro" qu'a théorisé ce fan de XTC, avec un mariage électro-rock pas si étrange pour un fan de la pop music anglaise en général et de sa scène pop-rockMadchester influencée par la house en particulier. Le tout sonne également "variété chic"à la Julien Doré ou Juliette Armanet, sorte de pop néo-80's de magazine, aux accents funky (on pense aussi à la French Touch et au Random Access Memories des Daft Punk).
Benjamin Biolay - Comment Est Ta Peine (Clip, 2020)
Et cette orientation est bien présente sur le reste du disque. Comme "Visage Pâle" et sa guitare insistante -un peu trop répétitive- assez typique de l'époque... Mais je chipote, le reste (texte, mélodie vocale, arrangements...) est brillant. Mention spéciale aux gimmicks (et au solo final) de synthés. Il y a quelques facilités inhérentes au style qui affadissent un peu les morceaux tels que "Comme une Voiture Volée", au refrain certes mémorable mais qui sonne un peu comme du BB Brunes période synthés (en étant un peu taquin). C'est quasi inintéressant sur "Grand Prix", très plate, et "Papillon Noir" peu inspiré, qui fait tourner en boucle une idée semi-intéressante façon Clara Luciani (j'ai rien contre elle c'est presque sympa, mais ses morceaux sont vraiment redondants, et trop scolaires : c'est vraiment ce que je reproche aussi à ce morceau de Biolay, il traine et boucle jusqu'à l’écœurement). Bon, et pour mentionner "Vendredi 12", il l'a déjà faite en mieux cette chanson façon Bashung aux cordes pincées, un peu jazzy, c'est pas nul mais pas mémorable du tout.
Benjamin Biolay - Visage Pâle (2020)
Le côté rock français (Saez, Noir Désir) d'"Idéogrammes" m'a fait un peu bondir à la première écoute, j'y entends un mélange de trucs discutables (le riff principal, bien gras) et de trucs géniaux (ce refrain qu'on voudrait reprendre en choeur dans une salle de concert ou un pub, ces cloches originales, ces cordes majestueuses, ce final rock orchestral ample et prenant). Au final, plutôt un bon morceau même s'il réveille chez moi quelques traumatismes musicaux (non désolé mais à mon humble avis, "un homme pressé" et "jeune et con" c'est naze, vous ne me ferez pas changer d'avis). C'est marrant, "Ma Route" me fait penser à du Renaud dans la diction en début de morceau, et au final le morceau se révèle très sympathique.
Bon, là vous devez vous dire que je déteste l'album à ce stade de la chronique. Certes, j'ai évoqué 3-4 morceaux pas passionnants, mais l'ensemble de ce que j'ai cité jusqu'à présent s'écoute tout de même très bien et il y a quelques morceaux vraiment très bons ("Comment est ta peine ?", "Visage Pâle", "Ma Route") et d'autres qui ont fini par être très attachants ("Comme une Voiture Volée", "Idéogrammes"), les autres étant loin d'être affreux et contenant de belles idées. Mais vous auriez surtout tort de penser ça, car toute la fin de l'album est absolument parfaite.
Benjamin Biolay - Où est passée la tendresse ? (Live France Inter, 2020)
Ca commence par un "Virtual Safety Car" quasi instrumental, aux influences French Touch et Julian Casablancas, ça enchaîne sur la funky "Où est Passée La Tendresse", la très chanson française "La roue tourne", sorte de suite lointaine à "Ton héritage", toutes très réussies : touchantes, dansantes, élégantes, mélodiques, ce sont de grandes chansons. Et puis il y a les deux dernières, deux de mes petits coups de cœur, "Souviens-toi l'été dernier", disco-funk sensuel à l'autotune séduisante (ça lui va très bien à Biolay), et "Interlagos (Saudade)" qui me prend à la gorge avec son riff bossa doux-amer, le chant féminin du refrain qui troue le coeur, et sa rythmique moderne hyper efficace. C'est mélancolique, sexy, ensoleillé, comme un "L'Anamour" moderne, comme un crooner produit par Polo & Pan ou Lewis Ofman. C'est magnifique.
Benjamin Biolay - Souviens-toi l'été dernier (2020)
Bref, à la manière de Volver, c'est un disque populaire, un peu inégal mais globalement moderne, accessible et pop, qui tire un peu dans plusieurs directions en même temps, qui offre quelques explorations bienvenues, quelques mélodies instantanément classiques, quelques textes bien sentis, et l'interprétation de Biolay, qui gagne en épaisseur et en charisme à chaque sortie. Un bel album, donc, dont les couleurs estivales font du bien en ce moment.
Benjamin Biolay - Interlagos (Saudade) (2020)
Mes morceaux préférés : Souviens-toi l'été dernier, Interlagos (Saudade), Où Est Passée La Tendresse, Visage Pâle, Comment Est Ta Peine, La roue tourne
Après son album VII (2014), très réussi, Teyana Taylor n'a pourtant pas atteint la reconnaissance qui lui était due, et il aura fallu qu'elle se fasse repérer par l'équipe G.O.O.D. Music de Kanye West, et que ce dernier lui fasse sur mesure un album foudroyant (K.T.S.E., en 2018) pour qu'une hype bien méritée entoure désormais chacun de ses pas. C'est donc conquérante que l'artistes aux milles talents (chant, auteure/compositrice, chorégraphie/danse, mannequin, actrice/réalisatrice) revient avec le colossal The Album, fort de 23 titre pour plus de 80 minutes de musique.
C'est sur la ligne entre le grandiose et l'intime que cet album excelle, comme lorsque l'"Intro", qui contient l'enregistrement de l'appel du médecin qui a guidé Taylor lors de l'accouchement à domicile de sa fille, se fond dans "Come Back To Me" où cette dernière, qui a depuis grandi de quelques années, chante entre sa maman, un couplet de Rick Ross impérial et une instru luxueuse et luxuriante. Ce morceau est impeccable, un vrai délice.
Teyana Taylor, Junie, Rick Ross - Come Back To Me (2020)
Le début de l'album est d'ailleurs irréprochable, à commencer par la délicate "Wake Up Love" (avec un couplet d'IMAN très proche du flow d'André 3000), puis la nu-soul funky, sensuelle et cosmique de "Lowkey" avec la déesse Erykah Badu. Il y a un petit quelque chose, une étincelle de génie, sur chaque titre. Sur "Let's Build", elle arrive à faire chanter Quavo de façon aussi surprenante qu'intéressante. L'instru "1800-One-Night", entre ses flashes de synthé percussifs et sa basse massive, fait sécréter une bonne dose de dopamine, "Morning" avec Kehlani est un gros banger rnb/pop, "69" un slow sexy addictif, et "Boomin" avec Future, Timbaland et Missy Elliott est un des meilleurs morceaux de l'ensemble. La suite est composée de très bons morceaux qui viennent diversifier le propos et montrer la versatilité de l'artiste, comme "Killa" en mode Afrobeats avec DaVido, "Bad" en mode dub, "Wrong Bitch" en rnb old school. A chaque fois, les instrus sont divines et transcendées par le chant de Teyana Taylor, qui montre là autant son talent pour les lignes mélodiques mémorables que l'élégance de ses performances vocales, toutes en retenue et en nuances au fil de ces titres qui évoquent amour, couple, famille et sexe avec brio. Un sans faute.
Teyana Taylor, Erykah Badu - Lowkey (2020)
Cependant, la deuxième l'album contient aussi quelques morceaux plutôt bons en eux-mêmes mais un peu en dessous du niveau général, tous enchaînés les uns aux autres, qui du coup ralentissent un peu le flow de ce long album. Je pense à l'enchaînement conséquent de ces morceaux : "Shoot It Up", "Bare It Up", "Lose Each Other", "Concrete", "Still", "Ever Ever", "Try Again", "Friends", "How You Want It". A l'inverse, les deux derniers morceaux avec Mike Dean et Kanye West à la prod ("Made It" et "We Got Love", ce dernier était sensé être sur la tracklist de Yandhi),et Lauryn Hill en feat, sont clairement à la hauteur. Et c'est quand même dommage quand dans ces 23 titres se cache un disque parfait de 14 morceaux et une solide mixtape de ses sessions de 9 titres, qui auraient par ailleurs gagnés à être écoutés à part.
Teyana Taylor - 1800-One-Night (2020)
Mis à part ce petit problème de longueur(s), ce disque est une petite bombe et j'ai vraiment été scotché par la personnalité des morceaux les plus réussis. Une vraie réussite, au final, et un impressionnant témoignage du talent de Taylor, qui a en plus su ici s'entourer des meilleurs pour achever sa vision d'un album grandiose.
Mes morceaux préférés : Come Back To Me, Lowkey, Let's Build, 1800-One Night, Boomin, Bad, Morning
Avec les Late Of The Pier, sous le nom Soft Hair en duo avec Connan Mockasin, ou en solo avec Inji, son album de 2015, Sam Dust alias LA Priest est un des rares artistes qui arrive à me toucher à chaque fois qu'il fait un truc depuis 10-15 ans, avec un petit truc en plus, un renouveau, tout en gardant sa patte électro-rock de weirdo magnifique. Ce dernier album, Gene, bricolé en grande partie sur des machines qu'il a lui même construites, continue sur cette lancée magnifique.
LA Priest - Rubber Sky (Clip, 2020)
Les guitares, noyées dans le chorus et quelques autres effets aquatiques, sont toujours en avant, appuyées par des basses bien rondes, des beats mécaniques, quelques synthés et bidouillages programmés bien sentis, et par cette voix qui est de plus en plus assurée et tente des choses avec ou sans effets pour l'habiller et la triturer. Le début de l'album est génial, avec "Beginning" comme mise en bouche pour installer l'ambiance et groover d'entrée de jeu, avant l'électro-rock funky et tubesque de "Rubber Sky", sorte de rêve humide de tout auditeur de Radio Nova (et de votre serviteur, par la même occasion), entre Prince, Metronomy, Sly Stone, dub et acid house revisitée façon dance-punk/nu-rave. Alors quand vient le single "What Moves", on est déjà cueillis, et sa pop-funk chaloupé et doucement psychédélique nous termine.
LA Priest - What Moves (Clip, 2020)
Il y a quelque chose de très intimiste, vivant, organique, isolé, presque champêtre ou bucolique dans cette musique. Les grésillements, la saturation, les choix de mixage, tout rend la prod pourtant en partie électronique plus vivante que la plupart de celles des groupes à guitare poussés par les grandes majors. C'est un disque de printemps/été, à la manière de quelques McCartney solo(RAM, McCartney I & II), ça s'entend très bien sur des titres comme le délicat interlude "Peace Lily", mais aussi sur la déchirante "Open My Eyes".
Le style unique de LA Priest est une sorte de synthèse bluffante entre des centaines de styles musicaux différents. Comment classer un morceau comme "Sudden Thing", avec un peu de soul, de jazz, des notes de blues psychédélique, de l'électronique... C'est hors du temps, c'est grandiose.
Plus identifiables, "Kissing of the Weeds" fait usage des machines (et du chant) avec une gourmandise et un style qui rappelle Thom Yorke, tandis que "What Do You See" commence franchement reggae avant de partir en complainte rock futuriste et de retourner à la case départ avec un clavier cheap.
LA Priest - Live From The Shed (2020)
Il n'y a pas d'album de LA Priest sans divagation électronique déconstruite, absurde, surréaliste et jouissive à la Mr Oizo sous acides, ici c'est "Monochrome" qui remplit à merveille ce rôle, suivie par le diptyque final "Black Smoke"/"Ain't No Love Affair".
Bref, vous l'aurez compris j'en attendais beaucoup et je n'ai pas été déçu. En plus de ça, les versions live de ces morceaux sont vraiment folles, et mon admiration pour Sam Dust atteint des sommets en ce moment.
A écouter absolument, sur Spotify ou Deezer par exemple
Ric Wilson est un rappeur de Chicago, qui a une affinité particulière pour les instrumentaux disco-funk. C'est donc assez logique qu'il se soit associé pour cet EP avec le génial Terrace Martin, multi-instrumentiste de talent qui a fait ses preuves en hip-hop, en jazz, en soul, en funk et même en musique classique. Vous l'avez probablement déjà entendu sans le savoir en collaboration avec Snoop Dogg, Kendrick Lamar, ou Herbie Hancock, entre autres.
Et cet EP est bluffant. Entre débuts du hip-hop période Sugarhill Gang, Snoop Dogg période "Sensual Seduction" et productions actuelles de la galaxie The Internet / Thundercat / Mac Miller / Stones Throw, le disque fait mouche d'emblée ("Breakin Rules"). La voix acide de Ric Wilson, quelque part entre Boosie Badazz et Lil Wayne, son timbre nasal, les légères inflexions autotunées, donnent beaucoup de charme et de personnalité à l'ensemble.
Ric Wilson & Terrace Martin - Move Like This (Clip, 2020)
Les glorieux ancêtres funk, de Bootsy Collins à Chic, sont évidemment partout en filigrane, tout comme leurs réécritures récentes par des gens comme Pharrell Williams ou Dâm-Funk (les géniales "Don't Kill The Wave", "Move Like This").
Le petit feat rnb avec BJ The Chicago Kid ("Chicago Bae") passe super bien, donnant un petit côté Don Toliver à la track, tandis que sur "Before you let go" avec Malaya et "Beyond Me" avec Kiela Adira évoquent les magnifiques collaborations de Tyler The Creator et Kali Uchis.
Bref, l'EP passe trop vite et on en redemande tant ce funk-rap discoïde est d'une fraîcheur et d'une qualité indiscutables.
Mes morceaux préférés : Breakin Rules, Don't Kill The Wave, Move Like This
Yazmin Lacey est une chanteuse soul basée à Nottingham (Angleterre), et ce Morning Matters est son troisième EP en 3 ans. Il a été co-réalisé à l'aide de Moses Boyd (production, batterie), mais aussi des membres de l'Ezra Collective, Femi Koleoso (batterie) & Ife Ogunjobi (trompette), ainsi que Sarah Tandy (piano) et Jordan Hadfield (claviers, basse, guitare) entre autres.
C'est un magnifique EP, pile entre nu-soul ("Own Your Own") et jazz ("Morning Matters", merveilleuse). Les ambiances sont installées tranquillement, les grooves laid-back, les arrangements doux, cotonneux. On a également sur "Lately - Interlude" une production assez psychédélique/progressive, agrémentée de breakbeats funky très en avant. Ambiance délicatement psyché qui se poursuit sur "Morning Sunrise", pile entre soul classique et rnb moderne, et "Not Today Mate", avec un Dilla Beat qui sonne encore plus moderne car proche des héritiers musicaux de J Dilla qui font notre bonheur ces dernières années (The Internet, Thundercat...).
C'est un EP assez parfait dans son genre, et je vous en recommande franchement l'écoute. D'un point de vue technique, c'est irréprochable, Lacey est une chanteuse ultra talentueuse et ses musiciens sont des incroyables. Les compositions sont mémorables, et l'ensemble est produit et arrangé avec beaucoup de goût. Foncez écouter ça !
Vous connaissez peut-être notre affection particulière pour Sébastien Tellier, et n'êtes sans doute pas étonné.e.s de voir son nom au dessus de cette chronique. Je considère son dernier "vrai" album solo L'Aventura (2014) comme un chef-d'oeuvre et un des meilleurs disques de la décennie passée, un de mes préférés en tous cas. Vous avez peut-être tiqué, car 2014, ça remonte, mais entre temps il a été plutôt productif, sur pas mal de bandes originales, dont la géniale BO de A Girl Is A Gun, mais aussi en collaboration avec l'album homonyme de Dita Von Teese (2018) ou l'EP de son groupe électro-pop expérimental Mind Gamers (2017).
Et il est surtout devenu papa, deux fois, et c'est un peu l'objet de ce disque. Il le dit lui-même, sa paternité l'a "domestiqué" (d'où le titre de l'album, apparemment soufflé par Sofia Coppola). Selon ses mots, il est passé d'un monde de nuit, de drogues et d'alcool aux tâches ménagères et à l'éducation de ses rejetons. Mais il y a trouvé son bonheur, dans ces petites tâches simples du quotidien, et il a choisi de les sublimer à travers ce disque, tant dans l'album que dans les visuels, tout en y ajoutant son décalage tendre et son humour millième degré. Au passage, la promo de ce disque lancée juste avant le confinement tombait à pic pour cette période qui fût fatalement très domestique pour beaucoup.
Sébastien Tellier - A Ballet (Clip, 2020)
Musicalement, c'est très propre, sans mauvais jeu de mots (c'est voulu d'ailleurs). Une sorte d'électro-pop très froide, très clinique, presque hygiéniste, entre classe et kitsch, entre revival des musiques électroniques des années 80, 90 voire début 2000. L'album a été annoncé par le clip de "A Ballet" ("ballet", "balais", vous captez ?), dans lequel on voit Tellier déhambuler entre des gants, des jouets, un évier... et chanté d'une voix ultra-modifiée sur une prod entre easy listening de restau chicos (avec nappes de synthé new age et saxo lointain), 808 State et beat trap. Cette fameuse voix, il va falloir s'y faire, car c'est une constante du disque. Tellier explique qu'il a toujours voulu faire un album avec une voix chantée très aigüe, mais qu'entre son timbre naturel et ses excès passés, ce sont plutôt les graves qui se portent bien ces derniers temps lorsqu'il chante. On le devine également plutôt friand des vocalises vocodées de Kraftwerk et Daft Punk (avec lesquels il a beaucoup bossé), ainsi que de la talk box de Stevie Wonder ou Zapp & Roger, et même de l'autotune/melodyne dans le hip-hop (de la trap US à nos français de PNL en passant par Frank Ocean), et les effets utilisés ici, dans leur rendu, oscillent entre toutes ces choses et les combinent.
Sébastien Tellier - Stuck In A Summer Love (Clip, 2020)
Sur une néo-French Touch langoureuse et mélancolique, "Stuck In The Summer Love", Tellier revient presque aux épopées synthétiques de Sexuality (2008). Avec un petit côté électro-funk kitschouille en plus, "Venezia", enregistrée à Venise avec Philippe Zdar avant le décès de celui-ci, continue dans cette lancée électro-pop revivaliste "à la française" et c'est très réussi et plaisant. En revanche, on commence un peu à sentir un côté un peu creux, tant dans la musique que les thèmes abordés, un peu trop dans l'ironie et les (auto)références à outrance. C'est confirmé par les titres suivants, qui sont souvent bons ("Domestic Tasks", "Oui") mais quand même en dessous des premiers titres de l'album ("Won", "Atomic Smile"), qui déjà souffraient de ce côté un peu trop léger. "Hazy Feelings" s'en sort un peu mieux, en assumant davantage plus son côté presque potache d'hommage exagéré à l'électrofunk 80's, elle procure davantage de fun.
Sébastien Tellier - Hazy Feelings (2020)
Ce disque un tout petit peu creux, un peu moins marquant et touchant que d'habitude, reste tout de même très plaisant, a le mérite de la cohérence artistique totale, tant dans la direction artistique de la musique (des voix aux prods) que des visuels, et peut encore potentiellement se révéler aux réécoutes. A découvrir tout de même.
Parmi les nombreuses disparitions ayant touché le monde de la musique ces derniers temps -en grande partie dues au Covid, mais pas que- celle de Moon Martin est un peu passée inaperçue pour beaucoup. C'est vrai que l'énigmatique rockeur, champion de la power pop 80's, n'est pas le plus connu des musiciens non plus même s'il a quelques succès populaires à son actif, et qu'il flotte autour de lui une atmosphère de mystère rock'n'roll.
Sans avoir l'aura d'un Roy Orbison par exemple, et sans non plus avoir uneedémarche totale à la Kraftwerk (gesamtkunstwerk diraient certains), l'association entre un look bien identifiable et un style musical marqué, sans tomber dans le gimmick a participé à une certaine mystique autour de lui
(NB : je tiens à préciser que c'est rigolo parfois le gimmick et que je n'ai rien contre tant que ça ne nuit pas au contenu s'il y en a)
Bref, tout ça pour introduire ce morceau, et pour lier le personnage à l'aura de mystère, la fascination que "Bad News" engendre immédiatement, son ambiance brumeuse, marécageuse, qui m'a toujours évoqué un bayou de nuit, impénétrable, où la vision se perd dans le brouillard épais et les marais insondables. Mais le morceau pourrait tout aussi bien évoquer une ruelle glauque éclairée par des néons, une boîte de nuit, ou tant d'autres choses. Elle a en tous cas un côté visuel, presque cinématographique dans son ambiance, elle est en tous cas terriblement évocatrice. C'est ce qui participe à son charme unique et en fait, dès la première écoute, un classique assez incontestable.
Tout ça est rendu possible par une maîtrise totale de son art : savoir faire monter la sauce, installer une ambiance d'abord avec le minimum : tout est métronomique, de la ligne de basse au beat en passant par le riff de boogie étouffé. Quelques éclaboussures de synthé de bar à cocktail pour habiller le tout, une voix claire, parfois rauque, mais très propre dans le falsetto. Sans âge, presque bluesy. Et puis ce riff qui s'intensifie sur le refrain avec cette guitare qui s'excite, cette batterie qui s'autorise quelques roulements... C'est toute la science de l'efficacité power pop qu'on a là, synthétisée en un titre, mais sans le côté glam, exubérant du genre, troqué ici pour l’intrigante ambiance de nuit sans lune qui en fait tout le sel.
Ce morceau, que j'ai en 45tours depuis un moment, est probablement un des premiers morceaux qui m'a marqué enfant, en tous cas un de mes plus vieux souvenirs musicaux de radio. Un exemple parfait de l'existence de ce "petit truc en plus" qui faire d'une bête chanson un truc immortel, une preuve que la musique peut avoir une résonance inouïe en chacun de nous. Elle m'a probablement ouvert quelques portes en m'exposant à quelques références musicales bien senties (power pop, new wave côté rock voire glam rock, "Riders On The Storm" des Doors, boogie, que sais-je...), et elle a en tous cas participé à éveillé mon intérêt pour la Pop, le Rock, la musique de manière générale. Et pour ça, je voudrais rendre hommage à Moon Martin, non pas de façon très originale avec une chanson que personne ne connaît, mais de façon très personnelle tout de même en réécoutant ce "Bad News" qui m'a touché, et accompagné de plus ou moins loin depuis des années.
ARTHUR, que vous avez peut-être déjà croisé ici (mon album de l'année 2018, et quelques uns de mes EPs préférés de ces dernières années, c'était déjà lui), propose aujourd'hui un nouvel album, Hair Of The Dog, dont je vais vous parler avec plaisir aujourd'hui. Au-délà du titre, c'est également une suite musicale directe à Woof Woof (2018), avec un côté encore plus concis, direct, pop et maîtrisé tout en allant plus loin sur certains aspects expérimentaux de production.
Très bon exemple de cette démarche, le single "Feel Good" commence avec une intro percussive qui pose l'ambiance avec un sound design particulièrement intéressant avant d'apporter une mélodie pop immédiate comme du Beach Boys, mais traités comme chez Animal Collective période Centipede Hz ou Painting With. On a tout : la mélodie immédiate, les gimmicks accrocheurs des arrangements, le rythme entraînant, mais tout celà est agrémenté d'éléments dissonants, de sons et d'effets de production très travaillés et extraterrestres, mais sans trop en faire et en préservant le côté pop du morceau de base. C'est un peu la suite logique de la lignée qui part de glorieux aînés 60's (Beatles psyché, United States of America, Fifty Foot Hose, Silver Apples, Residents...) en passant par les Flaming Lips (avec Dave Fridman et Mercury Rev) puis MGMT, pour aller jusqu'à Connan Mockasin.
ARTHUR - Feel Good (2020)
Beaucoup de ces morceaux sont assez courts et se fondent les uns dans les autres, formant une suite, une sorte de mini symphonie électro-pop psyché, comme si Brian Wilson était un enfant des 90's biberonné à Kid A et MGMT ("Fatalist"/"I Don"t Want To Talk To You"/"Epic"). Et dans l'ensemble, on a malgré tous les effets psyché et électroniques une certaine retenue dans la production qui rend les morceaux plus lisibles, pop et accessibles ("William Penn", "You Are Mine").
D'ailleurs, une certaine idée du songwriting pop-rock indé 90's, de Elliott Smith à Daniel Johnston, est également présent en creux, comme sur "I Don't Want To Talk To You" ou la très Lips (au sens large, avec des influences des Lips des débuts 80's plus rock indé jusqu'à la période électropop) "Fix", et ça n'est pas si étonnant lorsqu'on repense à l'influence de Pavement sur Animal Collective (et sur "Simple Song" ici). Pour la période, les influences cartoon post-Residents rappellera aussi aux 20-30 ans la période des cartoons délirants des Nickelodeon et Cie des années 90-2000.
ARTHUR - Fix (2020)
Quelques éléments nouveaux viennent nourrir la musique d'ARTHUR, et des éléments nu-disco/chillwave à la Neon Indian ou Saint Pepsi, mais aussi jazz-funk, viennent ponctuer la très bonne et assez pop "No Tengo". On a même un couplet rap très cool de Caleb Giles sur la belle "Something Sweet". Les sonorités sont donc variées, mais les ambiances également, puisqu'elles sont tour à tour surréalistes, joyeuses, joueuses, ironiques, mélancoliques, souvent un peu tout en même temps ("Biz").
Je l'ai évoqué, ARTHUR sait prendre le temps d'instaurer une ambiance malgré une prime à la concision. Par exemple, la géniale "8 Melodies", qui ouvre le disque, prend vraiment le temps de la mise en place en ajoutant des couches d'arrangements pop délicieux avant d'introduire le chant en fin de morceau pour une conclusion d'autant plus savoureuse. Et comme je l'ai également suggéré, l'album est extrêmement bien construit et fluide, avec des morceaux qui partent du précédent et amènent au suivant, l'album prenant en ampleur à chaque transition ("Man Has Made Himself" qui ouvre sur "Fix", etc...).
ARTHUR - 8 Melodies (2020)
En fin de compte, même si Hair Of The Dog n'a pas pour lui l'effet de surprise à couper le souffle qui accompagnait les premières sorties d'ARTHUR, et qu'on est désormais en terrain connu, il continue à émerveiller tout autant avec ce deuxième long format hyper maîtrisé et totalement dingue à la fois, aussi profond que fun, aussi pop qu'expérimental, et c'est une vraie prouesse artistique.
Mes morceaux préférés :8 Melodies, Feel Good, I Don't Want To Talk To You, Fix, William Penn
Alors que côté nouveautés musicales qui nous ont excitées, c'était plutôt calme depuis le début 2020 malgré quelques excellentes sorties dont on a parlé sur ce blog, la période épidémique que nous vivons a encore diminué cette frénésie de sorties et c'était un peu le calme plat, malgré un temps accru pour l'écoute. Peut-être qu'on n'a pas assez fouillé, peut-être aussi que ça nous a permis de retrouver quelques classiques personnels et de réécouter quelques oldies ressorties de l'étagère. En revanche, depuis 2 semaines, il y a comme une accélération, un genre de déconfinement de l'industrie musicale qui accompagne les premières sorties masquées de ce printemps très bizarre.
Un des premiers disques dont je vais vous parler ici, c'est le disque de confinement de Charli XCX, How I'm Feeling Now. Mais d'abord un peu de contexte. Charli avait un album dans les dernières finitions en début d'année, prévu aux alentours de cet été, pour faire suite au triomphe de Charli, sorti l'an dernier. Elle avait également fait part de son souhait, en parallèle de ce gros album de major assez cadré, et qu'on imagine assez massif dans son ambition et son envergure, sortir au cours de l'année un autre long format plus spontané avec ses collaborateurs habituels, dont AG Cook de PC Music.
Charli XCX - forever (Clip, 2020)
Mais ce plan s'est, comme beaucoup, heurté au coronavirus. Bloquée dans sa maison de location aux USA, elle décide de prendre le temps pendant son confinement de faire cet album spontané, pour documenter cette période étrange plus trop en phase avec le "gros" album déjà prévu, et annonce un titre et une date, le 15 mai, au début de la période de confinement, en partant de rien. Elle envoie des mails à ses collaborateurs, reçoit des prods, bosse dessus, sonde Twitter pour les titres et les artworks, travaille d'arrache pied, et finalement, le jour voulu, l'album sort.
Côté textes, c'est beaucoup influencé par son couple. Se retrouvant bloquée avec son copain, avec lequel elle avait toujours vécu à distance, dans une relation qui semblait selon elle touchée à son terme, la période a servi de révélateur, et le couple s'est beaucoup rapproché (cette situation fera écho à pas mal de monde, ça a été quitte ou double pour de nombreux jeunes -ou pas d'ailleurs- couples). Ça parlera donc beaucoup d'amour, de l'euphorie d'une relation épanouissante qu'on sent s'approfondir et qui éclot au jour le jour. Des textes légers et spontanés qui vont avec le côté frais et libre de l'album, conçu au final comme une mixtape improvisée au fur et à mesure. Evidemment, le contexte d'isolement et de pandémie jouera un peu sur les thèmes abordés, et l'esthétique do-it-yourself et post-internet des visuels également.
Charli XCX - pink diamond (2020)
Côté musique, on retrouve à la prod quelques habitués, dont AG Cook dont on a parlé ci-dessus et Dylan Brady des 100gecs, et quelques autres dont BJ Burton et Palmistry.
Côté résultat : c'est exactement ce qu'on aurait pu en attendre. Une série de bangers sans prise de tête, aussi accrocheurs qu'abrasifs, aussi légers qu'expérimentaux. La magie du gang PC Music est toujours là, et accouche de quelques uns des meilleurs morceaux ici : le saturé et percutant "Pink Diamond", la magnifique "forever", une énorme claque musicale douce-amère, à la fois tubesque et intime, tout en tentant des trucs, et on ne se lasse pas de la réécouter en boucle. Un des singles qui m'a le plus retourné la tête ces derniers temps.
On a également dans le rayon tubes "claws", très 100gecs dans l'esthétique, très fun dans l'utilisation des effets sonores et des percussions. "i finally understand" est une belle relecture de l'électro anglaise façon breakbeat / drum'n'bass etc, avec un bon petit accent british pour accentuer la diction. "7 years" sonne un peu plus datée mais reste très sympathique dans un style électro-pop à paillettes.
Charli XCX - claws (Clip, 2020)
Le rush d'adrénaline viendra quant à lui avec la montée euphorisante de "party 4 u", qui enchaîne sur un duo "anthems"/"visions" qui claque des culs et va dans le sens de mon ptit pari perso sur le futur proche de la pop : le prochain revival sera celui des musiques électroniques des années 90 et 2000 . C'est déjà enclenché et vous ne pouvez rien y faire, remballez le bon goût au placard, ressortez les CD 2 titres des Benassi Bros et Cascada, votre meilleure casquette Fun radio et préparez-vous.
Quelques tracks sont aux premières écoutes un peu moins originales ou maquantes, mais solides, comme "detonate" qui tourne un peu en rond en début de morceau avant une conclusion très réussie. Juste après, "enemy" est un peu au-dessus, sorte de mix entre emo-trap et retrowave, le tout remixé façon PC Music. De même, "c2.0", sorte de relecture/remix de "Click" (présente sur Charli) arrive à titiller les circuits de récompense sans pour autant réinventer la roue.
Moins bien fini que Charli -et c'est normal- cet album/mixtape de confinement est tout de même une bonne petite sortie qui fait plaisir, dans la lignée de Vroom Vroom, Number 1 Angel et Pop 2, et qui, sans être un chef-d'oeuvre incontestable, continue d'installer Charli au sommet de la pop mondialisée et apporte un peu de fraîcheur au paysage.
Mes morceaux préférés : Pink Diamond, forever, claws
Aujourd'hui, je vous propose de réécouter un superbe single de disco-funk, qui a été numéro 1 des classements dance en 1980, mais trop peu reconnu et ressorti ces derniers temps, "Can't Fake The Feeling" de Geraldine Hunt. Si vous êtes amateurs de Chic ou des Crusaders, ça va vous plaire croyez moi.
Cette guitare à la Nile Rodgers (avec un très court solo final), cette basse bondissante soutenue par un beat pas trop écrasant (petite mention aux délicats handclaps), ces petits claviers jazzy et puis cet orchestre qui soutient le tout et lui donne une ampleur : tout ça forme un tapis magnifique pour la voix impériale de la diva et a joliment traversé les années.
En des circonstances tragiques, puisque Dave Greenfield nous a quittés cette semaine, je me suis repassé Feline (1983), l'album des Stranglers qui tourne le plus chez moi (je m'étais mis à pas mal le réécouter ces derniers mois). Les choeurs et surtout les claviers de Greenfield hantent ce disque particulier, leur 6e album, leur plus accessible alors puisque les anciens punks avaient déjà bien entamé leur mue pop. C'est un disque continental, européen, sophistiqué, naviguant entre guitares acoustiques chaudes et sensuelles, évoquant souvent l'Espagne, la France ou l'Italie (on a également des formes anciennes ou en tous cas non-rock de musiques, comme la valse, la chanson folk de ces pays ou le tango, qui sont évoqués) et synthés & beats au son froid, plus proche du rock synthétique allemand et de la coldwave anglaise.
The Stranglers - Midnight Summer Dream
Ce mélange fait des étincelles dès les premiers titres : "Midnight Summer Dream" éblouit d'entrée avec ses accords intemporels, sa guitare sans âge, son synthé de papier glacé et son chanté parlé classe, on se croirait presque chez Roxy Music. Porté par une section rythmique post-punk et magnifié par une guitare et des claviers hispaniques, "It's A Small World" est un autre parfait exemple de la direction artistique du disque, avec là encore une diction très classe du chant et des chœurs délicats. Plus ouvertement rock, power pop et new wave, "Ships That Pass In The Night" se permet tout de même quelques détours vers le Brésil et le Mexique, tout comme la merveilleuse "Let's Tango In Paris" qui, vous l'imaginez bien, fait pas mal voyager. "Blue Sister" fait la même chose avec brio, oscillant entre pop aux influences très hispanique et post-punk à la New Order des débuts.
The Stranglers - European Female
Le morceau le plus évident ici, c'est probablement "The European Female (In Celebration Of)", parfaite rencontre entre la pop synthétique des nouveaux romantiques anglais, le délicat détachement à l'allemande, et une certaine idée de la chanson d'amour façon Europe du Sud, chaude et sensuelle. Avec son rythme mécanique, sa basse doucement funky, ses synthés simples et ses choeurs féminins, on pourrait presque croire que "Paradise" est un morceau du dernier Baxter Dury ou Metronomy, mais ce morceau décidemment en avance sur son temps est bien du Stranglers. A noter, le chant masculin évoque tour à tour David Byrne période Fear Of Music des Talking Heads, et les Pet Shop Boys pour la partie plus chantée parlée, avec un effet "vieille radio" à la Gorillaz : tout ça pour dire que ça ne manque pas d'idée puisqu'une partie de ce que je viens de citer n'était pas encore sorti.
The Stranglers - Paradise
On a des textures proches du jeu vidéo (ou de Yellow Magic Orchestra au choix) dans l'également excellente "All Roads Lead To Rome". Enfin, l'album se finit sur la très riche "Never Say Goodbye", au parfum tour à tour jazz caribéen et folk version psychédélisme anglais.
L'album en tant que tel est un pur chef-d'oeuvre, chaque morceau est mémorable, unique, et la direction artistique du groupe sur Feline est vraiment quelque chose d'assez inclassable et difficile à réduire, assez peu explorée en vérité (à part Roxy Music, je ne vois pas de comparaison directe à faire). La réédition CD et les versions streaming proposent pas mal de très bons bonus, quelques morceaux qui auraient pu être dans la tracklist tellement ils sont chouettes, comme la douce "Savage Breast", la proto-John Maus"Pawsher".
The Stranglers - It's A Small World
On a également quelques curiosités comme "Permission", qui traite le tango comme la dub traite le reggae, "(The Strange Circumstances Which Lead To) Vladimir And Olga" quelque part entre musique baroque, Wendy Carlos et Jean-Jaques Perrey,avec quelques influences russes. Et puis il y a également l'abstraite "Aural Sculpture Manifesto" avec sa déclamation poétique sur un tapis de bruitages électro qui finit en synthé bien pompeux/baveux. Et enfin, des versions live ("Midnight Summer Dream / European Female"). Plutôt intéressants pour des bonus tracks.
Vous l'aurez compris à ce stade, Feline est un classique personnel, une oeuvre vraiment unique dans son mélange de sonorités et sa sensibilité, magnifique, délicate, et inégalable dans son genre, composée uniquement de morceaux parfaits et marquants, et je vous recommande chaudement de la (re)découvrir.
Little Richard est malheureusement le plus récent d'une liste bien trop longue à mon goût de musiciens géniaux qui nous quittent en ce moment... Trop peu cité, il a pourtant probablement plus apporté à la musique qu'Elvis Presley (que j'adore par ailleurs), et il est probablement au chant et au piano ce que Chuck Berry a été à la guitare : le daron du rock. Mais pas que, puisque de la soul au gospel, il a eu une seconde carrière assez riche (même si je ne la connais que plus fragmentairement, de même que sa vie assez romanesque : il a été pasteur ou un truc comme ça après ses excès 50s).
Little Richard - Rip It Up
Ses hurlements saturés flamboyants et sexuels, sa voix rauque passant du grave aux aigus irréels, son piano martelé, son énergie scénique urgente ont autant marqué les Beatles, les Stones, T.Rex... (et donc la pop et le rock), que les Sonics et Motörhead... (et donc le rock garage et le punk) et Otis Redding, James Brown ou Prince... (et donc la soul et le funk). C'était un géant, inégalé dans son genre. Le Prince des années 50 en somme, avec 10 ans d'avance sur tout le monde. On dit souvent que les Beatles ont apporté la couleur au rock en noir et blanc d'Elvis, mais pour moi elle était là bien avant, elle était dans les chansons d'un Little Richard exubérant, maquillé et charmeur.
Little Richard - She's Got It
J'y suis venu à 14-15 ans, notant négligemment son nom sur une feuille de brouillon pour aller l'écouter plus tard comme j'en avais l'habitude, sur une liste aux côtés de Creedence Clearwater Revival, tous deux régulièrement cités par Stephen King dans ses bouquins (notamment dan Ça). Je me souviens précisément de m'y être mis, tard un soir, et d'avoir appuyé sur play sur le fameux best of à la pochette rose (ci-dessus) sur Deezer à l'époque. Et d'avoir été immédiatement scotché, soufflé, j'étais à la fois hébété et euphorique. Le lendemain, je pris mon vélo pour foncer au centre culturel du coin, à peu près 20 bornes aller-retour, et je trouvais comme par miracle ce même best of (bon ceci dit ça m'étonnerait pas que ce soit son plus vendu c'est pas totalement un hasard). Il ne m'a plus quitté depuis.
Little Richard - Lucille
Envoyons nous quelques unes de ses chansons à plein volume pour honorer sa musique et la faire découvrir à tous ceux qui sont passés à côté. Un peu de rock bien sexuel, ça ne peut que faire du bien à l'humanité.