Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

jeudi 28 décembre 2017

Top album 2017 d'Etienne

Fin d'année oblige, je suis fier de vous présenter mon top purement subjectif de cette année 2017. J'ai ici rassemblé les 20 disques qui ont le plus tourné sur ma platine ces 12 derniers mois. 2017 fut d'un cru particulièrement somptueux, tout particulèrrement en jazz et hip-hop avec des révélations tels Alfa Mist ou Numbia Garcia, mais aussi des grands noms comme Kendrick Lamar ou Tyler, The creator, qui ont su confirmer une nouvelle fois leur génie. Le rock indé n'a pas été en reste avec son éclectique chef de file Mac Demarco, mais aussi King Gizzard & The Lizard Wizard et son marathon de 5 albums. Il y aurait tant d'autres albums et artistes exeptionnels à mettre en avant, mais voici ma discothèque idéale de 2017.


1. Alfa Mist - Antiphon

Voici ma claque musicale de cette année 2017 avec l'artiste anglais Alpha Mist, mi-jazzman, mi-rappeur, pianiste et beatmaker à la fois. Il réussit à faire cohabiter avec génie un hip-hop virtuose et un jazz qui n'a jamais été aussi actuel.
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2. Thundercat - Drunk

Entre jazz, funk, soul et une pointe de prod' 80's, Thundercat tisse avec Drunk un album ambitieux et passionnant. Qu'on se le dise, ce mec est un véritable génie. Alors foncez (ré)écouter cette bombe remplie de pépites ! 
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3. Anti-Lilly & Phoniks - It's Nice Outside

Après un génial Stories From The Brass Section paru en 2014, le MC Anti-Lilly et le beatmaker Phoniks ont repris ensemble les chemins des studios pour nous pondre un album absolument monstrueux. Les samples jazzy de Phoniks, portés par des beats aussi simples qu'efficaces, créez un paysage doux et mélancolique pour accueillir le très 90's flow d'Anti-Lilly. Un retour aux sources remarquable, tranchant avec la violence de la Trap Music largement en vogue ces dernières années dans le rap US.
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4. Mac Demarco - This Old Dog

Avec cet album, le joyeux trublion canadien atteint la perfection d'un style qu'il peaufine depuis maintenant 4 ans et 3 albums. Fort de ses arrangements guidés par une quête de l'essentiel, sa composition s'y est épurée pour atteindre la quintessence d'un univers loufoque et singulier où le chorus est roi. Difficile de parler d'un album de maturité, mais c'est indéniablement la fin d'un cycle. 
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5. Tyler, The Creator - Flower Boy

Tyler a incontestablement tué le game cette année avec son chef d'oeuvre Flower Boy, qui l'établit plus que jamais en poids lourd du rap US. Avec ses beats venu d'une autre galaxie, ses samples d'une fraîcheur printanière, sa panoplie de feat et son flow inimitable, il restera un album d'anthologie. 
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6. Nubya Garcia - Nubya's 5ive

Si il en fallait encore une preuve, cet album hors du commun composé par la saxophoniste Nubya, montre avec insolence la position dominante de Londres dans le paysage jazz actuel. Là encore, le jazz se fait groove et ose des mélanges détonants avec le hip-hop, la samba et des inspirations africaines marquées. C'est clairement un indispensable de 2017! 
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7. King Gizzard & The Lizard Wizard - Flying Microtonal Banana 


Les australiens de King Gizzard & The Lizard Wizzard ont commencé l'année en folie avec ce Flying Microtonal Banana, premier d'une incroyable pentalogie de 2017. Ils y déploient avec aisance toutes les possibilités offertes par leurs instruments microtonaux. Transportées par un rock psychédélique effréné, les mélodies nous embarquent tout autant aux confins de l'Orient, qu'en Afrique de l'Est des 70's.  
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8. Nit - Dessous de Plage

Je vous avais déjà fait part ici de la grosse pépite confectionnée par ce producteur parisien. Je dois vous avouer que mon engouement pour Dessous de Plage n'a pas faibli depuis. Cet Ep fait véritablement parti des albums remarquables de 2017 et ne demande qu'à être connu d'avantage ! 
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9. Homeshake - Fresh Air

L'ex-guitariste de Mac Demarco a cette année encore fait beaucoup de bruit avec un album au sommet de son art. Comment ne pas craquer pour la sensibilité de sa musique pop électronique imprégnée de RnB ? 
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10. Ghost Culture - Nucleus EP

Le très recommandable label Phantasy dirigé par Erol Alkan (Daniel Avery, Conan Mockasin) a cette année encore frappé très fort avec la sortie de cet Ep marriant avec subtilité l'énergie d'une techno bien cognée et des inspirations acides 90's. On retiendra l'énorme Coma qui domine incontestablement les 5 titres.
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11. Calvin Harris - Funk Wav Bounce Vol. 1

Oui, un album de Calvin Harris dans un top de l'année c'est possible ! Sur le blog, nous avons pris un grand bain de soleil et de groove avec le 5ème album du célèbre producteur anglais. Même si nous ne doutions pas du génie du mannequin depuis son premier et excellent album I Created Disco de 2007, il aura fallut subir 10 ans et 3 albums de hit 50 avant de revoir son talent pointer le bout de son nez. Pour ça, il s'est paré de la meilleur guest list du millénaire, allant de Mr featuring, j'ai nommé Pharrell Wiliams, à Frank Ocean, Schoolboy Q, Young Thug, Future, Snoop Dog, John Legend, Nicki Minaj, ou encore Katy Perry
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12. Kendrick Lamar - DAMN.

Si vous suivez ces lignes depuis quelques années, vous connaissez très probablement notre passion pour ce prodige du rap West Coast. Difficile donc d'avoir un avis objectif sur son 5ème album, quand le coeur parle. Pour autant, même si il n'atteint pas l'impact d'un Pimp In A Butterfly,  DAMN a été une grosse claque. Ridant sur la vague Trap qui anime le milieu hip-hop depuis 2-3 ans, il prouve l'étendue de son talent et sa capacité à se renouveler sans cesse. Pour écouter : Deezer, Spotify
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13. Antibalas - Where The Gods Are In Peace

Cela faisait 5 ans que le plus nigerian des groupes de Brooklyn n'avait pas sorti d'album. Alors même si entre temps leur présence au sein de la comédie musicale Fela!, qui rendait hommage à leur grand mentor, fut remarquée, l'attente semblait s'éterniser. Nous voilà combler avec ce très humble Where Gods Are In Peace qui perpétue, dans la plus grande tradition, l'héritage afro-beat et son déluge de cuivres et de groove orgasmique. 
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14. Lewis Ofman -Yo Bene

Cet Ep c'est un gros kiffe de ce blog, un pêché mignon que nous n'avons pas manqué de vous vanter copieusement. C'est aussi l'immense honneur d'un entretient avec Lewis Ofman qui fut un des moments fort de notre année et que je vous invite bien sûr à (re)découvrir.
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L'interview


15. Renart - Fragments Séquencés

Entre ambient, musique expérimentale et une goute d'acid, le génialissime prodige de la techno française a sorti une véritable perle sur le très bon Cracki records. Si vous ne prenez pas peur à la première écoute quelque peu indigeste, alors vous pourrez embarquer dans l'univers fantasmagorique de ce sublime et ténébreux album. Je vous conseils tout particulièrement le single Terreur sur la Ville.
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16. The Drums - Abysmal Thought

Le groupe originaire de Brooklyn, tout comme Antibalas cité ci-dessus,  sonne toujours autant british, s'inscrivant dans la droite lignée de leur post-punk de branleurs mélancoliques. Il n'est ainsi ni un album majeur, ni un album mineur dans leur discographie, juste un bon Drums de plus que l'on se réécoute quand notre humeur et au "triste et beau" comme dirait Baudelaire.
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17. King Gizzard and the Lizard Wizard - Polygondwanaland

Voici le deuxième King Gizzard de mon top et quatrième de la pentalogie 2017, rien que ça ! Il faut dire que les australiens ont accomplis des merveilles avec ce marathon-studio, réussissant à se renouveler sur chacun. Là encore, leur utilisation du microtonal est époustouflante. Les inspirations y sont plus post-punk, épurant l'orchestration pour un rendu plus tranchant.
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18.  Jakob Ogawa - Bedroom Tapes

L'indie pop du très cool norvégien Jakob Ogawa a cette année ravi notre appétence chill avec ce 5 titres et son énorme Let It Pass ; un artiste à suivre attentivement. 
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19. How To Disappear Completely - Mer de Revs II

Un remerciement spécial à l'équipe d'ingénieurs en charge des recommandations YouTube pour cette découverte. Le nom du groupe comme celui de l'album sont assez explicites sur l'univers distillé par cette ambient music. Mon petit conseil pour l'écouter, se poser vers 0h-1h dans un fauteuil, un lit, un canap' et se laisser dévorer par la musique alors que Morphée se fait pressante. 
Pour écouter : Bandcamp


20. Flamingosis - A Groovy Thing

Le titre est génial et mérite à lui seul la place de cet album dans ce top. Et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il ne fait pas dans publicité mensongère. Ce mixe ultra vitaminé de samples à foison, tous aussi sucrés les uns que les autres, vous fera revivre d'une nouvelle jeunesse l'épopée soul, disco et funk des 70's-80's, le tout dynamité par de discrets mais efficaces beats de hip-hop maîtrisés à la perfection. Alors pas besoin de baguettes et encore moins de pincettes pour savourer, que dis-je gloutonner, ce festin de groove.
Pour écouter : Bandcamp, Spotify, YouTube


C'est l'occasion pour moi de vous fêter à tous de joyeuses fêtes de fin d'année et mes meilleurs voeux pour cette année 2018 que je vous souhaite riche en découvertes musicales. Je profite de ce moment particulier dans la vie de tout blog musical pour remercier chacune des personnes lisant nos chroniques, que vous soyez des lecteurs réguliers ou occasionnels. Vous êtes notre motivation à continuer chaque semaine à mettre en avant tous ces artistes qui transcendent notre quotidien. A très bientôt !



Etienne


samedi 23 décembre 2017

He 5 - Merry Christmas (1969)


  Mon disque de Noël cette année, c'est celui-là. Pour vous la faire courte, un groupe de rock de Corée du Sud, les He 5, décide en 1969 de reprendre quelques Christmas Songs classiques du répertoire occidental en version instrumentale, quelque part entre le rock des Shadows et le son psychédélique acide de l'époque. Et de "Silent Night" à "Jingle Bells", en passant par "White Christmas", un peu de saturation et de fureur entrecoupée d'une vraie légèreté apportent à ces vieilles scies un éclairage totalement nouveau et jouissif. Avec en bonus une longue jam autour du classique psyché vendu comme des petits pains de Noël à l'époque, "In-A-Gadda-Da-Vida", des éphémères Iron Butterfly. Bref, un projet aussi barré qu'appréciable, et qui vous permettra de briller en société et surtout de dégager l'horrible Bublé de la playlist Noël de Spotify en faisant votre intéressant.e. Tout bénéf donc ! 

Joyeuses fêtes et à bientôt pour un petit bilan de 2017 !



Alex




mercredi 20 décembre 2017

Christophe - Daisy (1977)


  Si ça, ça n'est pas de la grande pop française ? L'ampleur et l'intensité dramatique de la chanson française, les textures synthétiques de la pop de l'époque et le rock raffiné post-Bowie, comment résister à tout ça ? Si en plus on ajoute le charisme et la voix inimitable de Christophe, et le texte touchant de Jean-Michel Jarre, ça donne un classique comme ce "Daisy", sorti en 1977 sur La Dolce Vita.

Juste un sosie, de toi chaque nuit, ne m'apporterait pas
l'oubli
Daisy, oh oui reviens Daisy, l'espoir d'une vie craque entre
mes doigts jaunis

Rejoue-moi ce vieux mélodrame, tu sais celui qui tire les
larmes
Tu allais toujours bien trop loin comme ces vieux acteurs
italiens
Rejoue-moi ce vieux mélodrame avec ton regard qui désarme
Ces montagnes pour des petits riens au fond moi je les
aimais bien.

Juste un grand cri pour verser sans bruit tous les pleurs de
mon dépit
Daisy oh oui reviens Daisy, mes poings frappent aux portes
de la nuit

Rejoue-moi ce vieux mélodrame, tes longs couplets à fendre
l'âme
Je n'en voyais jamais la fin comme dans ces vieux films
italiens
Rejoue-moi ce vieux mélodrame, tu sais la scène où tu
t'enflammes
Tous ces sanglots, tous ces chagrins, je crois que les
aimais bien.

Juste un grand cri, pour que résonne l'étendue de nos
envies
Daisy, reviens-moi Daisy car je te sens qui,
croque les grains de ma folie

Rejoue-moi ce vieux mélodrame, tu sais celui qui tire les
larmes
Tu allais toujours bien trop loin comme ces vieux acteurs
italiens
Rejoue-moi ce vieux mélodrame, tes longs couplets à fendre
l'âme
je n'en voyais jamais la fin comme dans ces vieux films
italiens.

Alex

lundi 18 décembre 2017

MGMT - Little Dark Age & When You Die (Singles & Clips, 2017)


MGMT - Little Dark Age (Clip, 2017)

  D'abord, les MGMT ont sorti "Little Dark Age", ce premier single, en éclaireur d'un album prévu pour 2018. Ne se révélant pas dès la première écoute, il devient pourtant vite addictif grâce à des refrains gothiques à la The Cure prenant bien leur temps et instaurant une vraie atmosphère, et un refrain synth-pop baroque et électro-pop absolument génial et inoubliable. Avec une superbe suite d'accords, peu commune, et une fois de plus la production de Dave Fridmann si particulière (personne n'aurait mixé le synthé basse en arpeggiator aussi haut, pourtant c'est merveilleux). Une chanson absolument géniale, une des meilleures de cette année, et un gros retour en forme d'un groupe qui avait divisé en 2013 malgré un album plutôt bon (mais déroutant) porté par de merveilleux singles ("Alien Days" et "Plenty Of Girls In The Sea" en tête). Et le clip est drôle et artistique, un peu comme celui de "Your Life Is A Lie" en plus gothique.


MGMT - When You Die (Clip, 2017)

  Puis le groupe a rapidement repris la main en publiant un deuxième single assez rapidement, "When You Die". Plus 60's et psychédélique (sur le pont surtout) que son prédécesseur, il a quand même ce mêm côté coldwave, marié à des ambiances plus pop-folk et un petit truc glam 70's voire 80's avec ces petites incursions presque asiatiques. Et comme son prédécesseur, il s'apprécie avec les écoutes et se révèle au fur et à mesure. Ce qui est toujours un excellent signe, surtout venant de ce groupe. Ah oui, et apparemment le clip (très intéressant) est une représentation très fidèle de ce qu'on voit pendant un trip au LSD. Si internet le dit, c'est sûrement vrai.

  Bref, il y a vraiment de quoi attendre avec impatience ce nouveau MGMT qui s'annonce déjà comme un grand disque de 2018. En espérant ne pas être déçus !
Bonne écoute

Alex




samedi 16 décembre 2017

OMNI - Multi-Task (2017)


  Le post-punk dérangé et intense d'Omni avait fait les beaux jours de mon top de l'an dernier grâce à leur album Deluxe, un vrai coup de maître inespéré pour un groupe débutant, qui permettait de mettre un son rock sur la ville d'Atlanta plus réputée pour sa trap. Et ils sont déjà de retour avec un album tout aussi poignant. 

  Et ce, dès le début de "Southbound Station", pop song véloce et urgente, avec des guitares agiles comme du Buzzcocks et élégantes comme du Roxy Music, et ce chant détaché mais un poil psychotique, saturé comme chez les Strokes mais avec des intonations davantage proches des Taking Heads, de Television voire de Devo ou des contemporains Ought. Voire Iggy Pop sur "First Degree", Bowie sur "Type" qui n'est pas loin de "China Girl" version Iguane, ou Joy Division revisité par Franz Ferdinand sur "Supermoon".

Omni - Southbound Station (Clip, 2017)

  La quasi power pop du premier album a clairement gagné en sophistication, tant dans le jeu que dans la composition elle même, et le morceau est impeccable en tous points, rapprochant leur travail de la pop sixties (on entend d'ailleurs presque l'influence que Syd Barrett a eue sur la scène de la fin des 70's - début 80's sur "After Dinner"). De plus, derrière le vernis slacker pressé post-90's d'"Equestrian", proche de Parquet Courts, on sent autant ce songwriting pop hérité de la variété américaine (country, folk, rockabilly...) que la théâtralité des 70's (glam, hard rock).

  Le côté anguleux et haché de leur musique s'enrichit donc d'une rondeur supplémentaire, d'une sophistication poussée un cran au dessus, qui ne gomme pas son intensité mais au contraire la sublime. Un bon exemple est le groove quasi funky introduit dans la plutôt raide "Choke", mettant en valeur un contraste saisissant au service de la chanson. On peut dire la même chose de "Calling Direct", chanson brute rendue presque californienne par des guitares plaquées, entre funk et Beatles des débuts. Et là encore après le pont, la chanson repart en mode post-Beatles et post-Sparks, tout en théâtralité et en groove élégant, avec un style qu'on entend peu en dehors des albums de Franz Ferdinand.

Omni - Choke (2017)

  Même chose pour la syncopée "Tuxedo Blues" d'abord lancinante puis de plus en plus déliée au gré de l'empilement des instruments et du chant, notamment grâce au jeu de guitare solo on ne peut plus cool. Mais plutôt que de polir ces angles, le groupe a l'intelligence de rajouter une surcouche de liant, en laissant ces arêtes apparentes, comme sur "Date Night", pour garder ce côté obsédant, hypnotique, puissant, qui fait la chair de leur musique, et ainsi éviter le syndrome du 2e album comme une version assagie et plus chiante du 1er. C'est criant sur "Heard My Name", elle aussi très funky façon Virgins, mais reposant sur un riff bien sec qui claque.

  Vous l'aurez compris, le disque est absolument démentiel, et installe Omni comme un des meilleurs groupes de sa génération.

A écouter absolument sur Spotify, sur Bandcamp, sur Youtube ou sur Deezer.

Alex


jeudi 14 décembre 2017

Charlotte Gainsbourg - Rest (2017)


  Ecrit et composé suite à la mort de sa soeur Kate, trauma ayant fait resurgir celui de la disparition de son père, Rest ("Repose" en français, jeu de mots avec "reste") est un album de mise à nu. Gainsbourg voulant se mettre en danger, elle a fait appel à SebastiAn, producteur français plus connu pour avoir inventé une électronique très rêche et hachée influencée par le rock et le disco-funk, dans le sillage des collègues d'Ed Banger comme Justice ou Mr Oizo. Ce mariage électro/chanson n'est pas tout à fait une première pour eux, Gainsbourg ayant bossé avec Air et SebastiAn avec Philippe Katerine. Cette mise en danger musicale (relative, donc) s'accompagne de conditions posées par SebastiAn et acceptées par Charlotte dans le cadre de cette "mise à nu" artistique : ne plus fuir l'héritage familial, musicalement et dans les paroles, ce qui implique de chanter en français. Riche idée, cette rencontre musicale et cet parti pris artistique paient, l'album est en effet superbe.

Charlotte Gainsbourg - Ring-A-Ring O'Roses (Clip, 2017)

  "Ring-a-Ring O'Roses" est une merveilleuse introduction, très gainsbourgienne mais version 2017, avec un beat électro plombé soutenant basse souple, cordes et claviers façon Melody Nelson et l'Homme à Tête de Chou. Le flow est également très gainsbourgien et le texte parlant des premières fois et du deuil et détournant une comptine anglo-saxonne est génial. On peut dire la même chose de "I'm A Lie", où la voix est davantage mise en valeur, une réussite totale.

Charlotte Gainsbourg - Lying With You (2017)

  C'est Birkin qu'évoquent "Dans vos Airs", la plus "chanson française" du lot, et "Lying with You" plus électronique dans sa musicalité, ainsi que l'inespéré "Kate", d'une beauté triste absolument renversante. SebastiAn montre également qu'il est un réel auteur sur "Deadly Valentine" qui porte sa patte néo-disco post-French Touch mais qui la mêle avec brio au contexte de la chanson pour un résultat aussi mystérieux que tubesque, à l'image de ce qu'il a fait avec Katerine, sans le côté loufoque. Le morceau a été remixé par Soulwax, au passage, et c'est plutôt pas mal du tout.

Charlotte Gainsbourg - Deadly Valentine (Clip, 2017)

  "Sylvia Says" est dans cette veine, du SebastiAn assumé à 100% avec ce côté électro-rock musclé post-Queen, c'est surprenant et agréable d'entendre Charlotte Gainsbourg dans ce contexte, et c'est tout ce qui fait le charme de cet album. Les deux ce sont vraiment bien trouvés. On se dit la même chose sur "Songbird In A Cage", très post-punk, bonne également, et étonnamment écrite par Paul McCartney, qui est décidément un caméléon musical total après ses expériences classiques, électroniques et ses collaborations improbables (avec Kanye West et Rihanna il y a peu). Le producteur se lâche carrément sur le quasi technoïde "Les Crocodiles", menaçant et charmant à la fois, avec ce piano pop contrebalançant la violence globale du beat, et ce décollage gainsbourgien avec cordes cinématographiques et groove imparable. Un grand morceau. Dont la recette est imparable, puisqu'elle enchante aussi sur "Les Oxalis" qui ajoute en plus un beat vraiment disco avec percus 70's. Les tournures paternelles sont irrésistibles "En allant sur ta tombe / Sais tu sur qui je tombe ?", et la diction qui va avec. Un morceau épique finissant avec des chants d'enfants (de sa progéniture évidemment, ce qui donne le vertige en pensant aux 3 générations de Gainsbourg plus ou moins présents en filigrane ici). 

Charlotte Gainsbourg - Rest (Clip, 2017)

  D'autres musiciens permettent également ce petit miracle d'album, comme Guy Manuel de Homem-Cristo, moitié des Daft Punk, qui produit le beat épuré et ultra nostalgique de "Rest", qui rappelle vraiment le début de Random Access Memories (2013), avec des titres comme "Game Of Love" ou "Within". Le premier degré désarmant et infiniment triste de la musique permet à Charlotte d'être plus vulnérable que jamais sur ce morceau, et c'est très beau. Et puis il y a Owen Pallett aux cordes, Emile Sornin (de Forever Pavot) à de multiples instruments, et Vincent Taeger (de Poni Hoax) à la batterie, pour donner corps à ces chansons.

  En résumé, c'est un superbe album, complètement inattendu et d'autant plus miraculeux, que je vous recommande absolument.


Alex 

mardi 12 décembre 2017

Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson (2017)


  On distingue fréquemment la pop et le rock comme deux entités séparées. Mais en vérité, c'est trompeur; et c'est même putain de faux. Je ne vais pas vous refaire l'historique, mais je peux déjà démonter l'exemple éculé et réducteur du "Beatles vs Stones" qui caractérise cette facilité intellectuelle en vous enjoignant à (ré)écouter "Helter Skelter" et "She's A Rainbow". Je ne disserterais pas non plus de long en large sur le fait que les rockeurs 50's étaient bien plus dangereux que tous les punks, les hardos et les métalleux du monde. Que j'adore au passage, là n'est pas le sujet. Ce que je vais faire, en revanche, c'est vous parler de ce putain de rock'n'roll. Est-ce que ça veut encore dire un truc ? Est-ce que ça a seulement voulu dire un truc à un moment ? Une chose est sûre, c'est sûrement pas moi - né dans un monde post-analogique et pos-électronique, plus de 6 mois après la mort de Cobain et sans avoir vécu en direct les orgies musicales des 50's, 60's, des 70's ou des 80's - qui vais vous donner la réponse ultime.

  Ce que je peux vous dire en revanche, c'est que le rock peut vouloir dire quelque chose pour quelqu'un. Pas plus, pas moins qu'un autre style de musique ou même qu'un autre art, ça non. On, enfin, vous qui êtes nés avant internet, êtes restés pour la plupart pendant des décennies complètement ethnocentrés sur une frange ridiculement petite de la musique mondiale, ignorant des continents entiers et des décennies fertiles de musique de la plus grande qualité. Et je ne parle pas des autres formes d'art. Mais ce n'était pas votre faute, le monde était comme ça. C'est le problème du rock anglo-saxon : sans doute a-t-il détenu trop longtemps le monopole de la musique de façon illégitime. Pas parce que surestimé, non. Plutôt parce que le "reste", c'est à dire quasiment le monde entier, était du coup exclu de la conversation. Ce retour à une place plus humble n'est au final que justice et logique pour une musique qui ne représente qu'un pan de l'imaginaire et de l'expression humaine, c'est dans la logique des choses, c'est sa juste place. Le problème, c'est que c'est une musique turbulente, qui n'est pas très portée sur le côté humble. Sa muséification inéluctable et son déclin foudroyant a laissé plein d'orphelins ne se retrouvant plus dans le flot de machines et de rappeurs pourtant bien plus vivants que leurs vieilles idoles fatiguées.

  Le fait que le rock, le vrai, pas celui des stades, reprenne sa place d'outsider, n'est pas une mauvaise chose. Car comme je l'ai dit, cette musique peut vraiment signifier beaucoup, notamment pour un jeune en pleine découverte de la vie. Comme le disco a pu servir d'échappatoire à des communautés opprimées, le rock peut permettre à un ado un peu bizarre, un peu paumé, de commencer à réfléchir à sa place dans ce monde beau et foireux. Et le fait que le projecteur s'en soit détourné est une bonne chose dans ce contexte : les freaks du monde entier peuvent sortir de l'ombre, des ruelles, des égouts, des quartiers populaires et des bidonvilles pour s'en emparer à nouveau.


Chris Lucey (Bobby Jameson) - I'll Remember Them (1965)

  Ariel Pink est un de ces gars là. Bobby Jameson était un de ces gars là. Sous le nom de Chris Lucey, il croyait devenir une grande star. Et il aurait pu, il en avait les capacités (cf la chanson ci-dessus que je trouve personnellement bouleversante). Les circonstances en ont voulu autrement, la star n'a jamais éclot, il est resté un outsider. Et il a fini par raconter son histoire, ses réflexions sur sa gloire déchue, dans un blog musical qui a eu son petit succès indé, et sur lequel est placé Ariel Pink. Qui se situe symboliquement dans cette lignée de loser magnifiques en dédiant le titre de cet album à son prédécesseur. Ce que je trouve admirable. Tout comme j'ai apprécié l'aide apportée à la production de jeunes artistes indés perçant à peine comme Cellars.

  Et musicalement, on avait adoré la dernière livraison du Pink, pom pom, en 2014. Un album fou de déconstruction - reconstruction de la pop avec des accents eighties, glam, punk, électronique, new wave, et noise, blindé de tubes déviants. Je suis donc ravi de vous annoncer que Dedicated To Bobby Jameson c'est pom pom en presque aussi fou et encore plus efficace (moins de digressions, de changements de rythme qu'à l'habitude). Prenez "Time To Meet Your God", elle aurait pu être sur le précédent. Glorieux morceau aux couplets irréels (rythmique complètement psychotique, synthés improbables et grandiloquents, chant barré), et aux poussées magnifiques, avec un pont new wave presque ambient. De la grande oeuvre. "Santa's In The Closet" et son côté new wave décalé germanisant presque Falco poursuivent bien le délire décalé et électro-pop tout en étant irréprochable mélodiquement. Y'a un gros côté The Cure qui plane sur tous ces titres, dans leurs mélodies imparables et leur son léché.

  Dans le même genre, mais en renouvelant un peu la palette, on a le discoïde "Death Patrol", complètement irrésistible, comme un Shuggie Otis cramé jouant avec Unknown Mortal Orchestra et Connan Mockasin. Le délire est poussé plus loin avec le maître de la funk de ces dernières années, Dâm-Funk, sur "Acting", merveilleux exercice de style entre âmes soeurs musicales. "Kitchen Witch" pervertit quant à elle la synthpop ultra tubesque des années 80. "I Wanna Be Young" poursuit dans la même veine en dévoyant un genre de pop-rnb radiophonique, et là encore c'est merveilleux. 


Ariel Pink - I Wanna Be Young (Clip, 2017)

  On a également "Time To Live" quasi du hard-rock saupoudré de glam et hyper bruitiste avec un refrain entre post-punk façon Joy Division, Bowie et Buggles à tomber, et la très proche (en plus punk) "Revenge Of The Iceman".


Ariel Pink - Time To Live (Audio, 2017)

  Mais la marque de ce disque, et la connexion avec Jameson, c'est un certain psychédélisme tranquille. Des titres comme le merveilleux "Feels Like Heaven" (un des plus beaux morceaux de l'année avec sa mélodie irrésistible, ses synthés/flûtiaux improbables et ses arrangements saccharinés) font magnifiquement la transition entre la folie électro-pop et la pop-rock psyché de la fin du disque. 


Ariel Pink - Feels Like Heaven (Clip, 2017)

  Et ce, que ce soit la superbe resucée néo-60's "Dedicated To Bobby Jameson", sa frangine "Dreamdate Narcissist", bonne comme du Electric Prunes, la plus folk et champêtre "Another Weekend" (classique instantané), voire la plus lo-fi "Do Yourself A Favor". Autre morceau entre deux eaux, "Bubblegum Dreams" est à mi-chemin entre psyché et électro-pop avec un certain cousinage étrange à constater (mais pas débile : même influences et même amour du 1er degré, certes pour des raisons différentes) avec notre Voulzy national (celui des débuts, du Coeur Grenadine à Bopper en Larmes).


Ariel Pink - Another Weekend (Clip, 2017)

  Bref, si on avait encore du rock partout à la radio, les amateurs du genres seraient peut être moins enclins à fouiner partout, les musiciens moins enclins à expérimenter, les maisons de disques moins motivées à signer des urluberlus, et peut-être qu'on serait passés à côté d'Ariel Pink et de ce petit chef-d'oeuvre de disque. Ou peut-être pas, peut-être même qu'il aurait été une star. Mais j'en doute, sa musique est trop personnelle et intègre pour ça. Par contre, ce que je sais c'est qu'on vit une putain d'époque. La preuve, on peut écouter ce disque (genre, ). Vous pouviez pas faire ça dans les sixties hein ? On se la ramène moins d'un coup.


Alex


dimanche 10 décembre 2017

Booba - Trône (2017)

  


  Je risque de perdre quelque peu certains habitués avec cet album, mais c'est pas grave, je vais essayer de convaincre quand même. Trône est le neuvième album solo de Booba, et c'est un bon album. Personnellement, j'ai fait la connaissance de Booba à la mauvaise période, après Futur (2012), pas la meilleure période, surtout musicalement avec d'énormes instrus crunk ou dirty south (styles rap du sud des USA) très artificielles et sonnant maintenant extrêmement datées. Et c'était à peine mieux sur D.U.C (2015) où l'apport de la trap permettait à peine d'aérer des prods génériques sur lesquelles le rappeur n'arrivait pas à briller. Mais d'un autre côté, même si ces albums ne me parlaient pas, je le savais talentueux, étant plutôt client de son travail avec Ali au sein du groupe Lunatic, et de son premier album solo démentiel (Temps Mort, 2002), ainsi que d'autres albums plutôt solides de Panthéon à Lunatic (malgré un 0.9 un peu en dessous).

  Mais entre temps, le paysage musical a changé. La trap est quasiment devenue la nouvelle pop, et le mumble rap autotuné est devenu la nouvelle variété des deux côtés de l'Atlantique (cf notre dossier sur l'autotune). Booba, toujours à l'affut des tendances du rap US, a intégré très tôt ces évolutions musicales, pourtant à mon sens il ne les a pleinement maîtrisées qu'à partir du demi-miracle Nero Nemesis (2015). D'abord sceptique, j'y suis pourtant retourné régulièrement jusqu'à être complètement conquis par des singles comme "92i Veyron", il arrive à créer un équivalent francophone aux ambiances sombres et digitales post-trap de Travis Scott et accouche de quelques fulgurances textuelles impressionnantes et réellement prenantes.


Booba - 92i veyron (2015)

  Sur des morceaux comme "Validée", il collait également à la mode dancehall mondialiste qui commençait à infuser le mainstream et notamment les disques de Drake ou PARTYNEXTDOOR, avec là encore des lignes de lyrics inoubliables.

Booba & Benash - Validée (Clip, 2015)

  Un autre élément se révélant fondateur pour Trône est la prise d'envergure  d'OKLM, son label grâce auxquels il fait exploser des gens comme Kalash (grâce un leur superbe collaboration à la fois moderne, sombre, entraînante et métissé, "Rouge et Bleu", en 2016, aboutissement de la démarche de réinvention musicale de Booba). Mais aussi Shay, son collaborateur de toujours Gato, et surtout Damso. Grâce à "Pinocchio", sur lesquels ces deux derniers sont en featuring, puis à leur collaboration sur "Paris c'est loin",  il fait vraiment décoller la carrière de Damso qui enchaînera avec deux classiques du rap francophone, Batterie Faible (2016) puis Ipséité (2017, cf notre chronique), deux dingueries au long desquelles le belge fait preuve d'un talent inégalé pour l'écriture, d'une créativité sans fin pour les flows, et d'une direction musicale de haute volée, le tout accompagné d'une liberté artistique totale permise par la remise en question des thèmes abordés dans le rap et de la distinction entre le chant et le rap introduits par l'autotune (vous devriez vraiment lire notre dossier là-dessus), ainsi que par les techniques de productions modernes notamment venues de la trap et fusionnées avec des influences eighties, africaines ou caribéennes, rendant cette musique plus vivante et organique que la plupart des genres créés en majorité sur ordinateur.


  Tout ça pour vous dire qu'avec cette nouvelle concurrence, issue de ses rangs, le challengeant avec maestria sur un style qu'il commençait à maîtriser, Booba, s'il voulait rester sur son trône, devrait se surpasser. Mais, depuis Nero Nemesis, il a les armes pour cela. En effet, sur cet album comme sur ses meilleurs (Temps Mort en tête), on se rend vite compte que Booba n'est jamais meilleur que si il a une instru géniale derrière lui. La musicalité du beat le pousse à se dépasser, d'autant plus sur son style moderne volontiers plus mélodique, quasi rnb ou pop par moments. Et si Nero Nemesis est si fondateur, c'es en partie parce qu'il marque la collaboration de Booba avec des beatmakers de haute volée comme l'allemand X-Plosive (avec lequel il avait cependant déjà bossé), et le duo parisien Twinsmatic, ayant remixé Beyoncé, Drake, Rihanna, Pharrell Williams ou Lana Del Rey, proches des ambiances de Travis Scott, Young Thug, The Weeknd, et courtisés par les américains et ayant bossé avec Christine & The Queens, Damso, Joke, Kalash... Ils se sont vraiment bien trouvés artistiquement avec Booba et sont très présents sur Trône comme nous allons le voir.

Twinsmatic feat Booba - ATR (2015, Clip)

  Toute cette longue intro était nécessaire afin de poser le contexte musical global, celui plus particulier de la carrière de Booba et de celle de ses collaborateurs, et d'expliquer pourquoi Trône est ce qu'il est.

  Et comment commencer à décrire cet album sans évoquer le choc de l'introductif "Centurion", énorme banger. Grosse pop-trap à la prod énorme basée sur un sample de musique orientale aussi entêtant que sombre. Textuellement, c'est un gros égotrip dans lequel il vante ses mérites ainsi que ceux de son écurie musicale, renvoie la concurrence "[vendre] des marrons" et profite de cette ambiance grandiloquente (références péplum + prod + égotrip) pour évoquer un thème plus personnel la lassitude ("j'vais arrêter l'rap"), et une réflexion plus large sur sa place dans la culture française (références littéraires à Molière et Baudelaire), son système de légitimation culturel via l'école dans laquelle les conditions de réussite ne sont pas les mêmes pour tous (il aurait presque pu caser Bourdieu dans une punchline là-dessus), et sa place par rapport à son personnage public (il s'appelle par son propre nom, "Elie Yaffa"). Bon pour tout piger il vous faudra sans doute aller sur Genius.

L'album, initialement prévu le 15, a été avancé au 1er suite à un leak

  Puis on enchaîne sur la très mélancolique "Friday", avec la encore une prod magistrale qui fait un usage réellement obsédant et hypnotique des pauses pour un rendu haché en start-stop. Et au niveau des lyrics comme de la musique, l'enchaînement est bien mené, on commence en gros égotrip un peu mélancolique, avec un petit côté bilan ("passent les gos, passent les euros, passent les années / passent les clashs, guerre, ma carrière est cellophanée") avec références littéraires ("méprise le game, maîtrise le game depuis des années / route pavée de pétales, fleur du mal n'a jamais fané"), et quelques avant d'entamer le réel thème du morceau : la double appartenance à deux nationalités (française et sénégalaise ici : "allez les Bleus, allez les Lions, moi je suis un peu des deux", admirablement montrée dans le clip ci-dessous où Booba est peint comme les strates du paysages, marquant cette terre sur son corps même), et ce que ça signifie de réussir quand on est catalogué comme "français d'origine..." ("tous les jours négro c'est friday S-60 cinquo [référence à une voiture] je ridais flow sénégalais"). Si vous n'êtes ni allergiques aux exagérations notamment via la violences des propos (qui a un but au passage, créer des images inoubliables, frappantes et marquantes), ni aux références bling bling, vous apprécierez sa misanthropie nihiliste ("ta tronche de putain ne me dit rien qui vaille / j'ai du mal avec les humains car instinct animal" avec une note d'espoir quand même : "j'ai foi en peu mais pas en rien"), ses confessions ("la Vierge Marie et Jésus Christ me regardent de travers"), ses fulgurances sur la société ("la justice a deux vitesses, la Lamborghini en a 6"), le racisme et la prétention à tout vouloir, du plus populaire au plus artistique, du corps à l'esprit sans dualités passéistes ("quand j'étais minot, beaucoup de négros corde au cou / Vénus de Milo, anus de J.Lo, je veux tout"). Tout cela est admirablement souligné par une prod monstrueuse, un flow réellement touchant et inventif et une utilisation de l'autotune terriblement bien pensée (comment résister à la montée dans les aigus "c'est fridaaay" suivi des graves "comme jammmaaaaaiiiis" ?).

Booba - Friday (Clip, 2017)


  La prod trap-pop bondissante de "Drapeau Noir" est également bien sentie. Normal, elle vient de chez les Twinsmatic dont j'ai parlé ci-dessus (et joue également bien des pauses et de l'alternance douceur - brutalité). Le jeu de mots entre le drapeau pirate et la couleur de peau du titre donne le la des lyrics : on va parler post-colonialisme ici ("Un noir pendu dans ma rétine / du sang d'esclave sur ma tétine" ou le plus cru "chuis un macaque selon Darwin / J'ai une grosse bite selon Marine"). Le côté "sombre pirate" (image souvent utilisée par Booba) est utilisée pour évoquer à la fois une certaine forme de bravoure, de résilience, et de violence dans la résistance, le combat, de filouterie "juste" dans le contournement de la loi "le drapeau est noir car l'blanc est pour ceux qui abandonnent". Les images métagores marquent "si j'tue un fils de pute y'a pas mort d'homme", "Depuis Wu-Tang chuis le Parrain / Je suis Bruce Wayne t'es le Pingouin", "j'lui ai attaché les mains c'est ses fesses qui applaudissent" (entre autres jeux de mots bien sentis), et - magie du procédé - mettent en valeur de vraies pépites de beauté "j'vais tout baiser je n'ai qu'une vie / j'ai une bonne fée c'est ma p'tite fille". Là encore le flow chanté-rappé très accrocheur fait très pop, surtout sur le refrain.

  Et, ironie du sort, on débouche sur une des prods les moins intéressantes du disque sur "Trône". C'est ironique parce que le beatmaker est sûrement le plus connu du grand public, on parle de Dany Synthé, actuel juré de la Nouvelle Star, qui officie plutôt dans le mainstream de chez mainstream (Black M, Maître Gims, Floret Pagny...). Et ça s'entend, la prod vaguement dancehall et électro-acoustique (cette guitare variétoche usée et réutilisée à outrance dans ce genre de sons n'est pas très inspirée...) est vraiment très bateau et générique. Heureusement que le flow de Booba est plutôt bon, et que le texte mélancolique est très bien écrit ("j'aime l'argent mais je préfère avoir le temps", "il n'y a pas de loi aussi, il y a la Sinaloa [organisation de narcotrafiquants] / il fait beaucoup trop noir ici, viva la vida loca / Ils ne veulent pas nous voir ici, non / Je suis ce nègre au fond du wagon / J'ai un coeur tombé du camion / Le sourire au bout du canon") et envoie quelques coups bien placés ("Depuis 0.9 ils critiquaient mais ont tous saigné l'autotune"). Et le morceau décolle vraiment sur la fin, partie plus chantée et émouvante (sur "Mais je n'en suis pas resté là / Sombre pirate je n'ai jamais ché-lâ"). Bref, Booba sauve le morceau de son instru banale qui a quand même le mérite de nous rappeler que la nouvelle variété c'est le rap.

Tracklist

  Retour à la trap triste avec "Bouyon", bonne collaboration avec le fidèle Gato Da Bato toujours aussi efficace, et truffée de métaphores alimentaires et de références à la culture caribéenne bien troussées "Tu vas épicer ma vie, baby j'te mets dans le bouyon [plat haïtien]". Puis la superbe "Magnifique" clôt avec merveille ce début d'album très lourd, avec une prod trap sombre et plombée comme celle de "92i Veyron" influencée par le classique (les claviers partagent un côté sombre et merveilleux, un peu enfantin aussi, dans le sens nostalgique, avec le classique de Tchaïkovski). Et le chant autotuné avec goût porte des paroles très travaillées, plus littéraires aussi. On pense à des tournure comme "Un nouveau jour se lève / Avec lui, les problèmes qu'il enferme", "Tu as toujours vécu dans l'ombre, solitude en toi a fait salle comble", "Tu veux partir pour voir le monde / Tu te dis qu'tu peux même plus perdre une seconde", "Autour de toi l'amour s'efface / Mais tu n'y penses pas faut qu'les choses se passent / C'est vrai t'as la vie dure / La chance te crache à la figure / Mais à quoi bon se plaindre, c'est pas comme ça qu'on paie ses factures" et une judicieuse juxtaposition amour courtois - punchline bravache "Mula vous êtes si belle chaque soir je rêve de vous / J'ai craché sur ton sol, j'n'y mettrai jamais l'genoux". Très, très lourd morceau encore une fois.

  Ensuite, le grand compositeur et joueur de kora Sidiki Diabaté compose la malheureusement pas à niveau "Ca va aller", gros banger de rap pour clubs avec le (mauvais) champion actuel du genre, Niska. Pas terrible, un plaisir coupable pour les jours de clémence à la limite, mais c'est tout. Heureusement la plus sombre et trap "Nougat", avec une ambiance presque à la 21 Savage, et un superbe sample de piano modifié, puis "Terrain" (produite par les Twinsmatic) et ses métaphores sportives, qui viennent heureusement assombrir l'ambiance immédiatement après. "113" avec Damso est dans la même lignée, bon morceau avec une production bien menaçante des Twinsmatic, aussi bonne que la somme de ses parties (et c'est déjà énorme). Par contre, une fois de plus D-D-D-Dams' vole complètement la vedette à son feat, juste après "Mwaka Moon" avec Kalash


  "A la Folie" réitère l'exploit quasi-rnb autotuné et exotique de "Validée", entre lignes mémorables et instrus afro-dancehall (superbement produite par X-Plosive avec plein de kora partout) dans lequel Booba dévoile ses relations ambivalentes avec les femmes : "je n'arrive pas à m'attacher [...] / c'est un gros gros problème", "malgré tout j'les respectes toutes / tu le sais si t'as croisé ma route", "je ne t'aime pas à la folie non, non / je ne t'aime pas à la folie, pardon". Tout comme "Ridin' ", des Twinsmatic également, chanson de rnb rythmée avec un côté lover ("J'ai creusé un tunnel dans son coeur, j'me suis évadé") mais réaliste ("j'assume mes crimes et mes péchés"), et surtout un gros côté tubesque et pop hyper réussi. 

  L'album se clôt par une autre mièvrerie variété de Dany Synthé, "Petite Fille" mais qui est quand même un peu plus originale que "Trône". Autotuné à mort, sur un quasi piano solo (coucou Kanye West et Future), Booba nous fait un remake hip-hop de "Morgane de Toi" et "Mistral Gagnant" de Renaud (après avoir samplé cette dernière il y a quelques années), assumant ainsi sa place dans la chanson française, et écrit un texte sensible en hommage à sa fille Luna ("il n'y a que ma petite fille qui me court dans les bras"). Là encore les images métagore contrastées et juxtaposées sont puissantes ("portes sont fermées, chat noir passera par les toits / en France comme dans la schneckzer nègre est à l'étroit / si tu fais des marmots, pense à être là", "L'argent n'fait pas l'bonheur / Le bonheur remplit pas l'assiette"). Et là encore le sous-texte post-colonial hante le texte ("Ils pensent Afrique, ils pensent soleil / J'pense aux nègres sur Amistad [bateau négrier]"). Et ce morceau est à son paroxysme lors de la vraie grosse référence à Renaud : "L.U.N.A ma petite fille / à m’asseoir sur un banc / en tenant dans ma main tes petits doigts de femme / Tu me laisse croire que Dieu est grand / J'tomberais pour toi, plus jamais pour des kilogrammes" et plus loin "Ton rire ouvre la mer en deux" et parle également de son fils Omar sur la fin du morceau "Demain tout ira bien / Car sans eux je ne suis rien, rien / Sans eux je ne suis rien / Je ne suis là que pour elle / rien d'autre, le reste ne vaut la peine / Je perdrais tout pour lui / Ne passerai jamais d'l'amour à la haine". Là encore c'est beau et ça transcende le côté bateau de la prod de Dany Synthé.

Booba et Omar

Booba et Luna

  On finit avec les deux bonus, "DKR" (pour Dakar) et "E.L.E.P.H.A.N.T", deux singles produits par X-Plosive et sortis avant l'album et précédant les inspirations africaines (la kora y est prédominante) et les préoccupations (le sous-texte post-colonial) qui parcourent Trône. Deux très bons morceaux, surtout "DKR" vraiment excellent.

  Bref, un très, très bon album. Certes, il y a un ou deux moments plus faibles, mais c'est réellement un de ses meilleurs albums, la concrétisation du retour en forme aperçu sur Nero Nemesis et les feats de l'époque, plutôt solide tout du long quand même, concis, focus et avec de vrais sommets. Alors après, je comprendrais que certains ne comprennent pas le délire et soient hermétiques à un aspect ou un autre du personnage ou de la musique, mais si j'ai pu vous le faire réécouter avec une oreille nouvelle, ou si j'ai pu vous le faire respecter un peu plus même sans vous convaincre, c'est déjà ça. Personnellement, ça a été un long cheminement, c'est un peu comme pour aimer le jazz ou le vin rouge, il faut intégrer un certain nombre de saveurs pas communes, partir du principe que c'est bien et qu'il faut chercher pourquoi c'est bien. Et si après ça, on n'aime toujours pas, ou qu'on trouve toujours ça nul, et bien c'est que c'est comme ça, mais au moins on a essayé réellement d'écouter l'artiste. Donc étant donné que moi j'ai mis des années à digérer ce style de musique et Booba en général, sur lesquels j'avais plein de préjugés et que je détestais sans connaître, mais auquel je suis venu en passant par le rap US, j'ai du mal à croire que je puisse convaincre en un papier ceux d'entre vous qui y sont hermétiques a priori et n'y connaissent rien de l'écouter et de l'apprécier, mais ce serait un petit miracle. D'où la longueur supérieure à la moyenne de ce papier, d'ailleurs merci à ceux d'entre vous qui en sont venus à bout, j'espère que c'était au moins instructif pour vous.


En attendant vos retours, donc, je vous souhaite une très bonne écoute,

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Alex