Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes
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lundi 6 avril 2020

Jok'Air - Jok'Chirac (2020)


  Jok'Air nous avait bluffés avec Jok'Rambo puis Jok'Travolta. Celui qui depuis ses débuts s'évertue à brouiller les frontières entre rap et chant, entre les genres musicaux, a atteint là un stade assez inédit de réussite artistique et commerciale et s'est fait un nom. Jok'Chirac, et sa pochette détournée de la célèbre photo de feu notre ex-président qui aimait les pommes mais pas l'approfondissement de notre modèle social, est donc le premier album sorti depuis cette grosse reconnaissance.


Jok'Air - Nuit et Jour (2020)

  L'album démarre par un "Crois en toi" motivant, posé sur une prod électrofunk tranquille, et enchaîne directement sur le captivant "Jok'Chirac", ultra lourd avec une prod incroyable. Ce dernier morceau est en effet une des rares tracks de rap fr dans laquelle vous aurez des punchlines à base de Balladur et de Dodo La Saumure, et possède un texte assez politique bien foutu, à base de "je serais français qu'en cas de victoire / si jperds ils diront que j'suis d'Côte d'Ivoire" et revenant notamment sur l'odieux "le bruit et l'odeur" de Chirac, qui était quand même -faut-il le rappeler?- une belle grosse ordure de droite. L'album enclenche ensuite le turbo avec un "Money Time" qui revient sur la réussite de Jok'Air à toute vitesse, sans faire de prisonniers, et redescend en pression avec le langoureux "Prends-moi cadeau".

Jok'Air - La guerre ça coûte cher (2020)


  Mais ça, c'est pour mieux nous cueillir avec la chanson la plus intense et captivante de ce morceau, la très rock -et sexuel, mais c'est un peu un pléonasme- "Nuit et jour", assez irrésistible. Classique instantané.

  Après ce premier tiers impeccable, malheureusement l'album ralentit un peu. On a de bons morceaux plus calmes ("Autour de moi", "Neuf"), de l'électro-pop néo-80's de club ("Cauchemar", "On ose"), et même un morceau musicalement assez estival avec "Ne pleure pas". Un cran plus spectaculaire, l'intense "Regarde au final" marque, tout comme l'électrofunk de "Loyal".


Jok'Air - Jok'Chirac (2020)

  Le derniers tiers est marquée par une trap minimaliste et brutale ("Jean", "Sa maire aux mères", et la plus marquante "La guerre ça coûte cher"), même si des excursions pop ("Quai de la gare") ou rnb à la Ty Dolla Sign ("Tu me soupçonnes" ou "Jour de paye", très bien foutues) l'adoucissent.

  Avec moins de tubes évidents que Jok'Travolta qui tirait dans toutes les directions, ce dernier album très intimiste et touchant est vraiment porté par la direction artistique très personnelle de Jok'Air, son côté touche-à-tout qui relie les horizons musicaux assez variés, et son charisme dans l'interprétations de textes assez beaux et bien écrits. C'est peut être pas une compilations d'énorme tubes, mais c'est pas si grave, car ce disque nocturne, intimiste, presque confessionnel, en tous cas très très personnel charrie son lot de bangers et de douceurs, sans raté, et est assez unique dans son genre, personne d'autre que Big Daddy Jok n'aurait pas sortir ce LP. Très réussi.

Jok'Air - Money Time (2020)

Mes morceaux préférés : Jok'Chirac, Money Time, Nuit et jour, Regarde Au Final, La guerre ça coûte cher, Jour de Paye

Spotify / Deezer


Alex

lundi 30 mars 2020

Josman - SPLIT (2020)


  Inspiré par le film homonyme Split de M Night Shyalaman, dans lequel le personnage principal est possédé par 23 personnalités très différentes, cet album dantesque du rappeur français Josman, originaire de Vierzon (Cher), est composé de 23 titres très variés. Et je le dis d'entrée de jeu : c'est, dans la lignée des derniers Hamza, Damso, Kobo Jok'Air et Alpha Wann, avec lesquels on peut retrouver pas mal d'influences croisée, une immense réussite de rap francophone à la fois mainstream et exigeant. Josman est un artiste assez fascinant, qui masque derrière les personnages de ses morceaux une timidité envahissante. Il est également assez solitaire, voire clanique, dans ses choix de collaborateurs (il est connu pour faire peu de featurings). On entend par exemple sur la majorité des instrus le tag malicieux du fidèle Eazy Dew,  et quelques autres prods sont créditées Myster, qui n'est autre que le petit frère de Josman.

Josman - Bambi (Clip, 2020)

  Musicalement, c'est très varié et intéressant à décortiquer. L'amateur de rap à l'ancienne saluera la technique impressionnante du MC, et sa capacité à garder plume acérée et agilité sur des prods plus modernes façon trap, un peu comme Alpha Wann ("Larmes de Sel", "Bambi", "Bon.char", "STOP!(Outro)"). On ressent pas mal l'influence de Hamza, qui a su insuffler un souffle rnb, un esprit ouvert dans le choix des prods et une ambition à la hauteur de ses influences américaines ("J'allume", "Factice", "Seul", "Illégale", "BAG(skit)", "BabyGirl", "Je sais" un peu rumba, un peu afro-trap). 

Josman - Petite Bulle (2020)

  Une certaine noirceur à la SCH s'insinue parfois ("Si Tu Savais..."), et on peut penser au MC marseillais en entendant la qualité des textes aux rimes enchevêtrées et aux allitérations exquises. A l'inverse, on pense au style pop de Jok'Air sur la lumineuse, fun, tubesque et protéiforme "Lifestyle", et à ses lyrics sensuelles sur "Fleur d'Amour". Côté texte, c'est mélancolie, amour, sexe, drames personnels et substances illicites, mais amenés avec un angle différent sur chaque morceau, du plus mièvre au plus cru selon le type de personnalité abordée.

  Les amateurs de rap US apprécieront les prods psychédéliques et le sound design des voix impeccable n'ayant rien à envier à Travis Scott (la géniale "Petite Bulle", "Feu.Bi", "Mallette", "Illégale", "A Notre Âge"), ou des prods de trap psyché minimaliste à la Pi'erre Bourne et Playboi Carti ("Mauvaise Humeur" avec Leto, "Fleur d'Amour", "B!tch" avec Hamza).

Josman - J'allume (Clip, 2020)

  Petite erreur de casting à déplorer : Seth Gueko dont le texte, pas à la hauteur de la track "Argent, Drogue & Sexe", pourtant géniale dans son genre, entache un peu l'ensemble. En revanche, Zed de 13Block est impeccable sur la bonne trap, simple et sombre, de "Bruce Wayne", et le jeune Chily se révèle sur "Dégaine" comme un Don Toliver francophone. De manière générale, si l'album s’essouffle un peu dans son dernier tiers, Josman a quand même réussi l'exploit d'intéresser sur 23 titres consécutifs, sans jamais lasser. Et si certains morceaux frappent moins fort que d'autres, j'aurais bien du mal à en désigner un ou deux qui n'ont pas leur place ici, et ce tour de force est assez admirable. Avec SPLIT, Josman s'impose naturellement dans le paysage musical français, et ça fait du bien à nos oreilles.

Mes morceaux préférés : Larmes de Sel, Petite Bulle, J'allume, Si Tu Savais, Seul, Mauvaise Humeur, Bambi, Lifestyle, Fleur d'Amour


Alex


lundi 9 décembre 2019

Vald - Ce Monde Est Cruel (2019)



  J'ai pas capté Vald tout de suite, j'ai toujours suivi de loin sans vraiment connaître, en appréciant un son sans écouter un projet entier. Et puis Xeu est sorti, et cette fois je l'ai écouté, en entier, plusieurs fois. Là encore j'ai mis quelques écoutes à l'apprécier, à rentrer dedans, mais au fil des replays j'ai compris le délire, et une chose est devenue limpide : ce disque est très important pour moi, c'est un petit classique personnel, qui fait regarder le rap et les musiques populaires en général sous un autre angle, et qui m'a beaucoup influencé musicalement, à titre personnel.

  Tout ça pour dire que j'attendais pas mal ce nouvel album, d'autant plus que depuis le précédent et la grosse tournée qui a suivi, Vald a gagné en stature, en popularité. Ça se ressent ici, l'album est très, très gros. La prod, majoritairement signée Seezy comme d'habitude, est massive, colossale, et les vocaux implacables. 

  Côté textes, je ne vais pas rentrer dans le détail, pour ça il y a Genius. Cependant sachez que le disque est un quasi concept album dans le sens où Vald a décidé de partir du thème de la cruauté du monde pour écrire chacune des chansons qui compose le disque, c'est souvent assez sombre, mais parfois optimiste, toujours très, très bien écrit (j'ai des réserves sur deux morceaux qui m'ont dérangé dans le message, "Pensionman" et "Pourquoi" mais sur le fond du discours, pas sur la forme de l'écriture). N'hésitez pas à regarder la vidéo de l'excellente chaîne Le Règlement sur l'album pour une plongée dans les concepts abordés sur ce disque :

Le Règlement - Vald contre la Pyramide (Analyse Ce Monde Est Cruel, 2019)

  La précision de l'écriture et l'agilité des flows de Vald sont particulièrement mises en valeur sur "Poches Pleines", grand morceau qui ouvre le disque. Autre modèle d'écriture, "Journal Perso II" est plus classique sur la forme (hip-hop à l'ancienne avec une petite mélo de piano, comme le bon lo-fi de "No Friends"), mais se révèle indispensable aux réécoutes. Jouissif et cathartique, "NQNTMQMQMB" avec Suikon Blaz AD, déborde d'une énergie rap-rock rageuse et contagieuse qui donne envie de sauter partout dans la fosse de son prochain concert. 

Vald - Journal Perso II (Clip, 2019)

  Musicalement assez pop, ce disque accouche d'un tube trap-pop au sous-texte bien sombre, "Ce Monde et Cruel", et quelques autres pépites euphorisantes ("Keskivonfer", "J'pourrai", "Rappel" morceau très fun qui est un peu le "Deviens Génial" de ce disque). Ce style mainstream est parfois un peu moins maîtrisé et donne quelques morceaux peu marquants mais bien faits ("Ma Star", "Royal Bacon"). Heureusement, quelques gros bangers bien lourds viennent relever le niveau ("Ignorant", le diptyque "Halloween"/"Dernier Retrait" avec SCH, "ASB" avec Maes, qui remplit un peu le rôle de "Dragon", c'est à dire gros tube trap uuultra dark, obsédant et répétitif).

Vald - Ce Monde Est Cruel (Clip, 2019)

  C'est donc un très bon album, un peu moins homogène niveau qualité que Xeu, mais très bien produit et écrit, interprété avec assurance et style. Le difficile défi du disque post-succès mainstream énorme est relevé haut la main et j'attends avec impatience d'écouter la suite de ce que Vald, désormais incontournable et respecté à la juste valeur de ses qualités artistiques, va pouvoir nous offrir sur son label Echelon nouvellement créé. 

Vald - Ignorant (Clip, 2019)

Mes morceaux préférés : Poches Pleines, Journal Perso II, NQNTMQMQMB, Ce Monde Est Cruel, Rappel, Ignorant

Ecouter sur Spotify ou Deezer

Alex

mardi 16 juillet 2019

Guizmo - GPG 2 (2019)


  J'ai jamais complètement accroché à Guizmo avant. Enfin, j'ai jamais trop pris le temps d'écouter un album en entier non plus, mais j'ai été impressionné par ses freestyles en radio, et quelques singles (même si certains autres m'ont moins touché, d'où mon côté semi-convaincu). Mais ce GPG 2 est devenu ma porte d'entrée vers la musique du rappeur.

  Les prods sont à l'ancienne, les prises de son lo-fi sonnent "fait maison", le tout sonne ultra spontané, on imagine bien en écoutant ces morceaux le rappeur kicker dans son micro de radio, le sourire au lèvre, le casque sur les oreilles, on sent presque l'odeur de la fumée et de la sueur dans le studio. 

Guizmo - Gentleman (Clip, 2019)

  Les textes sont parfois fun, parfois profonds, toujours ciselés. La musique, comme je vous le disait, est un bon boom-bap à l'ancienne ("Gentleman", "92", "Je n'ai plus d'temps à perdre", "Rien d'mieux à faire", "Smoke", ou "Le bruit et l'odeur" hallucinant de puissance), parfois grandiloquent ou dramatique, tirant sur le crunk ("Danser", "GPG5", "Etendard", "C'est moi contre moi-même", "Nuage", "Qui est-tu ?"), parfois funky ("Sur place", "Gangsta Paradise"), jazzy ("Mama, j'suis égaré"), électronique ("Dans l'espace", "Tout seul"), et parfois à la limite de la chanson française ("La Pluie") ou du reggae ("Rédemption"), avec quelques incursions vers la modernité trap ("Toujours vrai", "Ton pied, mon pied", "Ahou", "Je n'sais pas c'qu'ils veulent", "Oh no !", "Beaucoup Trop") et quelques expérimentations ("Tout crade").

Guizmo - Le bruit et l'odeur (Clip, 2019)

  Comme vous avez pu le constater, il y a dans ce projet beaucoup, beaucoup, mais alors beaucoup de morceaux (29 !). Ça rend l'écoute un peu complexe, et c'est un peu dommage car en triant bien ces morceaux, on aurait pu avoir une des meilleures sorties rap de l'année, et une solide compilations de faces B de qualité. En attendant, qu'on l'écoute en plusieurs fois ou qu'on pioche dedans, ce disque gargantuesque remplit ses promesses et contentera largement l'amateur de rap FR.

Mes morceaux préférés : Gentleman, Sur Place, Rédemption, Gangsta Paradise, Je n'ai plus d'temps à perdre, Smoke, Beaucoup Trop, Le bruit et l'odeur
Ecouter sur Deezer ou Spotify

Alex


mercredi 3 juillet 2019

Kobo - Période d'essai (2019)


  Belge comme Damso et Hamza, Kobo partage avec ces deux-là une musicalité rare et une voix unique. Avec ce premier album soigné et fignolé, le rappeur masqué pose ses flows sur des instrus variées et impeccable, entre blues autotuné sur samples de flûtes façon Future ("Introspection"), trap violente ("All Eyes On Me", "Charbon", "Follow Me", "Black", "Serpent") ou plus accrocheuse ("Succès", "Vie d'artiste", "La vie de rêve", "Désillusion"), électro crado ("Style Libre"), comptine électro-pop ("Nostalgie"), voire musique caribéenne ("Nouveau Départ"). D'ailleurs les plupart de morceaux utilisent plusieurs de ces éléments avec brio. Son chant bluesy, au charme profond, presque vaudou sur "Koboy" prouve qu'il a un champ d'expression assez large, et qu'il sait autant chanter ses toplines que kicker salement.

Kobo - Baltimore (Clip, 2019)

  Tout cela accouche de quelques tubes plus qu'originaux, comme "Manque de Sommeil" et "Blessings" utilisant des beat à la fois classiques et déstabilisants, détournant des éléments d'easy listening à bon escient pour offrir un tapis royal à des mots qui restent en tête. Sur ce dernier morceau, on note à la fois l'influence de Damso et des grosses inspirations jamaïcaines, qui seront présentes tout au long de l'album. De même, ce morceau permet de bien entendre l'utilisation assez personnelle des effets de modification vocale de Kobo, qui comme les plus grands du genre (Future, Young Thug, Hamza, Damso, Travis Scott...) a réussi à créer un son à lui. Autre morceau incontournable, "Baltimore" est une très belle chanson, presque pop, porté par des arpèges mélancoliques et une guitare lead magnifique et triste. 

Kobo - Nostalgie x Succès (Clip, 2019)

  C'est une excellente sortie, à cheval entre rap pur et dur et musiques populaires, à découvrir absolument.

Kobo - Blessings (2019)

Mes morceaux préférés : Manque de Sommeil, Blessings, Baltimore, Koboy, Charbon

A écouter sur Deezer ou Spotify

Alex




dimanche 14 avril 2019

PNL - Deux Frères (2019)


  Je reviens de loin avec PNL. J'ai pas compris tout de suite. J'ai détesté, méprisé de loin à la première écoute. C'est pas très dur, de loin, de se moquer de tics musicaux ultra inhabituels, d'onomatopées autotunées délivrées avec beaucoup trop d'emphase, de phrases qui riment pas, de références à Simba ou Mowgli. Mais petit à petit, en réécoutant quelques titres qui m'avaient quand même accroché par leurs prods au départ, je me suis fait l'oreille au style des deux frères des Tarterêts, et j'ai commencé à entendre leur apport dans ce mélange finalement assez subtil entre voix très travaillées en studio aux flows complémentaires, sur des instrus souvent planantes mais en réalité assez variées. Et j'ai entendu également quelques fulgurances au niveau des textes, confortablement installées entre une absurdité et un truc bien vulgaire pour que seuls les initiés puissent l'apprécier. 

  D'ailleurs, au risque d'insister, je pense vraiment que pour un groupe comme PNL, au style extrêmement marqué, il faut de toutes façons plusieurs écoutes (et probablement quelques références de rap FR et US) avant de se faire l'oreille et de savoir si on apprécie ou pas le genre ou si c'est juste trop éloigné de ce qu'on écoute d'habitude pour y comprendre quoi que ce soit. Un peu comme le café, le vin, le jazz ou le métal, le rap, et en particulier ce sous-genre post-autotune qui n'a pas encore de nom nécessite quelques essais et portes d'entrées pour être assimilé. Tout le monde ne va pas aimer, loin de là, mais faut au moins essayer correctement avant de balancer un avis trop définitif, sinon ça peut se retourner contre vous assez vite (cf moi).

PNL - Au DD (Clip, 2019)

  J'ai accéléré la cadence de réécoute et de redécouverte après la sortie du 3e single issu de cet album, "Au DD" (au détail), ce dernier étant particulièrement accrocheur, avec son instru à base de guitare qui brouille les pistes entre les genres (honnêtement, on pourrait être au début d'une chanson de pop-rock indé sur l'intro). Sur ce morceau, quelques fulgurances dans le texte également, et surtout deux flows encore plus carrées que par le passé, donnant un côté massif, tubesque à l'ensemble, ce qui est accentué par un clip gargantuesque, beau et impressionnant, filmé sur la Tour Eiffel (rien que ça). 

  Évacuons déjà les deux autres singles, plutôt bons, en évoquant "91's" et son électrofunk californienne très cool, légère, apportant une dose de fraîcheur au sein d'un disque assez plombé, ainsi qu'"A L'Ammoniaque", belle ballade presque chanson française, toute en guitare, sans beat, qui se découvre et s'apprécie avec les réécoutes successives. 

  Le début d'album, jusqu'à ces deux singles justement, paraît un peu plat à  lapremière écoute. Mais là encore, "Autre Monde" se révèle rapidement une excellente track, certes posée mais riche et bien foutue. "Chang" me touche moins, elle est pas mal construite du tout, avec un côté très "gros", mais justement, à l'inverse d'"Au DD", ce côté énorme fait plutôt balourd et un peu vide. "Blanka" est un peu mieux, grâce notamment à une bonne 2e partie d'Ademo, mais il lui manque également un petit truc à mon goût. Mais à partir de là, tout décolle. Je dois juste mentionner "Zoulou tchaing", tentative à mon sens ratée de crossover avec la variété française (à la "Petite Fille" de Booba), qui n'est pas non plus nulle (le début du texte est génial). Si je la met un peu à part, c'est qu'à part elle, tout est impeccable à partir de là.    

PNL - A L'Ammoniaque (Clip, 2018)

  Les prods sont incroyables, à l'américaine, et les flows tabassent. "Celsius" est une implacable bombe trap, et "Deux Frères" est un tube pop-trap total. "Coeurs" est un rnb mémorable, "Shenmue" une électro-pop de jeux vidéos accrocheuse. Sur "Kuta Ubud", les deux frères inventent presque un langage à eux, il faut aller sur genius pour vérifier qu'ils ne chantes/rappent pas en patois, ce qui est assez fun, et musicalement ce gros egotrip trap minimaliste fonctionne bien. Tous ces morceaux sont de haut niveau.

  Moins indispensables mais néanmoins très réussis dans leur genre, les hispanisant "Hasta La Vista" (plus rythmée, c'est un peu leur "Narcos" (Migos) ou "I Like It" (Cardi B) pour filer l'analogie avec les ricains) et "La misère est si belle" (ballade triste) font le taff. 

  Mais ceux qu'on retient, en grande partie parce qu'ils innovent au niveau sonore, ce sont d'abord "Menace", trip US à la Rae Sremmurd / Travis Scott, avec une instru pop-trap bondissante, tremplin à une première partie d'Ademo mémorable et un couplet inattendu et addictif de N.O.S. Incroyable. Puis "Déconnecté", qui est un trip néo-80's psychédélique cosmique et épique (cette guitare, ces grosses drums, on se croirait chez le Sébastien Tellier prog de la période My God Is Blue). L'utilisation de toutes les modifications de la voix à des fins dramatiques atteint ici des sommets rarement atteints, on pensera uniquement à la noirceur de Future ou aux épopées trap-rock de Travis Scott. Une autre track qui fait du neuf en renouvelant la formule du duo.

Une bonne intro au groupe, via l'excellente émission "Le Règlement"

  Petit point texte : en parcourant l'album, on note pas mal de fulgurances comme je le disais, et dans l'ensemble les textes (et les flows, au passage) sont vraiment plus solides que ce qu'ils ont été par le passé. Le groupe touche souvent juste lorsqu'il évoque les sujets d'amour fraternel, de famille et d'héritage, mais également lorsqu'il étale son amertume face à une réussite cruelle pour eux, au regard de ceux qu'ils côtoyaient il n'y a pas si longtemps et qui sont restés dans la merde. Leur regard acéré sur la noirceur des mécanismes de reproduction sociale, et leur illustration par des images émouvantes car vécues font d'ailleurs leur force, et certains couplets pourraient sans problème être disséqués en cours de sociologie. 

  Ben voilà, je crois que j'ai tout dit. Le disque est un peu long, et aurait sans doute bénéficié de quelques coupes, mais il est tout à fait écoutable tel quel, on n'est pas encore rendus chez Migos. Car la majorité de ces titres oscillent entre le très bien foutu et l'excellent, dans leur genre. Et ça fait plutôt plaisir de voir que ce qui cartonne en France aujourd'hui, c'est un disque produit en indépendant par deux mecs partis de rien, qui ont créé en autarcie dans une cité délaissée par le monde entier un style à eux, qui a rayonné par la suite à travers le monde entier, sans le soutien d'une majorité de médias qui n'y connaissent rien et qui préfèrent recracher sourire aux lèvres et chèque dans la poche le communiqué de presse de Patrick mes couilles ou d'un juré ou candidat à la con de The Voice. 

  Les chiffres ne mentent pas, et une bonne partie de la jeunesse francophone voit en eux les Pink Floyd/Daft Punk de leur génération, et sans aller dans des comparaisons foireuses, et peu importe ce que vous pensez d'eux, est-ce que ce n'est pas au fond une bonne chose que ces icônes générationnelles soient issues de la classe populaire et qu'elles aient créé un style unique, insulaire, plutôt que de sortir, prémâchées, de la grosse machine de l'industrie du divertissement ? D'autant plus quand leur musique rapproche des catégories sociales diverses et humanise tout une partie de la population dont vous n'entendez parler qu'à travers le prisme ultralibéral et raciste des chaînes d'info en continu.
Bref.
Merci PNL. 

Mes morceaux préférés : Au DD, Déconnecté, Menace, Celsius, Deux Frères

Ecouter sur Spotify ou Deezer

Alex

mardi 27 novembre 2018

SCH - JVLIVS (2018)


  Mea culpa. J'avais pris à tort SCH pour un clown, ou un rappeur de seconde zone à ses débuts, période "Champs Elysées" (même si le choix de la très belle prod soulignait déjà une oreille affutée). Et malgré quelques titres auxquels j'ai accroché plus tard (comme "Anarchie" en 2016), j'ai un peu laissé le train passer sans m'y intéresser plus que ça, avec une curiosité distante on va dire pour ce jeune rappeur atypique, volontiers nihiliste et visiblement à vif. Il faut dire que Julien Schwarzer de son vrai nom, a parcouru du chemin depuis ses débuts. A peine plus vieux que moi (il a 25 ans), il a rencontré un succès incroyable (ce dernier disque a été certifié or en une semaine), et monté son propre label, Baron Rouge. Ça c'est pour le côté pro, qui a son importance puisqu'il a désormais son studio, et s'enregistre seul (il est son propre ingénieur), ce qui lui libère un espace créatif déterminant. 

  Mais c'est côté perso qu'il a vécu l’événement fondateur de ce disque : la mort de son père. Figure paternelle impressionnante, distante mais adulée, un peu crainte mais respectée, son père est mort d'un alcoolisme que SCH lie directement au travail excessif qui usait son père, gros bosseur faisant de gros horaires ; travail  intenable imposé par une société qui pressurise ses classes les moins aisées pour offrir davantage à ceux qui ont déjà tout. Cette colère, cette rage, SCH les a injectées dans une histoire, volontairement romancée, d'une succession à la suite du décès d'un père, grand chef mafieux (Otto) à son fils, Julius (racine latine de Julien). Derrière le voile pudique de l'ambiance film de gangsters, genre plus qu'adapté au rap, Julien/SCH arrive donc à glisser ses ressentis sur les relations père-fils, la notion d'héritage, le deuil, les remords, le temps qui passe, entre autres. Et c'est ce qui fait toute la réussite de ce disque inattendu (pour ma part). 

SCH - JVLIVS - Absolu Tome 1 (Court Métrage, 2018)

  Des interludes racontés par José Luccioni, célèbre doubleur français (Al Pacino, Le Parrain, Stargate SG-1, Lord Of War, Aliens, Nip/Tuck...), structurent cette histoire qui par sa profondeur montre un SCH ayant prodigieusement gagné en maturité, sachant mieux canaliser sa fureur, et davantage apaisé, avec un vrai recul sur la vie. Il a gagné en épaisseur (au sens propre également, ça se voit physiquement, il fait mieux dans son corps). Loin de plomber l'album, ces interludes sont une merveilleuse idée, et l'enrichissent au contraire dans son aspect narratif comme dans sa musicalité (ce qui est un petit exploit, on perd souvent en efficacité à force d'imposer une narration en musique, cf la majorité des opéras rock, ou le dernier Lemon Twigs par exemple).

  Musicalement, l'ambiance cinématographique (illustrée par le court métrage ci-dessus JVLIVS - Absolu Tome 1, premier d'une trilogie à venir, et les clips) se traduit par des prods certes devant beaucoup à la trap, mais ultra travaillées, remplies de détails inattendus pour le genre : des cordes voire des orchestres entiers, pas mal de guitare sèche, quelques choeurs à la limite du grégorien parfois. Tout ça entretient une ambiance méditerranéenne unique. Et, gage de cohérence, l'ensemble (à l'exception de 3 morceaux sur 14) a été produit par Katrina Squad / son fidèle Guilty.

SCH - Pharmacie (Clip, 2018)

  Les titres sont très travaillées, prenants. Que ce soit dans de gros bangers traps sombres tels "VNTM", "Pharmacie", absolument géniaux, ou des morceaux plus à nu comme "Tokarev", "J't'en Prie" ou "Mort de Rire" SCH s'en sort à merveille. Autre réussite totale, "Otto", chanson la plus frontale du projet, mêle texte hargneux et blessé à la fois et instru mélancolique inattendue (cloche gothique, hits orchestraux impromptus façon nu-disco, nappes vocales new age, violons, xylophone...), pour un résultat bouleversant. Je ne vais pas vous spoiler en citant des extraits de textes, mais n'hésitez pas à ouvrir Genius en écoutant l'album pour en saisir toutes les images et les sous-textes à plusieurs niveaux. 

SCH - Otto (Clip, 2018)

  Cet album est rempli d'OVNIs, comme "Skydweller", dont le beat est un son d'horloge filant à toute allure, et comporte (entre autres) une guitare hispanisante, un clavier deep et un saxo, qui permettent à SCH de varier les flows, le rap et le chant avec une maestria telle qu'il sonne presque en feat avec lui-même. Là encore, le fait qu'il ait une culture "classique" et érudite du hip-hop et notamment du rap français l'aide, comme Alpha Wann dont on a parlé récemment, à kicker avec une exigence certaine comme les anciens tout en utilisant les variétés énormes de flows modernes, ce qui donne un alliage imbattable, contrairement à des types overhypés comme Koba LaD qui vont vite se retrouver bloqués une fois leur gimmick épuisé (c'est déjà lassant sur moins de 3 minutes...). C'est d'ailleurs de ce délire rap 90's que vient l'idée du fil conducteur sur un album, avec des "skits" à l'ancienne, version blockbuster ici.

  Autre exemple d'étrangeté musicale, "Ivresse & Hennessy" sonnerait presque comme du The Weeknd ou du Travis Scott entre autotune, claviers néo-80's et sens mélodique rnb. Mention spéciale à sa coda au piano bien foutue, preuve d'un perfectionnisme tangible dans la construction des morceaux. Même les quelques morceaux moins marquants ("Facile", "Prêt à partir" avec Ninho, ) recèlent de bonnes idées et sont loin de faire remplissage. De manière générale, le milieu du disque est son point faible, après 7 titres de folie l'intensité descend un peu, avant de remonter pour une fin de haute volée.

SCH - Le Code (Clip, 2018)

  D'abord, on a "Le Code", produit par le petit génie Pyroman ("Réseaux", "Salé", "Mwaka Moon", "Tu le C",... je vous encourage à regarder cette petite vidéo sur son travail, le mec a l'air d'avoir les pieds sur terre en plus). Le titre est génial, ses couplets sont des refrains et ses refrains des hymnes (belle gestion du chant et des effets vocaux), le travail sur les rythmiques et les guitares est incroyable, et c'est sans doute la porte d'entrée la plus facile sur cet album assez dense (le clip, très beau, aide également à poser le ton). C'est d'ailleurs comme ça que le voit SCH, qui y voyait un défi : faire de l'accessible, de l'universel, sans dénaturer son album et en essayant d'être crédible dans un registre plus pop. Un autre morceau remplit ce cahier des charges : "Ciel Rouge" et son électrofunk étonnant (comme le "91s" de PNL mais en mieux). Un autre gros point fort du disque, tout comme "Incompris", en plus rap, et a fortiori "Bénéfice", le morceau de bravoure planant et épique qui clôt le disque avec sensibilité, dans un délire PNL (mais avec un texte bien écrit) voire Damso, bref du bon. 

  Ce disque est dense, un poil exigeant (il demande quelques écoutes avant de bien rentrer dedans), mais il récompense vite l'auditeur persévérant. Son délire cinématographique servant de prétexte à une musique recherchée et surtout à des textes incisifs et profonds, reflets de la maturité nouvelle de SCH et centrés autour de l'héritage et de la relation père - fils. Un très grand disque de rap français, dont le succès public et critique est mérité. Ça va être dur de faire aussi bien pour les deux suites annoncées. A suivre...

Si vous avez apprécié l'album, je vous conseille cette excellente interview par Clique, et cette autre très bonne itw par OKLM

Mes morceaux préférés : VNTM, Pharmacie, Le Code, Tokarev, Otto, Skydweller, les interludes
A écouter sur Spotify ou Deezer

Alex




mercredi 21 novembre 2018

Alpha Wann - Une Main Lave L'Autre (2018)


  C'était un choc prévisible. Alpha Wann, très bon MC auteur de quelques très bons projets (à vrai dire, on ne compte pas d'échec ni de baisse de régime pour le moment dans sa discographie), nous a sorti avec ce UMLA un classique du rap francophone.

  Ses forces : une oreille musicale affutée qui lui permet de choisir des prods qui sonnent sombre et modernes, un peu trap donc, mais qui lui permettent de poser son flow finalement assez old school dans son envie de perfectionnisme et de technique mais moderne dans son agilité et son énergie. Musicalement on est donc pile entre Mobb Deep et Metro Boomin, et dans le style on a le swag d'A$AP Rocky ou Joke/Ateyaba avec le contenu du meilleur du rap en français (de Lunatic à Damso). 

  Un morceau comme "Le piège" est un festival de punchlines que ne renieraient ni Booba ni Dems, pleines d'un humour acide et d'un sous-texte d'une intelligence fine, débitées avec un flow acéré et hypnotisant. "Starsky & Hutch" joue sur les mêmes niveaux d'intensité punk que le Soundcloud rap le plus vénère. 

Alpha Wann - Stupéfiant & Noir (Clip, 2018)

  Quant à "Stupéfiant et Noir", c'est un tube incontestable, pile où il faut entre modernité et tradition, de même que "Langage Crypté", entre cloud rap et Mobb Deep, et "Flamme Olympique", chaud comme un vieux Oxmo Puccino et frais comme une prod de Travis Scott. "Cascade - Remix" est aéré et beau comme une prod de Pyroman ou Pi'erre Bourne, magnifiée par un flow intemporel. 

  Les quelques feats sont très cool, "Le Tour" avec Infinit' et "Parachute Chanel" avec Sneazzy, "1500" avec Og L'enf, et l'excellente "La Lumière dans le Noir" avec Doums. Ils permettent également de varier les styles, comme par exemple "Fugees" avec Diabi, à l'aspect plus planant, psychédélique et un peu rock, mood prolongé par la plus old school "Une Main Lave L'autre". L'ambiance varie également avec le très funky et plus léger "Pour Celles", qui rappelle ses premiers projets ou le boom bap modernisé et déconstruit, presque parlé de "Olive et Tom". 

Alpha Wann - Ca va ensemble (Clip, 2018)

  Autre tube, l'inclassable "Ca va ensemble" est un point fort de ce disque, assez épique avec ses parties assez différentes (d'abord saccadée puis plus pop dans la prod) enchevêtrées avec brio. Alpha Wann est à l'aise dans ces instrus changeantes, adaptant son flow avec une facilité apparente qui déconcerte et impressionne après coup, puisque sur le moment on ne s'en rend pas compte tant le rendu est naturel et fluide ("Contrex"). Autre morceau inclassable, "Macro" est à la fois lourd et aéré (longues parties à base d'orgue sans beat), et très réussi là encore.

  Le disque dans son ensemble est un gros coup de pied dans la fourmilière du rap francophone, une vraie déclaration artistiques au mérite certain, entre fond profond et bosse, flows agiles à l'humour décapant, et prods à tomber. Un classique instantané qui hisse Alpha Wann parmis les plus grands noms du rap de chez nous.

A écouter sur Spotify ou Deezer

Alex

lundi 23 juillet 2018

Les Chansons de l'été : Lunatic - Groupe Sanguin (2000)


  Cet été, on vous fait replonger dans un déluge de chansons estivales sur LPAE. C'est vraiment chouette, c'est une rubrique qu'on fait tous les ans depuis un an, et ça s'appelle tout simplement "Les chansons de l'été", et ça vous permettra de savoir quoi mettre lorsque ce sera à votre tour de lancer un stream pendant le barbecue sur la plage

  L'été n'empêche pas de réfléchir en écoutant un gros Lunatic à fond dans la bagnole ou dans le casque. Sur une prod hypnotique, Booba et Ali kickent comme les grands qu'ils étaient déjà, allient intelligence et puissance et défoncent tout sur leur passage. Difficile de choisir un seul morceau sur Mauvais Oeil (2000) tant l'album est bon et adapté pour les mois les plus chauds de l'année. 

Allez, on se met la suivante avec un couplet d'anthologie de Sir Doum's :



Alex


lundi 12 février 2018

Swing - Marabout (2018)



  Marabout, album du rappeur belge Swing, sorti en Janvier 2018, commence comme du Krisy sur "Richesse", avec ce flow doux et délié influencé par MC Solaar et Doc Gynéco, mais en bien plus moderne, et une prod cotonneuse avec des accents quasiment Air période Moon Safari (très audible dans les effets sonores). Y'a un petit côté 1995 dans le texte et le flow également, cette relecture moderne d'un âge d'or du rap des années 90, et cette faim de reconnaissance couplée à une intégrité totale marquant son côté indépendant, "hors du système" comme il le dit lui-même. Sur "Corbeaux", on est presque dans la chanson française, on entend la magnifique voix profonde et assurée de Swing sur ce morceau davantage chanté basé sur un alliage beat-piano-synthés de haute volée. Ce diptyque inaugural de chansons est le truc le plus intriguant entendu dans le rap francophone depuis Ipséité de Damso. "Rivage", avec Le Motel, tape également quasiment dans la chanson française, avec une tonalité chill vraiment très agréable.

Swing - Corbeaux (2018)

 Et ça continue comme ça pendant tout l'album, avec des productions impériales, hyper musicales, des paroles ultra bien écrites et des flows élastiques. Ça bouge bien sur "Cours de Danse" et sur le très bon "Canopée" avec une instru vraiment très riche et originale, ça s'approche d'un mix folk/soul/rnb sur "Mama" en duo avec Blu Samu, ainsi que sur le très doux "Interlude" et ses petites touches jazzy. Le rnb jazzy presque nu-soul est également le point fort de l'"Outro". Swing ose même le morceau néo-90's avec l'excellentissime "Planer" absolument parfait dans son genre. Et réussit le même exploit, en un peu plus modernisé encore sur "Cercle", également vraiment bonne.

Swing - Cercle (2018)

  Bref, superbe album rempli de flows habiles, de productions impeccables entre classiques et sons contemporains, et de textes ciselés. La plus grande claque de rap francophone depuis Damso et Krisy, et une preuve de plus de l'immense vivier de talents que comporte la scène belge.

dimanche 10 décembre 2017

Booba - Trône (2017)

  


  Je risque de perdre quelque peu certains habitués avec cet album, mais c'est pas grave, je vais essayer de convaincre quand même. Trône est le neuvième album solo de Booba, et c'est un bon album. Personnellement, j'ai fait la connaissance de Booba à la mauvaise période, après Futur (2012), pas la meilleure période, surtout musicalement avec d'énormes instrus crunk ou dirty south (styles rap du sud des USA) très artificielles et sonnant maintenant extrêmement datées. Et c'était à peine mieux sur D.U.C (2015) où l'apport de la trap permettait à peine d'aérer des prods génériques sur lesquelles le rappeur n'arrivait pas à briller. Mais d'un autre côté, même si ces albums ne me parlaient pas, je le savais talentueux, étant plutôt client de son travail avec Ali au sein du groupe Lunatic, et de son premier album solo démentiel (Temps Mort, 2002), ainsi que d'autres albums plutôt solides de Panthéon à Lunatic (malgré un 0.9 un peu en dessous).

  Mais entre temps, le paysage musical a changé. La trap est quasiment devenue la nouvelle pop, et le mumble rap autotuné est devenu la nouvelle variété des deux côtés de l'Atlantique (cf notre dossier sur l'autotune). Booba, toujours à l'affut des tendances du rap US, a intégré très tôt ces évolutions musicales, pourtant à mon sens il ne les a pleinement maîtrisées qu'à partir du demi-miracle Nero Nemesis (2015). D'abord sceptique, j'y suis pourtant retourné régulièrement jusqu'à être complètement conquis par des singles comme "92i Veyron", il arrive à créer un équivalent francophone aux ambiances sombres et digitales post-trap de Travis Scott et accouche de quelques fulgurances textuelles impressionnantes et réellement prenantes.


Booba - 92i veyron (2015)

  Sur des morceaux comme "Validée", il collait également à la mode dancehall mondialiste qui commençait à infuser le mainstream et notamment les disques de Drake ou PARTYNEXTDOOR, avec là encore des lignes de lyrics inoubliables.

Booba & Benash - Validée (Clip, 2015)

  Un autre élément se révélant fondateur pour Trône est la prise d'envergure  d'OKLM, son label grâce auxquels il fait exploser des gens comme Kalash (grâce un leur superbe collaboration à la fois moderne, sombre, entraînante et métissé, "Rouge et Bleu", en 2016, aboutissement de la démarche de réinvention musicale de Booba). Mais aussi Shay, son collaborateur de toujours Gato, et surtout Damso. Grâce à "Pinocchio", sur lesquels ces deux derniers sont en featuring, puis à leur collaboration sur "Paris c'est loin",  il fait vraiment décoller la carrière de Damso qui enchaînera avec deux classiques du rap francophone, Batterie Faible (2016) puis Ipséité (2017, cf notre chronique), deux dingueries au long desquelles le belge fait preuve d'un talent inégalé pour l'écriture, d'une créativité sans fin pour les flows, et d'une direction musicale de haute volée, le tout accompagné d'une liberté artistique totale permise par la remise en question des thèmes abordés dans le rap et de la distinction entre le chant et le rap introduits par l'autotune (vous devriez vraiment lire notre dossier là-dessus), ainsi que par les techniques de productions modernes notamment venues de la trap et fusionnées avec des influences eighties, africaines ou caribéennes, rendant cette musique plus vivante et organique que la plupart des genres créés en majorité sur ordinateur.


  Tout ça pour vous dire qu'avec cette nouvelle concurrence, issue de ses rangs, le challengeant avec maestria sur un style qu'il commençait à maîtriser, Booba, s'il voulait rester sur son trône, devrait se surpasser. Mais, depuis Nero Nemesis, il a les armes pour cela. En effet, sur cet album comme sur ses meilleurs (Temps Mort en tête), on se rend vite compte que Booba n'est jamais meilleur que si il a une instru géniale derrière lui. La musicalité du beat le pousse à se dépasser, d'autant plus sur son style moderne volontiers plus mélodique, quasi rnb ou pop par moments. Et si Nero Nemesis est si fondateur, c'es en partie parce qu'il marque la collaboration de Booba avec des beatmakers de haute volée comme l'allemand X-Plosive (avec lequel il avait cependant déjà bossé), et le duo parisien Twinsmatic, ayant remixé Beyoncé, Drake, Rihanna, Pharrell Williams ou Lana Del Rey, proches des ambiances de Travis Scott, Young Thug, The Weeknd, et courtisés par les américains et ayant bossé avec Christine & The Queens, Damso, Joke, Kalash... Ils se sont vraiment bien trouvés artistiquement avec Booba et sont très présents sur Trône comme nous allons le voir.

Twinsmatic feat Booba - ATR (2015, Clip)

  Toute cette longue intro était nécessaire afin de poser le contexte musical global, celui plus particulier de la carrière de Booba et de celle de ses collaborateurs, et d'expliquer pourquoi Trône est ce qu'il est.

  Et comment commencer à décrire cet album sans évoquer le choc de l'introductif "Centurion", énorme banger. Grosse pop-trap à la prod énorme basée sur un sample de musique orientale aussi entêtant que sombre. Textuellement, c'est un gros égotrip dans lequel il vante ses mérites ainsi que ceux de son écurie musicale, renvoie la concurrence "[vendre] des marrons" et profite de cette ambiance grandiloquente (références péplum + prod + égotrip) pour évoquer un thème plus personnel la lassitude ("j'vais arrêter l'rap"), et une réflexion plus large sur sa place dans la culture française (références littéraires à Molière et Baudelaire), son système de légitimation culturel via l'école dans laquelle les conditions de réussite ne sont pas les mêmes pour tous (il aurait presque pu caser Bourdieu dans une punchline là-dessus), et sa place par rapport à son personnage public (il s'appelle par son propre nom, "Elie Yaffa"). Bon pour tout piger il vous faudra sans doute aller sur Genius.

L'album, initialement prévu le 15, a été avancé au 1er suite à un leak

  Puis on enchaîne sur la très mélancolique "Friday", avec la encore une prod magistrale qui fait un usage réellement obsédant et hypnotique des pauses pour un rendu haché en start-stop. Et au niveau des lyrics comme de la musique, l'enchaînement est bien mené, on commence en gros égotrip un peu mélancolique, avec un petit côté bilan ("passent les gos, passent les euros, passent les années / passent les clashs, guerre, ma carrière est cellophanée") avec références littéraires ("méprise le game, maîtrise le game depuis des années / route pavée de pétales, fleur du mal n'a jamais fané"), et quelques avant d'entamer le réel thème du morceau : la double appartenance à deux nationalités (française et sénégalaise ici : "allez les Bleus, allez les Lions, moi je suis un peu des deux", admirablement montrée dans le clip ci-dessous où Booba est peint comme les strates du paysages, marquant cette terre sur son corps même), et ce que ça signifie de réussir quand on est catalogué comme "français d'origine..." ("tous les jours négro c'est friday S-60 cinquo [référence à une voiture] je ridais flow sénégalais"). Si vous n'êtes ni allergiques aux exagérations notamment via la violences des propos (qui a un but au passage, créer des images inoubliables, frappantes et marquantes), ni aux références bling bling, vous apprécierez sa misanthropie nihiliste ("ta tronche de putain ne me dit rien qui vaille / j'ai du mal avec les humains car instinct animal" avec une note d'espoir quand même : "j'ai foi en peu mais pas en rien"), ses confessions ("la Vierge Marie et Jésus Christ me regardent de travers"), ses fulgurances sur la société ("la justice a deux vitesses, la Lamborghini en a 6"), le racisme et la prétention à tout vouloir, du plus populaire au plus artistique, du corps à l'esprit sans dualités passéistes ("quand j'étais minot, beaucoup de négros corde au cou / Vénus de Milo, anus de J.Lo, je veux tout"). Tout cela est admirablement souligné par une prod monstrueuse, un flow réellement touchant et inventif et une utilisation de l'autotune terriblement bien pensée (comment résister à la montée dans les aigus "c'est fridaaay" suivi des graves "comme jammmaaaaaiiiis" ?).

Booba - Friday (Clip, 2017)


  La prod trap-pop bondissante de "Drapeau Noir" est également bien sentie. Normal, elle vient de chez les Twinsmatic dont j'ai parlé ci-dessus (et joue également bien des pauses et de l'alternance douceur - brutalité). Le jeu de mots entre le drapeau pirate et la couleur de peau du titre donne le la des lyrics : on va parler post-colonialisme ici ("Un noir pendu dans ma rétine / du sang d'esclave sur ma tétine" ou le plus cru "chuis un macaque selon Darwin / J'ai une grosse bite selon Marine"). Le côté "sombre pirate" (image souvent utilisée par Booba) est utilisée pour évoquer à la fois une certaine forme de bravoure, de résilience, et de violence dans la résistance, le combat, de filouterie "juste" dans le contournement de la loi "le drapeau est noir car l'blanc est pour ceux qui abandonnent". Les images métagores marquent "si j'tue un fils de pute y'a pas mort d'homme", "Depuis Wu-Tang chuis le Parrain / Je suis Bruce Wayne t'es le Pingouin", "j'lui ai attaché les mains c'est ses fesses qui applaudissent" (entre autres jeux de mots bien sentis), et - magie du procédé - mettent en valeur de vraies pépites de beauté "j'vais tout baiser je n'ai qu'une vie / j'ai une bonne fée c'est ma p'tite fille". Là encore le flow chanté-rappé très accrocheur fait très pop, surtout sur le refrain.

  Et, ironie du sort, on débouche sur une des prods les moins intéressantes du disque sur "Trône". C'est ironique parce que le beatmaker est sûrement le plus connu du grand public, on parle de Dany Synthé, actuel juré de la Nouvelle Star, qui officie plutôt dans le mainstream de chez mainstream (Black M, Maître Gims, Floret Pagny...). Et ça s'entend, la prod vaguement dancehall et électro-acoustique (cette guitare variétoche usée et réutilisée à outrance dans ce genre de sons n'est pas très inspirée...) est vraiment très bateau et générique. Heureusement que le flow de Booba est plutôt bon, et que le texte mélancolique est très bien écrit ("j'aime l'argent mais je préfère avoir le temps", "il n'y a pas de loi aussi, il y a la Sinaloa [organisation de narcotrafiquants] / il fait beaucoup trop noir ici, viva la vida loca / Ils ne veulent pas nous voir ici, non / Je suis ce nègre au fond du wagon / J'ai un coeur tombé du camion / Le sourire au bout du canon") et envoie quelques coups bien placés ("Depuis 0.9 ils critiquaient mais ont tous saigné l'autotune"). Et le morceau décolle vraiment sur la fin, partie plus chantée et émouvante (sur "Mais je n'en suis pas resté là / Sombre pirate je n'ai jamais ché-lâ"). Bref, Booba sauve le morceau de son instru banale qui a quand même le mérite de nous rappeler que la nouvelle variété c'est le rap.

Tracklist

  Retour à la trap triste avec "Bouyon", bonne collaboration avec le fidèle Gato Da Bato toujours aussi efficace, et truffée de métaphores alimentaires et de références à la culture caribéenne bien troussées "Tu vas épicer ma vie, baby j'te mets dans le bouyon [plat haïtien]". Puis la superbe "Magnifique" clôt avec merveille ce début d'album très lourd, avec une prod trap sombre et plombée comme celle de "92i Veyron" influencée par le classique (les claviers partagent un côté sombre et merveilleux, un peu enfantin aussi, dans le sens nostalgique, avec le classique de Tchaïkovski). Et le chant autotuné avec goût porte des paroles très travaillées, plus littéraires aussi. On pense à des tournure comme "Un nouveau jour se lève / Avec lui, les problèmes qu'il enferme", "Tu as toujours vécu dans l'ombre, solitude en toi a fait salle comble", "Tu veux partir pour voir le monde / Tu te dis qu'tu peux même plus perdre une seconde", "Autour de toi l'amour s'efface / Mais tu n'y penses pas faut qu'les choses se passent / C'est vrai t'as la vie dure / La chance te crache à la figure / Mais à quoi bon se plaindre, c'est pas comme ça qu'on paie ses factures" et une judicieuse juxtaposition amour courtois - punchline bravache "Mula vous êtes si belle chaque soir je rêve de vous / J'ai craché sur ton sol, j'n'y mettrai jamais l'genoux". Très, très lourd morceau encore une fois.

  Ensuite, le grand compositeur et joueur de kora Sidiki Diabaté compose la malheureusement pas à niveau "Ca va aller", gros banger de rap pour clubs avec le (mauvais) champion actuel du genre, Niska. Pas terrible, un plaisir coupable pour les jours de clémence à la limite, mais c'est tout. Heureusement la plus sombre et trap "Nougat", avec une ambiance presque à la 21 Savage, et un superbe sample de piano modifié, puis "Terrain" (produite par les Twinsmatic) et ses métaphores sportives, qui viennent heureusement assombrir l'ambiance immédiatement après. "113" avec Damso est dans la même lignée, bon morceau avec une production bien menaçante des Twinsmatic, aussi bonne que la somme de ses parties (et c'est déjà énorme). Par contre, une fois de plus D-D-D-Dams' vole complètement la vedette à son feat, juste après "Mwaka Moon" avec Kalash. 


  "A la Folie" réitère l'exploit quasi-rnb autotuné et exotique de "Validée", entre lignes mémorables et instrus afro-dancehall (superbement produite par X-Plosive avec plein de kora partout) dans lequel Booba dévoile ses relations ambivalentes avec les femmes : "je n'arrive pas à m'attacher [...] / c'est un gros gros problème", "malgré tout j'les respectes toutes / tu le sais si t'as croisé ma route", "je ne t'aime pas à la folie non, non / je ne t'aime pas à la folie, pardon". Tout comme "Ridin' ", des Twinsmatic également, chanson de rnb rythmée avec un côté lover ("J'ai creusé un tunnel dans son coeur, j'me suis évadé") mais réaliste ("j'assume mes crimes et mes péchés"), et surtout un gros côté tubesque et pop hyper réussi. 

  L'album se clôt par une autre mièvrerie variété de Dany Synthé, "Petite Fille" mais qui est quand même un peu plus originale que "Trône". Autotuné à mort, sur un quasi piano solo (coucou Kanye West et Future), Booba nous fait un remake hip-hop de "Morgane de Toi" et "Mistral Gagnant" de Renaud (après avoir samplé cette dernière il y a quelques années), assumant ainsi sa place dans la chanson française, et écrit un texte sensible en hommage à sa fille Luna ("il n'y a que ma petite fille qui me court dans les bras"). Là encore les images métagore contrastées et juxtaposées sont puissantes ("portes sont fermées, chat noir passera par les toits / en France comme dans la schneckzer nègre est à l'étroit / si tu fais des marmots, pense à être là", "L'argent n'fait pas l'bonheur / Le bonheur remplit pas l'assiette"). Et là encore le sous-texte post-colonial hante le texte ("Ils pensent Afrique, ils pensent soleil / J'pense aux nègres sur Amistad [bateau négrier]"). Et ce morceau est à son paroxysme lors de la vraie grosse référence à Renaud : "L.U.N.A ma petite fille / à m’asseoir sur un banc / en tenant dans ma main tes petits doigts de femme / Tu me laisse croire que Dieu est grand / J'tomberais pour toi, plus jamais pour des kilogrammes" et plus loin "Ton rire ouvre la mer en deux" et parle également de son fils Omar sur la fin du morceau "Demain tout ira bien / Car sans eux je ne suis rien, rien / Sans eux je ne suis rien / Je ne suis là que pour elle / rien d'autre, le reste ne vaut la peine / Je perdrais tout pour lui / Ne passerai jamais d'l'amour à la haine". Là encore c'est beau et ça transcende le côté bateau de la prod de Dany Synthé.

Booba et Omar

Booba et Luna

  On finit avec les deux bonus, "DKR" (pour Dakar) et "E.L.E.P.H.A.N.T", deux singles produits par X-Plosive et sortis avant l'album et précédant les inspirations africaines (la kora y est prédominante) et les préoccupations (le sous-texte post-colonial) qui parcourent Trône. Deux très bons morceaux, surtout "DKR" vraiment excellent.

  Bref, un très, très bon album. Certes, il y a un ou deux moments plus faibles, mais c'est réellement un de ses meilleurs albums, la concrétisation du retour en forme aperçu sur Nero Nemesis et les feats de l'époque, plutôt solide tout du long quand même, concis, focus et avec de vrais sommets. Alors après, je comprendrais que certains ne comprennent pas le délire et soient hermétiques à un aspect ou un autre du personnage ou de la musique, mais si j'ai pu vous le faire réécouter avec une oreille nouvelle, ou si j'ai pu vous le faire respecter un peu plus même sans vous convaincre, c'est déjà ça. Personnellement, ça a été un long cheminement, c'est un peu comme pour aimer le jazz ou le vin rouge, il faut intégrer un certain nombre de saveurs pas communes, partir du principe que c'est bien et qu'il faut chercher pourquoi c'est bien. Et si après ça, on n'aime toujours pas, ou qu'on trouve toujours ça nul, et bien c'est que c'est comme ça, mais au moins on a essayé réellement d'écouter l'artiste. Donc étant donné que moi j'ai mis des années à digérer ce style de musique et Booba en général, sur lesquels j'avais plein de préjugés et que je détestais sans connaître, mais auquel je suis venu en passant par le rap US, j'ai du mal à croire que je puisse convaincre en un papier ceux d'entre vous qui y sont hermétiques a priori et n'y connaissent rien de l'écouter et de l'apprécier, mais ce serait un petit miracle. D'où la longueur supérieure à la moyenne de ce papier, d'ailleurs merci à ceux d'entre vous qui en sont venus à bout, j'espère que c'était au moins instructif pour vous.


En attendant vos retours, donc, je vous souhaite une très bonne écoute,

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Alex