Stephen Bruner, alias Thundercat, est un incroyable bassiste de jazz doublé d'un très bon chanteur. Je l'ai découvert en solo avec le superbe single "Tenfold" sur l'album Apocalypse en 2013, et depuis, que ce soit en solo, avec Kendrick Lamar, Flying Lotus ou d'autres, il n'a cessé de m'impressionner et de m'émouvoir. Mais malgré toutes ses réussites, je crois qu'on tient là avec Drunk son magnum opus (pour le moment), un vrai chef d'oeuvre entre jazz, pop, soul/funk, hip-hop/rnb et électronique.
Même la pochette est un chef d'oeuvre ! Cette photo de Bruner, prise alors qu'il était en train d'asphyxier dans une eau gelée (ces yeux injectés de sang!), est tellement belle, originale et puissante qu'on la croirait tirée d'un vieux classique du cinéma. C'est tellement rare d'aussi bonnes pochettes que ça méritait d'être souligné.
Mais pour revenir sur la musique, j'aurais bien du mal à décrire la féerie de ce disque. Dès "Rabbit Ho", la courte intro (reprise en conclusion avec un côté musique de Zelda sur "DUI") avec ses bruits d'étang, son clavier baroque soutenu par une basse charnue et ce chant angélique, qui se conclut sur un bruit d'orage, on entend un truc aussi pur que les Isley Brothers, les Beatles, les Zombies et les Temptations. C'est dire. "Captain Stupido" enchaîne en mode jazz, soul et pop, guidé par une basse agile au jeu très personnel et une boîte à rythme rappelant les goûts japonais de Thundercat (avec une folie pop digne de Yellow Magic Orchestra), et son second degré (ronflement et... oui un bruit de pet). On le retrouvera sur les miaulements de "A Fan's Mail (Tron Song Suite II)" très bonne avec ses claviers façon Daft Punk sur "Something About Us" / "Voyager" (elles aussi avec un côté manga et jazz, vous voyez la boucle se boucler ?). Cf deux morceaux japonisants : "Tokyo" et "Jameel's Space Ride".
Ah oui au fait, tous les morceaux sont très courts, très addictifs. "Uh Uh" et son croisement entre cool jazz, Zappa, YMO et soul psychédélique en est un parfait exemple, ce morceau est un bonbon acidulé qui rend complètement accro. De même pour la pastille "Bus In These Streets", une grande chanson pop bien écrite, très Todd Rundgren.
Et tout est merveilleux, que ce soit dans une ambiance plus soul/rnb ("Lava Lamp", "Jehtro" qui passerait presque pour du Miguel, "3AM", "Drunk"), électrofunk nocturne ("Day & Night", "Walk On By" avec Kendrick Lamar, "I Am Crazy"), rap ("Drink Dat" avec Wiz Khalifa) ou jazz ("Blackkk", "Where I'm Going", ou "Inferno" et son côté prog). Et enfin le funk liquide, psychédélique et jazzy de "The Turn Down" avec Pharrell Williams.
Avec un mention spéciale pour le classieux soft rock - R&B de "Them Changes" et "Show You The Way" avec Michael McDonald (Steely Dan, Doobie Brothers) et Kenny Loggins. Et puis le fabuleux électro-funk de "Friend Zone", aussi bon que les meilleurs titres de Plastic Beach (Gorillaz).
Bref, l'album est dense mais les chansons sont courtes et percutantes, et l'ambiance cohérente de bout en bout. On a donc un grand plaisir à s'y perdre avec délice, comme une Alice tombée dans le terrier du lapin blanc, contemplant cet univers hallucinogène et halluciné, féérique et étrange, psychédélique et divin. Un vrai grand album qui prouve qu'on peut toujours faire de la musique hyper personnelle, hyper accessible et hyper bonne tout simplement en même temps, et que les puristes (en jazz ou ailleurs) ont toujours tort, que c'est dans le mélange et la nuance que s'épanouit le mieux une sensibilité artistique. Et qui peut ramener plein de monde vers le jazz.
Tout simplement un grand album, qui brasse large mais reste concentré sur sa vision artistique immaculée et personnelle, avec un vrai style propre à Thundercat et une grande sensibilité qui émeut à tous les coups. J'adore.
Alex