Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes
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dimanche 5 juillet 2020

Benjamin Biolay - Grand Prix (2020)


  Le premier single, "Comment Est Ta Peine" donne le ton de ce Grand Prix. Biolay prend de l'ampleur depuis La Superbe, et la presse comme le grand public ont fini, à force de disques pop et personnels et de tournées bien remplies, par comprendre l'artiste et l'accepter comme la grande figure de notre paysage musical national qu'il est. Cette chanson, d'abord, est très accessible, accrocheuse voire tubesque. Populaire. Radiophonique. Ensuite, elle applique le credo "orchestre à la papa sur beat électro" qu'a théorisé ce fan de XTC, avec un mariage électro-rock pas si étrange pour un fan de la pop music anglaise en général et de sa scène pop-rock Madchester influencée par la house en particulier. Le tout sonne également "variété chic" à la Julien Doré ou Juliette Armanet, sorte de pop néo-80's de magazine, aux accents funky (on pense aussi à la French Touch et au Random Access Memories des Daft Punk).  

Benjamin Biolay - Comment Est Ta Peine (Clip, 2020)

  Et cette orientation est bien présente sur le reste du disque. Comme "Visage Pâle" et sa guitare insistante -un peu trop répétitive- assez typique de l'époque... Mais je chipote, le reste (texte, mélodie vocale, arrangements...) est brillant. Mention spéciale aux gimmicks (et au solo final) de synthés. Il y a quelques facilités inhérentes au style qui affadissent un peu les morceaux tels que "Comme une Voiture Volée", au refrain certes mémorable mais qui sonne un peu comme du BB Brunes période synthés (en étant un peu taquin). C'est quasi inintéressant sur "Grand Prix", très plate, et "Papillon Noir" peu inspiré, qui fait tourner en boucle une idée semi-intéressante façon Clara Luciani (j'ai rien contre elle c'est presque sympa, mais ses morceaux sont vraiment redondants, et trop scolaires : c'est vraiment ce que je reproche aussi à ce morceau de Biolay, il traine et boucle jusqu'à l’écœurement). Bon, et pour mentionner "Vendredi 12", il l'a déjà faite en mieux cette chanson façon Bashung aux cordes pincées, un peu jazzy, c'est pas nul mais pas mémorable du tout. 

Benjamin Biolay - Visage Pâle (2020)

  Le côté rock français (Saez, Noir Désir) d'"Idéogrammes" m'a fait un peu bondir à la première écoute, j'y entends un mélange de trucs discutables (le riff principal, bien gras) et de trucs géniaux (ce refrain qu'on voudrait reprendre en choeur dans une salle de concert ou un pub, ces cloches originales, ces cordes majestueuses, ce final rock orchestral ample et prenant). Au final, plutôt un bon morceau même s'il réveille chez moi quelques traumatismes musicaux (non désolé mais à mon humble avis, "un homme pressé" et "jeune et con" c'est naze, vous ne me ferez pas changer d'avis). C'est marrant, "Ma Route" me fait penser à du Renaud dans la diction en début de morceau, et au final le morceau se révèle très sympathique.

  Bon, là vous devez vous dire que je déteste l'album à ce stade de la chronique. Certes, j'ai évoqué 3-4 morceaux pas passionnants, mais l'ensemble de ce que j'ai cité jusqu'à présent s'écoute tout de même très bien et il y a quelques morceaux vraiment très bons ("Comment est ta peine ?", "Visage Pâle", "Ma Route") et d'autres qui ont fini par être très attachants ("Comme une Voiture Volée", "Idéogrammes"), les autres étant loin d'être affreux et contenant de belles idées. Mais vous auriez surtout tort de penser ça, car toute la fin de l'album est absolument parfaite.

Benjamin Biolay - Où est passée la tendresse ? (Live France Inter, 2020)

  Ca commence par un "Virtual Safety Car" quasi instrumental, aux influences French Touch et Julian Casablancas, ça enchaîne sur la funky "Où est Passée La Tendresse", la très chanson française "La roue tourne", sorte de suite lointaine à "Ton héritage", toutes très réussies : touchantes, dansantes, élégantes, mélodiques, ce sont de grandes chansons. Et puis il y a les deux dernières, deux de mes petits coups de cœur, "Souviens-toi l'été dernier", disco-funk sensuel à l'autotune séduisante (ça lui va très bien à Biolay), et "Interlagos (Saudade)" qui me prend à la gorge avec son riff bossa doux-amer, le chant féminin du refrain qui troue le coeur, et sa rythmique moderne hyper efficace. C'est mélancolique, sexy, ensoleillé, comme un "L'Anamour" moderne, comme un crooner produit par Polo & Pan ou Lewis Ofman. C'est magnifique. 

Benjamin Biolay - Souviens-toi l'été dernier (2020)

  Bref, à la manière de Volver, c'est un disque populaire, un peu inégal mais globalement moderne, accessible et pop, qui tire un peu dans plusieurs directions en même temps, qui offre quelques explorations bienvenues, quelques mélodies instantanément classiques, quelques textes bien sentis, et l'interprétation de Biolay, qui gagne en épaisseur et en charisme à chaque sortie. Un bel album, donc, dont les couleurs estivales font du bien en ce moment.

Benjamin Biolay - Interlagos (Saudade) (2020)

Mes morceaux préférés : Souviens-toi l'été dernier, Interlagos (Saudade), Où Est Passée La Tendresse, Visage Pâle, Comment Est Ta Peine, La roue tourne

Ecouter sur Spotify ou Deezer

Alex



vendredi 26 juin 2020

LA Priest - Gene (2020)


  Avec les Late Of The Pier, sous le nom Soft Hair en duo avec Connan Mockasin, ou en solo avec Inji, son album de 2015, Sam Dust alias LA Priest est un des rares artistes qui arrive à me toucher à chaque fois qu'il fait un truc depuis 10-15 ans, avec un petit truc en plus, un renouveau, tout en gardant sa patte électro-rock de weirdo magnifique. Ce dernier album, Gene, bricolé en grande partie sur des machines qu'il a lui même construites, continue sur cette lancée magnifique. 

LA Priest - Rubber Sky (Clip, 2020)

  Les guitares, noyées dans le chorus et quelques autres effets aquatiques, sont toujours en avant, appuyées par des basses bien rondes, des beats mécaniques, quelques synthés et bidouillages programmés bien sentis, et par cette voix qui est de plus en plus assurée et tente des choses avec ou sans effets pour l'habiller et la triturer. Le début de l'album est génial, avec "Beginning" comme mise en bouche pour installer l'ambiance et groover d'entrée de jeu, avant l'électro-rock funky et tubesque de "Rubber Sky", sorte de rêve humide de tout auditeur de Radio Nova (et de votre serviteur, par la même occasion), entre Prince, Metronomy, Sly Stone, dub et acid house revisitée façon dance-punk/nu-rave. Alors quand vient le single "What Moves", on est déjà cueillis, et sa pop-funk chaloupé et doucement psychédélique nous termine. 

LA Priest - What Moves (Clip, 2020)

  Il y a quelque chose de très intimiste, vivant, organique, isolé, presque champêtre ou bucolique dans cette musique. Les grésillements, la saturation, les choix de mixage, tout rend la prod pourtant en partie électronique plus vivante que la plupart de celles des groupes à guitare poussés par les grandes majors. C'est un disque de printemps/été, à la manière de quelques McCartney solo(RAM, McCartney III), ça s'entend très bien sur des titres comme le délicat interlude "Peace Lily", mais aussi sur la déchirante "Open My Eyes"

  Le style unique de LA Priest est une sorte de synthèse bluffante entre des centaines de styles musicaux différents. Comment classer un morceau comme "Sudden Thing", avec un peu de soul, de jazz, des notes de blues psychédélique, de l'électronique... C'est hors du temps, c'est grandiose. 

  Plus identifiables, "Kissing of the Weeds" fait usage des machines (et du chant) avec une gourmandise et un style qui rappelle Thom Yorke, tandis que "What Do You See" commence franchement reggae avant de partir en complainte rock futuriste et de retourner à la case départ avec un clavier cheap.

LA Priest - Live From The Shed (2020)

  Il n'y a pas d'album de LA Priest sans divagation électronique déconstruite, absurde, surréaliste et jouissive à la Mr Oizo sous acides, ici c'est "Monochrome" qui remplit à merveille ce rôle, suivie par le diptyque final "Black Smoke"/"Ain't No Love Affair".

  Bref, vous l'aurez compris j'en attendais beaucoup et je n'ai pas été déçu. En plus de ça, les versions live de ces morceaux sont vraiment folles, et mon admiration pour Sam Dust atteint des sommets en ce moment.

A écouter absolument, sur Spotify ou Deezer par exemple

Alex

dimanche 15 mars 2020

Aphrodite's Child - 666 (1972)


  L'album que nous vous présentons est un coup de folie et de génie des proggeux grecs d'Aphrodite's Child, j'ai nommé l'épique 666.

  Paru un an après leur séparation, 666 est un album de fin. Fin du groupe, et fin du monde aussi puisqu'il est l'adaptation musicale plutôt libre de l'Apocalypse de St Jean, d'où le titre évoquant le "nombre de la Bête", ce que le groupe nuance dans une très intéressante distanciation vis à vis du matériau biblique d'origine en écrivant cette phrase sujette à interprétation : "It is a man's number". Le côté grandiose et pompeux est à prendre avec des pincettes, dans un humour très Monty Python, le groupe écrit dans les notes de pochette "ce disque a été enregistré sous l'influence du sahlep"... qui malgré son nom mystérieux se révèle être une boisson traditionnelle même pas alcoolisée composée d'une farine de tubercules, de lait et de cannelle. Pour revenir sur la fin du groupe, même si les tensions durant l'enregistrement entre Vangelis Papathanassiou (orgue, piano, flûte, percussions, choeurs), Demis Roussos (basse, chant), Lucas Sideras (batterie, chant) et Silver Koulouris (guitares, percussions) ne faisaient qu'empirer, cela ne les empêcha pas de collaborer aux projets solo les uns des autres dans le futur, mais c'est une autre histoire. 

  Après une introduction efficace, "The System", l'album démarre sur les chapeaux de roue avec la géniale "Babylon" : une guitare bondissante à la Who, propulsée par une rythmique conquérante, notamment grâce à la basse monstrueuse de Demis Rousssos, et un chant très anglais également, pour ce simulacre de live plein d'énergie. La narration de "Loud, Loud, Loud" (les choeurs sonnent parfois plutôt comme un "love, love, love love" hippie), et son piano simple viennent apaiser la tension. Avant le magistral "The Four Horseman", démarrant par un tour de chant magistral et théâtral de Demis Roussos, presque Peter Gabriel période Genesis, introduisant à merveille un refrain ultra accrocheur et mémorable. C'est un vrai chef-d'oeuvre ce morceau.

  Puis Vangelis nous donne un aperçu des influences diverses de sa Grèce natale sur l'instrumental médiéval, rock, oriental et celtique (oui, oui) "The Lamb", qui manie la dissonance avec brio, ainsi que sur "The Seventh Seal" qui sonne comme une comptine british, une nursery rhyme revue façon hippie grec. Avec ses nappes aériennes et ses soli évocateurs, concis et tranchants, "Aegian Sea" évoque le rock teinté d'ambient que Fripp et Eno concevront, ensemble, en solo ou avec Bowie, dans la même décennie, et préfigure en un sens le post-rock, avec une teinte originale : plutôt que dans la kosmische musik allemande, c'est dans la musique classique, la musique orientale et chez Hendrix qu'il faudra chercher des influences. D'ailleurs, le morceau est suivi de deux morceaux de quasi ambient très expérimentaux mais bien dans l'esprit de l'époque : "Seven Bowls" et "The Wakening Beast", qui débouchent sur la tension du très calme en apparence mais angoissant "Lament", morceau orientalisant illustrant bien l'effroi décrit dans le texte et le sous-texte apocalyptique du disque.

  Et ce dernier morceau introduit bien le jazz progressif teinté de glam, de blues et de musique orientale de "The Marching Beast", de façon étonnante pas si effrayante que ça, tout comme le duo "The Battle Of The Locusts" - "Do It", humoristique et impeccable dans son rock métallique glam, groovy, hard et californien à mort dans son outrance. Les folies jazz-prog à la Zappa continuent ("Tribulations"), et on pensera à une autre facette du Frank avec "The Beast", très bon morceau de pop-rock bluesy rappelant les pastiches des Mothers Of Inventions. Oh, et Johnny Rotten a peut être chouré sa diction punk sur "Seven Trumpets" (réécoutez ce morceau puis le "Religion" de PiL, vous verrez), faisant d'un groupe prog l'ancêtre involontaire des Sex Pistols (même si on connaît la complexité du personnage qui goûte des groupes comme Van der Graaf Generator, mais là aussi c'est une autre histoire).

  Le jazz fou d'"Altamont", la transe orientale de "The Wedding Of The Lamb" et l'électro violente de "The Capture Of The Beast" sont remarquables. Mais c'est "Infinity" qui marque les esprits, avec la transe vocale orgasmique d'Irene Papas soulignée par des percussions martiales, et qui vaudra la censure au groupe dans de nombreux pays. Pour la fin, le boogie-glam de "Hic & Nunc" chanté par Demis Roussos est aussi accessible que le morceau de bravoure de plus de 19min "All The Seats Were Occupied" est exigeant avec son auditeur : entre ses déflagrations jazz, ses salves rythmiques, son goût pour le bruit et les orgues grandiloquents, difficile pour un non averti de s'y retrouver, même si cela ne pose pas de problèmes pour qui est habitué au prog et/ou au free jazz. Pour ceux qui auront tenu tout le long, ils auront le plaisir d'entendre le blues-rock glam de "The Break", chantée par Sideras d'une voix qui apaise l'ambiance générale. 

  Bref, le disque n'est pas facile même si il contient des morceaux vraiment accessibles voire tubesques. Il est long, et parfois ardu pour le novice, mais il vaut vraiment le détour, est un disque majeur du prog et du rock, débordant de créativité, grandiose et incontournable. 
A écouter ici


Alex


  

jeudi 30 janvier 2020

Camel - Mirage (1974)



  Camel était un groupe anglais de prog formé en 1971 autour d'Andrew Latimer, guitariste mais aussi chanteur, bassiste, flûtiste, et claviériste. Après l'échec commercial de leur premier album éponyme sorti en 73, ils sortent donc ce Mirage qui va récolter les louanges des critiques et leur faire accéder au statut de grands du prog, ce qui sera confirmé par les deux albums suivants - et leurs 10 (!) successeurs - l'ambitieux et orchestral The Snow Goose (1975) et le très beau et apaisé Moonmadness (1976), aussi bon que ce Mirage dans un style plus pop, cotonneux et froid, et que j'aurais également pu aborder ici.

  Après une intro synthétique façon grand spectacle, c'est une basse pulsatile, quasi post-punk avant l'heure, qui introduit des salves de guitares puis un jeu plus prog sur l'intro "Freefall", très jazz-(hard) rock dans l'esprit. Le chant est très accessibles, et les guitares mi tranchantes mi groovy ont le riche son du début des 70's, lorsque funk, folk, hard-rock, jazz et prog n'étaient pas tout à fait différenciés et séparés dans des petites cases hermétiques. J'en veux pour preuve ce clavier soul-funk qui part dans des divagations bluesy ou classiques. Mais même si les changements de rythme et les constructions mélodiques sont complexes, rien n'est sacrifié à l'accessibilité du morceau, et un fan de classic rock, de soul ou de pop pourra s'y retrouver sans problème, grâce aux petits moments de bravoure ultra pop comme le court solo de guitare à 4'30" tellement théâtral qu'il évoquerait presque Queen, mais qui est surtout magnifique (et ça vient de quelqu'un qui n'apprécie que modérément les soli en tous genre).

  "Supertwister" est quant à elle une merveille de prog-pop instrumentale, drivée par une superbe flûte traversière, des claviers divins et une section rythmique toujours aussi impeccable dans les instants les plus musculeux comme dans les plus subtils. 

  "The White Rider" commence comme une BO de SF et plante une ambiance troublante et belle, avant qu'une rythmique martiale assortie de cuivres et d'une flûte folklorique, et appuyée de la clameur de la foule ne viennent perturber l'ambiance et introduire un motif de guitare qui n'a rien à envier à David Gilmour de Pink FloydComme vous l'aurez peut-être deviné si vous êtes grand lecteur (ou si vous êtes allés au cinéma depuis l'an 2000), le texte de ce morceau tourne autour de l'oeuvre de Tolkien, le titre du morceau faisant explicitement référence à Gandalf, et son découpage en plusieurs parties : a) "Nimrodel" b) "The Procession" et c) "The White Rider" allant dans le même sens. Ce morceau est une merveille de guitare cotonneuse et mélodique, de synthés accrocheurs, de syncope prog-funk, de théâtralité hard-rock, et d'accalmies pop-folk. Un vrai festival de plus de 9' durant lequel on en prend plein les oreilles, mais sans cette sensation d'en entendre trop en même temps tant chaque élément est net, à sa juste place et précisément dosé. 

  "Earthrise" est sans doute mon morceau préféré ici même si j'aurais bien du mal à les départager. Son feeling mélodique pop, son tranchant rock, ses folies rythmiques jazz, et son goût pour les synthés m'évoquent le génial dernier Thundercat (notre chronique ici). Et l'ultime morceau, "Lady Fantasy" avec son intro toute en arpèges de synthé, batterie imposante et riffs hard-rock, va plutôt dans le sens des Who de Who's Next, et plus précisément de "Baba O'Riley", alors que le reste du morceau (découpé en 3 également : "Encounter", "Smiles For You", et "Lady Fantasy") alterne sur près de 13 min entre prog-folk là encore très accessible, hard-rock funky, soli prog mélodiques à l’extrême (et bouleversants), et l'album se clôt sur un bouquet final mêlant hard dramatisant, quasi glam, avec cette fameuse guitare tellement 70s appuyée par un orgue. 

  La version CD (et le streaming) du disque incluent une superbe version live de "Supertwister", impressionnante de qualité et de finesse, un mix alternatif de "Lady Fantasy" qui vaut l'écoute car il propose vraiment une autre version du morceau, ainsi que deux magnifiques live de morceaux non présents sur ce Mirage : "Arubaluba" et "Mystic Queen" au refrain déchirant.

  Bref, un très très bon disque de prog, de rock, de pop, de ce que vous voulez en fait étant donné la richesse que leur musique embrasse (eux s'en foutaient je pense), qui ne rebutera normalement pas les amateurs de pop-rock puisque tout y est immédiatement beau, et puisque tout est au service de la chanson, que rien n'est superflu ni complexifié à outrance. Une bonne façon de redécouvrir le prog avec ce disque qui en illustre tous les clichés tout en étant inattaquable musicalement sur ce que l'on peut reprocher (parfois à raison, souvent à tort) au genre.

Bonne écoute !

Alex



vendredi 17 janvier 2020

Automatic - Signal (2019)



  On se trompe rarement en lançant un album sorti chez Stones Throw. On est en revanche étonné de tomber sur Automatic, qu'on aurait bien vu chez Castle Face, leur musique étant plus proche du combo électro-rock psychédélique/garage/kraut/punk de Pow!, des Oh Sees ou de Ty Segall que du funk liquide et cosmique du premier. 

Automatic - Too Much Money (Clip, 2019)

 C'est donc quelque part à l'ombre, entre les influences croisées des Seeds et des Slits, entre autres, que les Automatic ont tissé leur toile ; c'est depuis là qu'elles nous envoient des missiles post-punk ("Signal", "Electrocution", "Damage") ou garage/kraut ("Too Much Money", "Champagne"), du punk/funk croisé coldwave, entre Bowie période Eno et Joy Division ("Calling It", "I Love You, Fine", "Humanoid", "Strange Conversations") ou de l'électro-rock post-Suicide ("Suicide In Texas"). On balance un peu de Moroder dans le mix et on atterrit pas si loin de la dance-punk obsédée par la new wave, l'indus et les Daft Punk de LCD Soundsystem ("Highway").

Automatic - Calling It (Clip, 2019)

  Si je balance toutes ces références à des artistes que j'admire, c'est parce que ce disque m'a réellement beaucoup impressionné et touché, et que j'essaie de vous convaincre de tenter l'écoute sans savoir comment le décrire mieux. C'est tout simplement un grand disque, rempli de morceaux qui claquent tous plus les uns que les autres, avec un son impeccable et une interprétation mordante à chaque fois, le tout avec un impeccable sens de l'esthétisme rock. Un des grands disques de l'année dernière.


Alex

dimanche 22 décembre 2019

Black Dresses - Thank You (2019)


  Black Dresses est un duo composé de Devi McCallion et Ada Rook, au style musical assez difficile à ranger dans une case. Après une année 2018 déjà bien remplie, elles ont sorti -entre autres projets- un album en 2019, Love And Affection For Stupid Little Bitches, qui m'avait déjà tapé dans l'oreille. Mais je crois que parmi leurs nombreux projets, ensemble ou en solo (je mentionne la sortie récente du dernier Rook & Nomie, dont je reparlerai peut-être), c'est ce Thank You, deuxième album de 2019, qui m'a le plus marqué.

  Il démarre sur une base entre rock indus façon Trent Reznor / Marilyn Manson sur "Thank U" (cf également l'incroyable "Look Away" plus loin), mêle à cela un côté emo et un esprit électro-punk plus moderne (grâce à quelques éléments électro ou hip-hop) sur la cathartique "Dog Shit", accentué sur la noisy "Water". On est carrément dans une rage façon punk hardcore voire métal sur les géniales "Death / Bad Girl" ou "There's Nothing Here Worth Dying For"

Black Dresses - Death / Bad Girl (2019)

  La science des synthés mis au service d'une ambiance lourde et plombée sur "Wheel of Fortune" évoque une version destroy de Depeche Mode et son refrain euphorisant une version trash des Pet Shop Boys revus par Throbbing Gristle et Death GripsSur des morceaux comme ce dernier ou "Harmless" je ressens la même ambition sans limite que chez Kevin Barnes à l'époque où le Paralytic Stalks d'Of Montreal était incroyablement sous-estimé alors qu'il mêlait pop, rock, contemporain et noise avec maestria (cf ici l'expérimentale "Wasteisolation"). Autre morceau très accrocheur dans la même veine barnesienne, "Thru The Void" déstructure et reconstruit synthpop et rock néo-glam en un tout jouissif. 

Black Dresses - Wheel Of Fortune (2019)

  L'album se finit cependant sur une synthpop douce comme une ballade et sautillante comme un tube radio, avec "Baby Steps", direction aussi inattendue qu'appréciée. 

  Vous aurez compris à ce stade que je n'ai aucune réserve concernant ce disque, c'est une succession de bangers ayant chacun un son unique et une énergie folle, et dans l'ensemble c'est un disque très personnel, surprenant souvent son auditeur (ce qui nécessite un talent fou après les décennies de pop ingurgitées par la plupart d'entre nous), et qui réussit chacune des choses qu'il entreprend, dans l'accrocheur comme dans l'expérimental. Un grand disque de cette année, et de cette décennie.


Alex


dimanche 1 décembre 2019

Philippe Katerine - Confessions (2019)


  Ça fait plusieurs fois avec Katerine que j'ai peur de l'album de trop. Et comme d'habitude, à la réécoute, il balaie tous mes doutes avec un nouveau disque aussi unique et différent dans ses sons et ses thèmes que profond, fun et tendre. Celui-ci parle de pas mal de choses, il y a beaucoup de sous-texte politique, tout en y mêlant l'intime et notamment la sexualité. 

  Accompagné de Renaud Létang à la production (déjà présent sur Robots Après Tout), Katerine puise dans la pop électronique et le hip-hop de quoi régénérer son son, de façon assez différente du minimalisme percutant et dansant de Robots... ou de la French Touch discoïde de Magnum. Entre la reconnaissance de son talent d'acteur (le César du Grand Bain notamment) et sa récente stature de figure du rap français, suite à quelques collaborations aussi improbables que géniales, Katerine a gagné des publics nouveaux, et sa maison de disque a a priori lâché pas mal de sous, et ça s'entend. Les morceaux sont costauds, produits avec soin, les sonorités léchées et le mix dense et subtil. 

  Un autre facteur venu du hip-hop et donnant à cet album une force de frappe supplémentaire : le travail collaboratif. Le nombre de feats est important sur ce disque, et Katerine utilise les voix et/ou les mots de ses invités avec un soin tout particulier, comme certaines de ses influences rap (Kanye West, Tyler The Creator...). Certaines voix reviennent d'ailleurs plusieurs fois (Gérard Depardieu, Angèle, Léa Seydoux, Oxmo Puccino...).

Philippe Katerine - 88% / Blond / Bonhommes (Clip, 2019)

  Côté sous-texte politique, on a sur "BB Panda" des références au couple Macron (elle qui s'approprie un bébé panda, situation absurde bien mise en perspective par Katerine, et lui qui est samplé en flagrant délit de mépris de classe bien hautain comme il faut), le tout sur des guitares façon rumba congolaise. "Blond" est un banger antiraciste assez imparable et fun musicalement et malin dans le texte. "88%" est son équivalent anti-homophobie, en feat avec Lomepal, que je trouve par ailleurs irritant mais dont l'intervention ici est bien utilisée. On retrouve aussi une critique de la folie émanant de la politique actuelle, de son traitement par les chaînes d'info en continu et leur boucle infinie, et des absurdités de la société qui s'abrutit sur des paradis artificiels sur "Bof Génération" avec un Dominique A autotuné, entre une flûte fausse et une référence à Françoise Hardy.

Philippe Katerine - Aimez-Moi (2019)

Philippe Katerine - La converse avec vous (2019)

  Côté intime, l'enfance est sublimée par la synth-pop angélique de "La converse avec vous", et l'électro-pop mélancolique et euphorique de "Bonhommes". La paternité, la mort et le souvenir qu'on a des morts traversent la magnifique ballade trap-pop dépressive "Aimez-Moi". Dans ces morceaux, la voix de Katerine harmonise souvent avec elle-même, telle qu'elle ou plus ou moins légèrement modifiée/autotunée/etc..., procédé venu du hip-hop et beaucoup usité par Kanye West, grande idole musicale de Katerine, et c'est très beau. "Stone Avec Toi" est un beau morceau de trap-pop printanier et rêveur, parlant d'amour, de drogue et d'écologie, et c'est un parfait premier single qui s'avère addictif. Plus sombre, "Raphaël 1965-1989" parle d'art et de suicide sur un fond électro-rock presque punk.

Philippe Katerine - Stone avec Toi (Clip, 2019)

  Côté sexuel, il y a d'abord "KesKesséKçetruc ?", en 2 parties, avec Camille, fait partie (avec "BB Panda") des morceaux les plus inclassables du disque, puisque faits de collages, par définition assez peu linéaires et moins immédiats, mais du coup très intéressants. Dans ce morceau, Katerine commence à déconstruire les modèles trop rigides, hétéronormés et binaires qu'on nous impose, notamment en ce qui concerne la sexualité. Idées creusées par "Une Journée Sans" avec Clair, douce-amère et très riche d'influences musicales variées (jazz, rock, électronique, trap, funk, pop...), et "Malaise", proche de Robots Après Tout musicalement. 

  "Duo", également en 2 parties, avec Chilly Gonzales et Angèle, explore cette idée de façon plus métaphorique (l'image du duo est très intelligemment utilisée, c'est magnifique), le tout sur une synth-pop teintée de funk et de rock 80's pas si éloignée de Random Access Memories des Daft Punk. L'étonnant et percutant "Rêve Affreux" décrit un rêve façon porno hardcore sur un beat trap bien sale.

Philippe Katerine, Angèle, Chilly Gonzales - Duo (2019)

  Enfin, "Point Noir Sur Une Feuille Blanche" démarre comme un collage bordélique avant de finir en électro-jazz funky façon Flying Lotus ou Thundercat puis une intervention d'Oxmo Puccino sur fond d'orgue d'église, le tout se poursuivant sur la mémorable "La clef", électro-funk mélodique géniale, comme du George Benson remixé par SebastiAn, le tout avec un texte vantant les mérites d'une sexualité fluide, heureuse et détachée des hontes et préjugés des religions judéo-chrétiennes. "Madame De" finit l'album sur une touche tout aussi funky et liquide, traversée par un saxo sensuel et mystérieux.

Philippe Katerine, Oxmo Puccino - La clef (2019)

  En résumé, ce disque est une totale réussite, et malgré les digressions et le nombre de morceaux et de collaborations, il serait difficile de couper dedans tant la qualité est homogène. C'est en tous cas un disque qui se découvre et s'apprécie au fil des réécoutes, et montre un Katerine en grande forme, qui arrive désormais à associer un niveau de notoriété certain, une forme de pop assez accrocheuse et accessible, avec sa folie douce naturelle et ses obsessions personnelles, donnant à écouter une version de lui plus assurée, renouvelée voire rajeunie par sa période rap, sans pour autant s'être trahie au passage. Une belle réussite.

Mes morceaux préférés : Stone Avec Toi, Blond, La Converse avec Vous, Bonhommes, Aimez-Moi, La clef, Duo

A écouter sur Spotify ou Deezer

Alex


vendredi 30 août 2019

The Flaming Lips - King's Mouth (2019)


  Pour une raison qui m'est inconnue, Oczy Mlody, le dernier Flaming Lips en date, n'a -à mon humble avis- pas été reçu à sa juste valeur par la presse, alors que je le considère comme un des meilleurs Lips, faisant la synthèse des obsessions psyché et électroniques du groupe et les transcendant en y ajoutant des éléments modernes, venus notamment du hip-hop et de la trap. 

  A l'inverse, ce King's Mouth, venu après quelques rééditions et compilations ayant permis au groupe de se replonger dans ses débuts, a plutôt tendance à piocher dans la période Soft Bulletin / Yoshimi / At War With the Mystics du groupe (avec toujours Dave Fridmann aux manettes), électro-pop entre guitares acoustiques et bulles de synthé. Et il a engendré deux types de réactions : ceux qui trouvent que c'est un peu trop une redite, et les nostalgiques, qui trouvent l'album magnifique. Les deux ont un peu raison. Même si je ne parlerais pas de retour en forme, puisque je trouve comme je l'ai dit leur précédent assez parfait dans son genre, celui-ci se tient également, dans un style plus prévisible pour le groupe, moins riche en surprise. Dans le genre, "Giant Baby", "All For The Life Of The City" ou "How Many Times" auraient pu sortir il y a 15-20 ans, mais peu importe l'année, elles sont si belles qu'on a de la chance de pouvoir les écouter. D'ailleurs le disque est un concept album narratif, narré par Mick Jones des Clash.

the Flaming Lips - How Many Times (Clip, 2019)

  Les meilleurs morceaux arrivent à conjuguer émotion et ambition musicale, comme "The Sparrow", qui garde quelques traces des expérimentations d'Oczy Mlody, tout comme les divagations divines de "Mother Universe" ou "Electric Fire", dotées de textures riches rappelant le side project Electric Wurms. On pense également à d'autres époques du groupe, notamment au rock psyché électronique de Embryonic et The Terror sur "Feedaloodum Beetle Dot". Et même si le disque tend à devenir pompeux sur ses derniers titres, l'ensemble n'en est pas moins remarquable.

the Flaming Lips - the Sparrow (2019)

  Comme quoi, il aura fallu qu'on sorte deux guitares acoustiques pour que la presse paresseuse prenne le temps de réécouter un disque des Lips, alors que de The Terror à Oczy Mlody, ils ont passé la décennie à réinventer leur son avec maestria et créativité à coup de chef-d'oeuvre. Celui-là n'en est pas un (presque) mais c'est un putain de bon album, gavé de titres mémorables et d'idées géniales. Même si la surprise n'est pas au rendez vous, la qualité habituelle des Lips est là. Les grandes chansons aussi. Et c'est tout ce qui compte.


Mes morceaux préférés : Giant Baby, How Many Times, The Sparrow, Mother Universe, Electric Fire, Feedaloodum Beetle Dot

A écouter sur Deezer ou Spotify

Alex



mardi 30 juillet 2019

Asbestos Lead Asbestos - Nature Of The Feline (2019)


  Asbestos Lead Asbestos est un duo de pop expérimentale déjà culte, et ce Nature Of The Feline est l'album qui va les faire rentrer dans la cour des grands. 

  Entre pop psychédélique et rock indé ("Not Your Average Twink"), assaisonnés de quelques élans électro-rock 90's ("Shrimp Asmr (feat. IsaAc)"), l'album démarre fort. Mais il maintien ce niveau de qualité, de surprise et d'excellence tout au long, que ce soit au fil de comptines vénéneuses dignes de Nico ou du meilleur du psychédélisme électronique des 60's, de Fifty Foot Hose à The United States Of America ("July 7th, 2018", "Fetus") ou à leur équivalent modernisé par l'électro DIY comme chez La Femme ("I Smoke Too Much").

Asbestos Lead Asbestos - I Smoke Too Much (Clip, 2019)

  L'élan expérimental accouche de quelques bizarreries pop bienvenues, provocatrices et souvent assez punk musicalement ("Boys Like Me", "Wipe the Smegma Off Your Dick", "Gaslighting"), parfois juste malicieuses ("David Bowie Was a Pedophile", "I Don't Want U 2 Leave"), et parfois tellement à la limite du noise rock qu'elles en sont presque abstraites ("In Sleep", "Motherfucker Won't U Pass the Marimba").

  Dans tous les cas, c'est un excellent disque, un énorme coup de pied dans la fourmilière pop, une déclaration de guerre libre et queer, un gros bol d'air frais, un doigt d'honneur tendu vers le ciel, et c'est jouissif.

Mes morceaux préférés : Not Your Average Twink, Shrimp Asmr, July 7th 2018, Fetus, I Smoke Too Much, Boys Like Me, Gaslighting

Ecouter sur Deezer ou Spotify ou Bandcamp

Alex

dimanche 21 avril 2019

The Chemical Brothers - No Geography (2019)


  Les Chemical Brothers ont une petite place à part dans mon coeur, m'ayant aidé à faire le lien entre le rock d'où je viens musicalement et les musiques électroniques, et ayant accouché de quelques-uns des disques les plus fun et réussis à la frontière entre ces deux genres. J'avais cependant lâché un peu leur discographie après l'excellent Push The Button, et raccroché avec le bon mais inégal Born In The Echoes, dans lequel j'avais tendance à piocher des morceaux plutôt qu'écouter le LP en entier. Tout ça pour vous dire qu'à l'inverse, ce No Geography est d'une vitalité et d'une homogénéité de qualité qui n'a rien à envier à leurs meilleures sorties, ce qui est une très, très belle surprise. 

  Déjà, l'album commence par un des morceaux les plus incroyables et ambitieux de leur discographie, "Eve Of Destruction", sorte de panorama des genres maîtrisés et détournés par le duo depuis leurs débuts, un DJ Set mené de main de maître à lui tout seul. Indescriptible, la track se poursuit avec fluidité avec "Bango", house discoïde parcourue de saillies industrielles bien senties, qui elle aussi se fond via un passage psyché aérien dans l'énorme morceau-titre. Ce "No Geography" qui n'a pas peur d'être un gros banger, construit autour de grosses basses entre post-punk et EDM, avec un beat et des claviers entre new wave et électro 2000's. Dans le genre gros tube avec voix pop et accents 80's, "The Universe Sent Me" désarçonne, entre digressions presque psyché et électro vraiment pas loin du club, mais tire justement sa force de cette contradiction. 

The Chemical Brothers - Got To Keep On (Clip, 2019)

  Tout aussi implacable, "Got To Keep On" mêle soul-funk et house presque deep dans les sonorités mais plus discoïde et pop dans la rythmique. Et c'est également un tube en puissance, qui fait presque mal tellement il est bon. Et mon dieu, la façon dont cet album est séquencé est divine, on est au niveau du Alive 2007 des Daft Punk niveau qualité des enchaînements (on pense d'ailleurs particulièrement à un live électro sur la très pyrotechnique "Free Yourself", et l'acide "MAH"). On entend d'ailleurs toute la maturité artistique du duo dans cette construction savante, fortifiée par des morceaux plus contemplatifs ("Gravity Drops", très beau au passage) là où d'autres seraient allés dans la surenchère. D'autres OVNI apportent une diversité rythmique et sonore bienvenue au disque, comme l'étrange "We've Got To Try", entre acid house bien, bien vénère et soul-pop du début des 70's, et l'inclassable final "Catch Me I'm Falling"

  Même si la première moitié de l'album m'enthousiasme carrément plus que la seconde, force est de constater que dans l'ensemble, il se tient plus que bien, et c'est presque un miracle d'arriver à un tel niveau d'urgence et de qualité pour un duo vétéran des musiques électroniques comme les Chemical Brothers. 
Alors foncez m'écouter ce disques, et dites m'en des nouvelles.

Mes morceaux préférés : Eve Of Destruction, Bango, No Geography, Got To Keep On, Gravity Drops

A écouter sur Deezer ou Spotify

Alex


vendredi 5 avril 2019

Sleaford Mods - Eton Alive (2019)


  Les deux anglais reviennent avec un putain d'album qui claque. Dès le début, "Into The Payzone" et "Kebab Spider" sont deux putain de bangers, le premier avec une basse post-punk menaçante, le deuxième une électronique pas si éloignée de Mr Oizo (retrouvée également sur "Negative Script"). Plus aérée mais pas moins implacable, "Policy Cream" a un petit côté ska façon The Specials dans son esprit revendicatif, sa chaloupe rythmique et son alternance entre chanté et scandé, qui aboutit à un quasi hymne qu'on a envie de chanter avec eux. 

  La même recette, encore et encore, un poil plus punk ("Subtraction", "Discourse"), post-punk façon Joy Division ("O.B.C.T"), dance-punk ("When You Come Up To Me", "Firewall") voire nu-rave ("Flipside"), mais il en faut un sacré talent pour ne pas lasser quand on fait dans le minimalisme, surtout avec un chant aussi marqué que chez les Sleaford Mods

  D'ailleurs, c'est probablement une bonne introduction au groupe, l'ensemble étant assez divers et accessible, et en même temps je pense que pour un connaisseur du groupe, c'est également un bon album. 
Que je vous recommande donc.

Mes morceaux préférés : Into The Payzone, Kebab Spider, Policy Cream, Negative Script, When You Come Up To Me, Flipside

Ecouter sur Spotify ou Deezer

Alex




samedi 30 juin 2018

Gorillaz - The Now Now (2018)


  Le précédent GorillazHumanz (2017), pourtant sorti longtemps après l'excellent Plastic Beach (2010) a déçu. Damon Albarn voulait un album musicalement funky, et assumait vouloir monter un énorme groupe à la Earth Wind And Fire pour sa crise de la cinquantaine. Sauf qu'à part une poignée de singles géniaux, on ne retrouve pas du tout cette approche sur le disque, qui sonne plutôt comme un rnb électronique générique. Sorti de ces quelques coups de génie  qui auraient constitué un EP parfait ("Andromeda", "Ascension", "Saturnz Barz", "Busted & Blue", "Let Me Out", "Hallelujah Money"), le disque se noyait dans une mélasse difficilement mémorable et bien trop épaisse : dans sa version finale il comprend 26 titres. Et son propos anti-Trump se perdait dans ce remplissage inconséquent. Pour la dernière fête avant la fin du monde, on écoutera plutôt 1999 (1982) de Prince ou Dirty Computer (2018) de Janelle Monaé. Dommage.

  Albarn semble s'être rendu compte que si ses idées directrices tant musicales que thématiques étaient bonnes, leur exécution avait souffert de l'absence de son perfectionnisme habituel, et que les attentes trop hautes des fans avaient plombé la réception du disque. Il revient donc très vite après avec un The Now Now plus humble et intimiste (à la manière de The Fall), et présenté comme un album solo de 2D (clavier et chanteur), l'alter ego de Damon au sein de Gorillaz. Et ça marche. 

Gorillaz - Humility (Clip, 2018)

  Débarrassé de la pression de sortir un successeur à Plastic Beach, et du trop plein d'ambition caractérisant le précédent, le groupe livre un successeur concentré (11 titres), alternant entre critique du Brexit et thèmes plus introspectifs. Il a gardé le meilleur de son expérience précédente, cette envie de funk électronique, et a limité les collaborations pour recentrer le propos. Le légendaire guitariste George Benson vient faire groover le délicieux single "Humility", qui résume bien le disque : funky, estival, joyeux, beau et mélancolique à la fois (à l'image de son clip fun, solaire et pop). Les seuls autres featurings se trouvent sur "Hollywood", rnb dark façon Timbaland, aux angles arrondis par un feeling discoïde. Il s'agit du chanteur Jamie Principle et du fidèle Snoop Dogg, qui font ici un bon travail sur ce morceau bien foutu. 

  Mais ce sont des morceaux comme "Kansas" ou "Magic City" mariant l'électrofunk à l'influence Beatles marquée donnant un côté nostalgique et personnel, qui font mouche. Ou encore "Sorcererz", jouant dans la même cour, en plus planant. Dans le genre, l'instrumental "Lake Zurich" est un petit trésor qui semble sorti de l'âge d'or de chez DFA, avec un gros côté dance-punk façon The Juan MacLean.   

Gorillaz - Lake Zurich (2018)

  Ce funk tranquille est associé à une démarche électro-rock quasi new wave à la frontière entre post-punk sombre et synthpop addictive (l'addictive "Tranz", entre Soft Cell et Suicide). Ou à des moments folk-pop assaisonnés d'une électro pointilliste, semblant échappés de son album solo plus dénudé comme "Idaho", "One Percent", "Souk Eye" ou "Fire flies". Cette série de morceau clôturent en beauté l'album.

Gorillaz - Tranz (2018)

  C'est un retour concis et réussi, qui fait oublier les excès du précédent. L'album est solide, et la direction introspective voire mélancolique mariée à un électrofunk discoïde est tout à fait adaptée à ces morceaux plus humbles permettant à Albarn de renouer avec la magie pop de Demon Days ou Plastic Beach sans prétendre atteindre leur niveau d'excellence et d'ambition. Une réussite totale !


Alex


samedi 5 mai 2018

Brazilian Girls - Let's Make Love (2018)


  Brazilian Girls est un groupe que j'apprécie énormément. New-yorkais, formé en 2003 par Jesse Murphy (basse, chant), Didi Gutman (claviers, chant), Aaron Johnston (batterie, percussion, chant), autour de la patronne, Sabina Sciubba (chant principal, électronique), ils ont à l'époque fait leurs armes en jouant toutes les semaines au Nublu, un club au sein duquel ils ont forgé leur son à force de lives libres et en partie improvisés. Ils ont déjà 3 albums à leur actif, Brazilian Girls (2005), Talk To la Bomb (2006), et NYC (2008), que je considère comme un classique personnel, un disque de chevet. Avec un chant polyglotte, une boss flamboyante et charismatique, et une musique électro-pop/électro-rock très ouverte également sur le plan des influences, difficile de catégoriser le groupe, qui a toujours été assez sous-estimé et est trop rarement cité malgré son immense qualité.

Brazilian Girls, 2018

  Après quelques projets solo, et 10 ans après le dernier album, les revoilà en 2018 sur le label Six Degrees Records avec un Let's Make Love produit par leur collaborateur de toujours Frederik Rubens, abouti à la suite de nombreuses sessions à Istanbul, Paris, Madrid et New-York, et enregistré sur plusieurs années. Les sessions se sont passées très naturellement, le groupe retrouvant instantanément son alchimie même après des années sans jouer ensemble, et ça se sent sur ce disque solaire. Ce qui aide aussi, c'est ce thème de l'amour et du sexe qui irrigue le disque, dès son titre, et qui informe les paroles de "Pirates", irrésistible single new wave qui ouvre le disque et propose aux gens de faire davantage l'amour sur une musique entre Blondie, Nena et nu-rave. La mélodie irrésistible du titre, et ce chant si personnel de Sciubba, le son du groupe, tout cela ne peut que faire le bonheur d'un admirateur comme moi, le groupe ayant renoué instantanément, comme par magie, avec le sommet de sa forme. Le disque aurait pu sortir il y a dix ans tant le style est reconnaissable, pourtant il sonne foncièrement moderne. Peut-être en partie parce que les Brazilian Girls ont toujours eu deux coups d'avance sur la pop de leur époque, ce qui est leur grande force et peut-être également leur malédiction. 

Brazilian Girls - Pirates (Clip, 2018)

  Avec une pulsation sixties, "Go Out More Often" éclabousse de sa lumière, entre choeurs angéliques, basse ronde et guitares rêches et mécaniques. Ce titre évoque avec brio la chaleur excitante de l'été qui approche. Comme le languide et moite reggae-soul de "Salve", ou le funk caribéen de "Balla Balla", ou la pop balnéaire de "Karaköy", qui aurait pu s'échapper de Happy Soup (2011) de Baxter Dury (avec un petit refrain Bruce Springsteen 80's quand même). Le jazz doucereux, rythmé et vaguement bossa, de "The Critic", émerveille avec ses touches de rockabilly dans le chant et ses claviers atmosphériques improbables dans cette ambiance. Une merveille. Qui apaise presque autant que la douce "Sunny Days", qui donne envie de chiller au bord d'une piscine, écrasé par un soleil de plomb. 


  L'électro-funk de "Wild Wild Web" hésite entre Talking Heads et William Onyeabor, avec des claviers fous, une basse pulsatile et un rythme post-punk obsédant, mettant en lumière le chant désabusé de Sciubba qui là encore dans le thème technophobe, paranoïaque et dans le chanté-parlé rejoint l'esthétique de David Byrne. La quasi-house "We Stopped" est un petit cran en dessous mais reste très kiffante dans son genre hédoniste et possède un génial solo d'orgue, bien barré. Et l'électro-rock de "Let's Make Love", très post-punk, voire punk tout court, nous rappelle que c'est bien Suicide l'influence la plus importante de la musique du groupe, voire de la musique tout court (mais ça c'est un avis personnel). J'aurais plus de mal à qualifier l'étonnante "Woman In The Red"... Disco industrielle ? En tous cas c'est bien. La synthpop super classe d'"Impromptu" se situe quelque part entre Francis Bebey, Scientist et Empire Of The Sun, tandis que "Looking For Love" déconstruit de façon assez novatrice la house, un peu comme dans les débuts du hip-hop ou dans My Life In The Bush Of Ghosts (1981) de David Byrne et Brian Eno.

  Si on veut faire court, on dira que c'est un retour plus que gagnant, sans temps faible, avec de grandes chansons bien écrites et une façon de les mettre en son très personnelle, entre post-punk et pop électronique. Et puis toujours ce chant très incarné de Sabine Sciubba qui fait tout le sel des Brazilian Girls.       

Ecouter sur Bandcamp, Spotify, ou Deezer


Alex