Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes
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dimanche 1 décembre 2019

Philippe Katerine - Confessions (2019)


  Ça fait plusieurs fois avec Katerine que j'ai peur de l'album de trop. Et comme d'habitude, à la réécoute, il balaie tous mes doutes avec un nouveau disque aussi unique et différent dans ses sons et ses thèmes que profond, fun et tendre. Celui-ci parle de pas mal de choses, il y a beaucoup de sous-texte politique, tout en y mêlant l'intime et notamment la sexualité. 

  Accompagné de Renaud Létang à la production (déjà présent sur Robots Après Tout), Katerine puise dans la pop électronique et le hip-hop de quoi régénérer son son, de façon assez différente du minimalisme percutant et dansant de Robots... ou de la French Touch discoïde de Magnum. Entre la reconnaissance de son talent d'acteur (le César du Grand Bain notamment) et sa récente stature de figure du rap français, suite à quelques collaborations aussi improbables que géniales, Katerine a gagné des publics nouveaux, et sa maison de disque a a priori lâché pas mal de sous, et ça s'entend. Les morceaux sont costauds, produits avec soin, les sonorités léchées et le mix dense et subtil. 

  Un autre facteur venu du hip-hop et donnant à cet album une force de frappe supplémentaire : le travail collaboratif. Le nombre de feats est important sur ce disque, et Katerine utilise les voix et/ou les mots de ses invités avec un soin tout particulier, comme certaines de ses influences rap (Kanye West, Tyler The Creator...). Certaines voix reviennent d'ailleurs plusieurs fois (Gérard Depardieu, Angèle, Léa Seydoux, Oxmo Puccino...).

Philippe Katerine - 88% / Blond / Bonhommes (Clip, 2019)

  Côté sous-texte politique, on a sur "BB Panda" des références au couple Macron (elle qui s'approprie un bébé panda, situation absurde bien mise en perspective par Katerine, et lui qui est samplé en flagrant délit de mépris de classe bien hautain comme il faut), le tout sur des guitares façon rumba congolaise. "Blond" est un banger antiraciste assez imparable et fun musicalement et malin dans le texte. "88%" est son équivalent anti-homophobie, en feat avec Lomepal, que je trouve par ailleurs irritant mais dont l'intervention ici est bien utilisée. On retrouve aussi une critique de la folie émanant de la politique actuelle, de son traitement par les chaînes d'info en continu et leur boucle infinie, et des absurdités de la société qui s'abrutit sur des paradis artificiels sur "Bof Génération" avec un Dominique A autotuné, entre une flûte fausse et une référence à Françoise Hardy.

Philippe Katerine - Aimez-Moi (2019)

Philippe Katerine - La converse avec vous (2019)

  Côté intime, l'enfance est sublimée par la synth-pop angélique de "La converse avec vous", et l'électro-pop mélancolique et euphorique de "Bonhommes". La paternité, la mort et le souvenir qu'on a des morts traversent la magnifique ballade trap-pop dépressive "Aimez-Moi". Dans ces morceaux, la voix de Katerine harmonise souvent avec elle-même, telle qu'elle ou plus ou moins légèrement modifiée/autotunée/etc..., procédé venu du hip-hop et beaucoup usité par Kanye West, grande idole musicale de Katerine, et c'est très beau. "Stone Avec Toi" est un beau morceau de trap-pop printanier et rêveur, parlant d'amour, de drogue et d'écologie, et c'est un parfait premier single qui s'avère addictif. Plus sombre, "Raphaël 1965-1989" parle d'art et de suicide sur un fond électro-rock presque punk.

Philippe Katerine - Stone avec Toi (Clip, 2019)

  Côté sexuel, il y a d'abord "KesKesséKçetruc ?", en 2 parties, avec Camille, fait partie (avec "BB Panda") des morceaux les plus inclassables du disque, puisque faits de collages, par définition assez peu linéaires et moins immédiats, mais du coup très intéressants. Dans ce morceau, Katerine commence à déconstruire les modèles trop rigides, hétéronormés et binaires qu'on nous impose, notamment en ce qui concerne la sexualité. Idées creusées par "Une Journée Sans" avec Clair, douce-amère et très riche d'influences musicales variées (jazz, rock, électronique, trap, funk, pop...), et "Malaise", proche de Robots Après Tout musicalement. 

  "Duo", également en 2 parties, avec Chilly Gonzales et Angèle, explore cette idée de façon plus métaphorique (l'image du duo est très intelligemment utilisée, c'est magnifique), le tout sur une synth-pop teintée de funk et de rock 80's pas si éloignée de Random Access Memories des Daft Punk. L'étonnant et percutant "Rêve Affreux" décrit un rêve façon porno hardcore sur un beat trap bien sale.

Philippe Katerine, Angèle, Chilly Gonzales - Duo (2019)

  Enfin, "Point Noir Sur Une Feuille Blanche" démarre comme un collage bordélique avant de finir en électro-jazz funky façon Flying Lotus ou Thundercat puis une intervention d'Oxmo Puccino sur fond d'orgue d'église, le tout se poursuivant sur la mémorable "La clef", électro-funk mélodique géniale, comme du George Benson remixé par SebastiAn, le tout avec un texte vantant les mérites d'une sexualité fluide, heureuse et détachée des hontes et préjugés des religions judéo-chrétiennes. "Madame De" finit l'album sur une touche tout aussi funky et liquide, traversée par un saxo sensuel et mystérieux.

Philippe Katerine, Oxmo Puccino - La clef (2019)

  En résumé, ce disque est une totale réussite, et malgré les digressions et le nombre de morceaux et de collaborations, il serait difficile de couper dedans tant la qualité est homogène. C'est en tous cas un disque qui se découvre et s'apprécie au fil des réécoutes, et montre un Katerine en grande forme, qui arrive désormais à associer un niveau de notoriété certain, une forme de pop assez accrocheuse et accessible, avec sa folie douce naturelle et ses obsessions personnelles, donnant à écouter une version de lui plus assurée, renouvelée voire rajeunie par sa période rap, sans pour autant s'être trahie au passage. Une belle réussite.

Mes morceaux préférés : Stone Avec Toi, Blond, La Converse avec Vous, Bonhommes, Aimez-Moi, La clef, Duo

A écouter sur Spotify ou Deezer

Alex


dimanche 30 septembre 2018

Swamp Dogg - Love, Loss, and Auto-Tune (2018)


  Swamp Dogg, de son vrai nom Jerry Williams Jr, est un génie fou connu pour ses classiques déviants du funk 70's tels que Total Destruction Of Your Mind (1970) et Rat On (1971). Et si ces faits d'armes pourraient suffire à le considérer comme un vétéran de la musique populaire, comment le qualifier lorsqu'on découvre qu'il a enregistré sa première chanson à l'âge de 12 ans en 1954 ? Mais le plus étonnant, c'est que malgré toute cette expérience accumulée, il ait su garder son esprit joueur et son esprit à l'affût. C'est ainsi qu'il a décidé de bâtir son nouvel album autour de procédés de modification de la voix plus ou moins ubiquitaires, tels le sacro-saint diptyque Autotune/Melodyne, mais aussi des procédés plus récents au rayonnement pour le moment moins large, comme le Messina qui permet à un chanteur d'harmoniser en temps réel avec lui même. Pour appliquer ces idées, il s'est entouré à la production de Ryan Olson du groupe d'électro-rock Poliça, qui a par le passé utilisé ces procédés sur des morceaux comme "Darkstar" ou "Amongster" (2012), mais aussi de Justin Vernon (Bon Iver) dont le morceau "Woods" est un incontournable de l'histoire de la musique populaire et de l'utilisation de logiciels "autotune-like", et qui est également une des rares personnes a avoir utilisé de manière intensive le Messina sur 22, A Million (2016). Cf par exemple le morceau "715 - CREEKS", issu de cet album :

Bon Iver - 715 CREEKS (2016)

  Là encore, il ne s'agit pas chez Swamp Dogg de retoucher la voix pour corriger une fausse note (déjà ce serait un comble pour un chanteur soul/funk d'une telle qualité), mais plutôt de pousser le logiciel dans ses retranchements en diminuant tellement le délai de correction que la voix glisse de note en note de façon robotique et totalement artificielle, ce qui a pour effet paradoxal de rendre certaines inflexions de voix plus émouvantes, utilisation répandue depuis les classiques 2000's de Kanye West et Lil Wayne, entres autres. Mais Williams n'a pas pour autant délaissé la soul et le funk, ils les a juste pervertis à coup de voix trafiquées, de synthés déviants, de programmations alambiquées et de boîtes à rythme louches. L'album comporte notamment 2 reprises sur 9 titres, celles de "Answer Me, My Love", rendue célèbre par Nat King Cole, et de "Stardust" de Hoagy Carmichael. La première est déchirée par une série d'incidents volontaires de production, altérant en permanence l'intégrité du morceau, ne laissant jamais l'oreille de l'auditeur au repos en le faisant sans relâche entrer et sortir du mix, à la manière d'une certaine forme de musique classique contemporaine quelque part entre John Cage, la musique concrète, et la pop avant-gardiste de Scott Walker ou Jonny Greenwood. La seconde est quand à elle complètement transfigurée par des cordes dissonantes jouant là encore sur l'effet de surprise.

Hoagy Carmichael - Stardust (1927?)

Swamp Dogg - Stardust (2018)

  Cette musique inédite, sorte de soul numérisée à l'arrache, fascine. Pleine de bugs, de glitches, ses silences et ses respirations semblent emplis des fantômes des grands de la soul. Comme si les âmes de centaines de musicien.ne.s, chanteur.euse.s, producteur.trices, hantaient désormais l'ordinateur sur lequel ces chansons ont été produites.  L'absence est le fil conducteur de ce disque - la pochette est d'ailleurs flagrante à cet égard - et Swamp Dogg aborde tous les thèmes qui lui sont chers : l'amour, le sexe, le deuil sous toutes ses formes, le climat économique, politique, social et racial d'une Amérique malade. 

Swamp Dogg - Lonely (Clip, 2018)

  Concernant l'amour, deux des meilleurs morceaux du disque traitent le sujet de façons différentes : "Lonely" combine un texte pensif et un instrumental rythmé et accrocheur pour aboutir à une chanson très marquée par la soul 60's et en même temps hyper moderne à l'heure ou des gens comme le nigérian Wizkid, qui trafique son héritage afrobeat à grands coups d'influences jamaïcaines et d'autotune, ont un tel impact mondial. En tous cas c'est une réussite, mais la deuxième chanson dont je vais vous parler est vraiment le plat de résistance de cet album, j'ai nommé "I'll Pretend". Cette chanson est sublimée par la guitare d'un autre vétéran, Guitar Shorty, et la contribution de Bon Iver. Swamp Dogg y raconte l'histoire tragique d'un homme vieillissant qui se fait des illusions sur celle qu'il aime, s'auto-persuade qu'elle reviendra, et l'attend, tout en sachant au fond d'elle même que si elle est partie, a fortiori pour le tromper, il finira probablement seul. Cette histoire tragique est totalement incarnée par la production, qui met en son l'aliénation, la solitude et le désespoir de façon exacerbée et totalement bluffante. Un grand morceau de blues moderne, défiguré par des saillies de synthé kitsch remplaçant l'orgue soul, des drones menaçants masquant la lointaine guitare et lui retirant tout son pouvoir consolateur. Les deux clips sont des merveilles illustrant là encore parfaitement le propos.

Swamp Dogg - I'll Pretend (Clip, 2018)

  "I'm Coming With Lovin' On My Mind", un peu chillwave, un peu électrofunk, est également assez moderne dans un paysage pop marqué par les prods bondissantes de DJ Mustard et le kitsch magnifié de la vaporwave. Une très bonne pop-song, mémorable et accessible. "$$$ Huntin'" déconstruit un funk sec descendant direct de James Brown, en le trempant dans une production West Coast un peu Mustard, un peu Dre, un peu Zapp & Roger, et en y ajoutant un côté déclamé plus menaçant, à la façon d'Alan Vega de Suicide. "I Love Me More" hésite quant à elle de façon intriguante entre vieille dance, rnb radiophonique, funk et blues, tandis que "She's All Mind All Mind" passe un rnb daté mais sexy à la moulinette d'une électronique déjà cheesy il y a 25 ans, dressant un contraste saisissant. "Sex With Your Ex" pousse même la déconstruction un cran plus loin et montre toute l'ambition de ce disque.     

Swamp Dogg - I Love Me More (2018)

  Ce disque est une surprise totale, mais dans le genre, ç'en est une excellente. Le propos, profond, drôle et touchant, est parfaitement appuyé par des chansons mémorables, produites avec un esprit défricheur, et accompagnées de visuels marquants et cohérents. C'est une renaissance loin d'être inattendue sur le principe tant l'artiste a prouvé sa capacité à se renouveler, sa sensibilité et son intelligence au cours des décennies, mais c'est tout de même un exploit à saluer. Foncer dans une direction courageuse est une chose, en sortir un album aussi concis, touchant, dérangeant et beau que celui-là en est une toute autre.
A écouter absolument.


Alex



dimanche 28 janvier 2018

Julian Casablancas & The Voidz - QYURRYUS (Single & Clip, 2018)


  Gros, gros coup de coeur pour le dernier single de The Voidz, le groupe de l'ex-leader des Strokes, Julian Casablancas, accompagné de son clip à tomber. Basse krautrock, influences notamment post-punk et surtout provenant du funk turc (comme sur Tyranny, premier album du groupe), et du blues autotuné d'Afrique du Nord, avec une pincée de Strokes et une pincée de Queen pour pimenter le tout. Le résultat est génial, groovy, malin, drôle, arty, accrocheur et expérimental à la fois. Et ce clip néo-80's est aussi bien réalisé que marrant. Non, vraiment, c'est du tout bon. 

  En plus, les deux autres singles, "Leave It In My Dreams" et "Wink", quoique dans un genre plus attendu, entre Casablancas solo et Strokes, sont excellents. J'attendais déjà avec impatience l'album avant d'entendre tout ça, autant vous dire que depuis je suis remonté à bloc !
Bonne écoute et bon visionnage,

Alex

    

jeudi 1 juin 2017

Benjamin Biolay - Hypertranquille (Chanson & Clip, 2017)


  Le coup de génie. Gainsbourg étant six pieds sous terre, Biolay l'a fait. Reprendre les codes (instru chill, autotune, clip hyper léché et formaté, paroles simples et référencées, des mots de différentes langues...) de la variété rap française qui cartonne à la PNL, et les détourner pour en faire un truc perso. C'est un peu le "Sea Sex & Sun" de Biolay, en somme. Il a dit l'avoir faite pour sa fille, fan de Nekfeu, pour lui prouver qu'il était capable d'en faire autant. Elle a répondu "Non c'est pas ça. C'est pas trop mal ceci dit, ça fait un peu Damso", et même si c'est vraiment pas tout à fait le même délire, elle a un peu raison, il y a un peu de ça. Finalement, il a gardé cette chanson sur son album Volver, et il a bien fait. 

  L'instrumentation géniale claque bien, rappelle les codes dudit "rap chill", en y adjoignant des touches plus funky (guitares cocottes, clavinet...), rnb (chant féminin sur la fin), jazz, et chanson française (passage très Gainsbourg/Biolay vers la 1ere minute), le chanté-rappé autotuné est maîtrisé à merveille, et accroche l'oreille de façon ultra addictive, impossible pour ma part de décrocher de cette chanson depuis deux semaines, y'a un truc dans cette mélancolie moderne et ce détournement qui me parlent. C'était casse-gueule, c'est réussi. 
  
  Pas sûr que les fans de Biolay de plus de 30 ans comprennent le délire, pas sûr que les amateurs de rap soient davantage convaincus, mais pour les jeunes amateurs du chanteur non hermétiques à l'autotune, c'est un délice. 

A écouter là :


Alex


mardi 1 novembre 2016

Travis Scott - Birds In The Trap Sing McKnight (2016)


  J'avais beaucoup aimé son Rodeo de l'an dernier, entre digne successeur des ténèbres du Yeezus de Kanye West et intuition mélodique folle ("Antidote"!). Et ce nouveau projet ne me déçoit pas du tout. Scott est à l'aise en tant que producteur et ça se sent, ses beats sont subtils, mélodiques, bruts et sophistiqués, sombres et obsédants. Il se balade dans un océan d'autotune bien gérée, délivre motif catchy sur motif catchy, et gère ses invités aussi bien qu'un Kanye West. André 3000 fait des merveilles sur le magnifique "The Ends", Kid Cudi sur "Through The Late Night", Young Thug sur "Pick Up The Phone",etc... et même (miracle!) l'irritant Bieber se change en rappeur trap convaincant sur la très bonne "Beibs In The Trap". Un miracle qui vaut bien celui de West, qui a réussi cette année à me faire aimer un chant de Chris Brown sur "Waves".

  Absolument tous les titres sont de très bonne facture. Et le côté rock et saturé de la production très soignée, toujours originale et ultra bien bossée, ajoute à la profondeur de l'ensemble et place Scott bien au dessus de la mêlée, que ce soit pour ses tubes qui donnent envie de sauter partout ou pour ses bangers sombres. Et marque une étape de plus dans le parcours sans faute du rappeur/producteur. Et en plus il a été numéro 1 des ventes, il a donc contribué à l'amélioration de la qualité de ce qu'écoute l'auditeur moyen (ce qui est un exploit!). Bref, une réussite ! A écouter ici.

Alex

dimanche 2 octobre 2016

Bon Iver - 22, A Million (2016)


  Après deux albums et un EP magnifiques et ultra-influents (on a entendu du Bon Iver directement ou indirectement chez Kanye West, James Blake, Frank Ocean et j'en passe), le risque de décevoir est grand. Justin Vernon a donc pris son temps. 

  Et ça s'entend, car tout sur ce dernier album est à la fois la continuité de son travail et une rupture. L'aspect plutôt extraverti et parfois joyeux, bien que parfois mélancolique aussi, est à la fois une rupture totale avec son oeuvre et quelque chose d'amorcé sur Bon Iver (le 2e album) notamment. De même, les sonorités choisies plus électroniques, samplées, modifiées, et les influences 80s sont en rupture avec son étiquette folk, et en même temps ce sont ces éléments, présents au premier plan depuis l'autotune de "Woods" sur le Blood Bank EP, qui sont les plus entendus et repris par les artistes qu'il a influencés. Et ces éléments électroniques, ces effets sur la voix, étaient aussi allés crescendo depuis l'EP, puis sur le second album et surtout lors des collaborations avec différents artistes. 

  Et du reste, il ne faut pas l'oublier ni passer à côté par inattention, distraits par les feux d'artifice électropop, mais la folk, loin d'être disparue, se cache toujours dans le squelette de ces chansons, et dans leurs arrangements. De même, les structures fluides de ces morceaux, libre interprétation du canon classique de la chanson (pop)folk, étaient amorcées depuis quelques temps, mais prennent ici toute leur place. Vraie rupture donc, mais aussi vrai continuité. Disons, pour être dans le vrai, que cet album est donc un saut en avant.



  Qui commence magnifiquement, par le single inaugural "22 (Over Soon)", aux samples de voix angéliques qui font des merveilles. ll y a tout, des voix gospel, une guitare pleine d'âme, des saxos, et surtout cette magnifique mélodie vocale. Tout est passé à travers des dizaines de filtres, réenregistrés à partir de vieilles bandes, ça craquèle, ça grince, le volume fait des siennes... Bref, ça vit. 
  "10 Deathbreast" commence lui par un beat concassé et des nappes synthétiques entrecoupées de samples rêches et oniriques comme chez les Flaming Lips de The Terror. La mélodie du chant principal (très eighties... La fixation Phil Collins continue) est là aussi superbe, le travail sur les voix et les textures est excellent. Du bon psychédélisme version 2016.

  "715 - Creeks" quasiment un a capella autotuné, est quand à elle quasiment une réinterprétation de tout l'album de 2011 dont on reconnaît des bribes de mélodies ici et là. C'est poignant et superbement exécuté. "33 God" est une excellente chanson électropop indé, très enthousiaste et aussi extravertie et accrocheuse que personnelle. Il se joue des contrastes, tant dans les paroles "I'd be happy as hell / If you stay for tea", que dans les arrangements : le banjo et les samples de voix discrets contrastent avec le beat électrorock et psychédélique et le ton conquérant du "refrain". Le piano porte la même ambiguïté  entre mélancolie et plainte indie pop et magnétisme arena rock.



  Après un tel déferlement, Vernon calme le jeu avec un "29 Strafford APTS" plus calmement folk. Mais quand les chœurs noyés sous les effets et la voix pitchée reviennent, c'est pour mieux nous achever sous l'émotion déchirante du chant. Sur la fin du morceau, le rendu est proche du magnifique "Self Control" de Frank Ocean, sorti cette année et très influencé par Bon Iver. La similitude vient de l'utilisation d'une voix pitchée sur une musique pop/folk pour sortir une mélodie fragile et bouleversante. 
  "666", est quand à elle une respiration bienvenue, avant un "Moon Water" très déstructuré et lorgnant sur le jazz expérimental. L'intensité est un peu retombée à ce stade de l'album, après ces deux morceaux moins forts, mais pour le moment l'album est impeccable.

  Puis vient avec la ballade 80's "8 circle", de qualité mais qui souffre un peu de la comparaison avec "Beth/Rest" à laquelle elle nous ramène inéluctablement. "_45_" est un bon interlude entre saxos, reverb et banjo, avant un autre moment de bravoure philcollinsienne "00000 Million", là encore une bonne ballade mais moins marquante que ce qu'il nous a déjà montré.

  En bref, l'album est très très bon. Il souffre juste d'une baisse de régime sur la deuxième face plus contemplative, à partir du sixième morceau sur dix), "666", et après cinq morceaux époustouflants en première partie. Mais malgré cette "Face B" moins marquante, Bon Iver relève le défi de la réinvention haut la main avec ce bon disque, qui n'égale pas ses prestigieux prédécesseurs, mais n'a pas non plus à rougir devant la comparaison.

Bonne écoute, merci pour votre passage ici, et à bientôt !

Alex

  

dimanche 18 septembre 2016

Kanye West - The Life Of Pablo (2016)



  Bon, l'album n'est pas facile à aborder, à cause de 1) Le personnage et 2) La sortie ultra médiatisée (retards, versions toujours changeantes, déclarations qui font réagir...). Mais on va faire simple et ne parler que musique. Car il y en a un paquet, et de la bonne à écouter, dans cet album qui fait de l'incohérence sa cohérence et de la discontinuité son fil rouge. C'est un album d'artiste en pleine période collage, mais qui colle le beau et le grotesque, le spirituel et le trivial, le bon et le mauvais goût, l'art et le commerce le plus vulgaire. C'est un album assez passionnant et riche, qui de par son format d'amas de morceaux disparates et pourtant cohérents, et ses versions changeantes, dit quelque chose de la musique de notre époque.

  Et ça commence bien avec le gospel "Ultralight Beam", avec un Kanye humble (vocalement, car musicalement c'est riche et grandiose), et qui montre une fois de plus son talent fou pour mettre en lumière le talent des autres. Du sample de la petite fille à la chorale de Kirk Franklin au fameux couplet de Chance The Rapper, tout le monde y est au top. La chanson est forte et immaculée, c'est dur de suivre ça.... et pourtant "Father Stretch My Hands" y arrive, grâce à son collage ultra maîtrisé : sample soul délicieux / synthé basse et choeurs gospel / drop vocal à la Future assuré par Desiigner puis beat hip-hop irrésistible / et enfin vocaux autotunés. A chaque transition, le souffle se coupe. L'effet wow fonctionne à plein. Les paroles sont nazes mais qu'est-ce que la musique est bien foutue. La partie 2, basée sur le "Panda" de Desiigner, est toute aussi bonne avec sa conclusion évoquant Laurie Anderson.

  Le "Famous" qui suit est une réussite, avec une Rihanna autotunée qui reprend Nina Simone sur un beat qui pourrait dater de Graduation (avec plus de tranchant ceci dit), et Kanye qui dit des idioties et des trucs plus intéressants pèle-mêle (mais avec un bon flow). Et surtout un génial sample finale (bon les encouragements de Swizz Beatz sont une fois sur deux un peu agaçants mais on va pas chipoter). Puis la vraie Nina. Ça c'est l'art de la prod hip-hop qui a fait de West qui il est maintenant. 



  A l'image de ce titre qui reprend pas mal d'acquis de l'époque de graduation, on retrouvera différentes parties de la carrière de West. On entend un peu les ambiances de Yeezus en plus aérées sur les très bonnes "Feedback" et "Freestyle 4". L'intro efficace la première fois puis un peu pénible "Low Lights" est dans le plus pur style Life Of Pablo, avec basses house et gospel, poursuivie par un "Highlights" tout aussi joyeusement gospel (merci Kirk), mais aussi un peu Graduation / 808s & Hearbreaks pour le côté pop autotunée (merci Young Thug).

  "I Love Kanye" pour le coup est très drôle et bien écrit, un bon petit a capella qui apportera de l'eau au moulin à absolument tout le monde quelque soit leur opinion sur l'homme. "Waves" est un bon moment d'électropop/rnb, y'a vraiment que Kanye pour me faire aimer un chant de l'autre idiot de Chris Brown. Et "FML" est une excellente chanson, très puissante avec une première partie intimiste et presque déchirante (808s...?) suivie d'une excellente intervention rnb de The Weeknd, puis un sample post-punk trituré aussi inattendu qu'excellent. Grand morceau. Suivi par un "Real Friends" émouvant, aussi bon que les premiers Kanye dans un genre assez proche. Et d'un "Wolves/Frank's Track" tout aussi émouvant et à la production magnifique.

  Dans les bonus, la partie "Silver Surfer..." est assez chiante et sert pas à grand chose à part caresser l'ego du monsieur dans le sens du poil. "30 Hours" est géniale au niveau prod, mais le rap dessus n'est pas fini. Volontairement, certes, mais c'est du gâchis avec une si bonne instru ! "No More Parties In LA" avec Kendrick est réussie mais un peu usante du début à la fin, peu de respirations dans les flows comme dans l'instru. La version de "Facts" est trop produite, je préférais celle presque a capella sortie un peu avant, mais bon ça reste un bonus sympa. "Fade" est géniale, un bon morceau de house pimenté au hip-hop autotuné. Et y'a de bonnes idées sur "Saint Pablo", mais le rendu final est bien celui d'un bonus de fin d'album et pas d'un titre d'exception. 

  Tout ça ça fait quand même 12 à 15 (selon comment on les compte) morceaux indispensables sur 19, c'est plutôt pas mal ! Malgré l'éventail de styles, l'album s'écoute d'une traite (sauf dans les bonus, mais ça c'est normal). Vraiment, c'est pas son meilleur album mais, comme tous les autres finalement, il est très réussi. Devant Late Registration, Graduation et Watch The Throne pour ma part, et en dessous des autres qui sont un peu intouchables. Bref, un très bon album de West pour cette année, en attendant les deux autres promis avant décembre (plus un avec Drake, ou alors il compte dans les deux ?). D'ailleurs il va falloir se dépêcher, on arrive déjà mi-septembre !

  Vous pouvez l'écouter en suivant ce lien spotify. Je vous souhaite une bonne écoute, et je vous dis à bientôt ! Merci pour votre passage.

Alex

vendredi 19 février 2016

Les Dossiers de la Pop #1 : L'Autotune

Source : Antares

INTRODUCTION :

a) Utilisation & controverses


  L'autotune est un logiciel, qui sert de plug-in pour le logiciel de production musicale Pro Tools. Son développement remonte à 1997, et est dû à Antares Audio Technologies. Il existe désormais différents logiciels et procédés équivalents, comme le Melodyne, mais on se contentera de l'appellation globale d'"autotune" pour simplifier.

  Son principe (en version simplifiée) : permettre de "corriger" une piste de son (instrumentale ou vocale), en modifiant le pitch (la hauteur) d'une fausse note vers la note juste la plus proche. Et donc, de "faire chanter juste" n'importe qui ou de modifier un jeu de guitare bancal en jeu juste. Bien évidemment, ces possibilités ont été très vite surexploitées par l'industrie musicale, et l'autotune a été décriée pour cela dès ses débuts, comme promouvant l'artificiel au détriment du vrai talent, en diminuant l'authenticité de la musique produite, et en uniformisant les morceaux passés par son filtre.


  Bien entendu, cela a généré de nombreuses oppositions de la part de certains artistes et même au-delà, dans le grand public. On peut citer le groupe Death Cab For Cutie, qui durant son concert aux Grammy Awards de 2009, porta des rubans bleus, symboles de son opposition à l'utilisation de l'autotune.
  Ou même Jay-Z et sa chanson "D.O.A (Death Of Autotune)" en 2009 (il a même refusé de mettre sa version de la chanson "Swagga Like Us" avec T.I., Kanye West et Lil Wayne, sur son album The Blueprint 3, car il ne voulait aucun son d'autotune, considéré comme un gimmick à oublier. A noter qu'à l'époque il clame que le futur du hiphop passe par le rock indépendant).


  Ceci dit, certaines critiques paraissent bien hypocrites. Pour commencer, la plupart des artistes soutenant le site de streaming Tidal de Jay-Z sont de grands utilisateurs du procédé. De même, Christina Aguilera arbore un T Shirt "Autotune Is For Pussies" en 2009 et l'utilise un an plus tard dans son album Bionic en se justifiant par un "but créatif"... Tout comme Michael Bublé, qui critique le principe, le rend coupable de l'uniformisation de la musique... Et l'utilise sur ses albums pop, donc juste pour corriger sa voix et non de façon audible (effet sur la voix), même pas de but créatif donc... On peut citer aussi le producteur Steve Albini, aussi talentueux que rétrograde en général, et toute la vague de parodies de l'utilisation du procédé (South Park, Autotune The News, Weird Al Yankovic...).


 
  D'ailleurs, certains on comparé la conversion à l'autotune de Kanye West à l'électrification de la musique de Bob Dylan, et si on regarde les réactions des puristes folk de l'époque et hiphop "roots" plus récents, cela se tient.

  Avant toute chose, il faut par honnêteté dire et évacuer certaines choses sur l'usage ubiquitaire de l'autotune pour corriger les voix et les instruments dans l'industrie musicale. Alors oui, l'autotune a sans doute dénaturé la pop grand public en permettant à des starlette et des Biebers de percer sans le moindre talent, et en donnant l'illusion d'un son lisse, et parfait tant pour les instruments que pour les voix. Elle a habitué les oreilles du grand public à un son artificiellement trop parfait, ce qui fait que beaucoup de personnes, et notamment des jeunes, auront du mal à apprécier de bonnes vieilles chansons de qualité type Beatles. Et à l'inverse elle donne une impression d'uniformisation de la musique qui a diminué l'intérêt d'une grande partie du grand public envers la musique. Et qui explique en partie la chute des ventes de disques et que la considération de la musique comme un produit mercantile jetable et interchangeable est désormais assez communément répandue. Elle a aussi diminué la valeur artistique de ce qu'on entend à la radio. De même, elle a  mis sur la touche les "bons musiciens" au profit d'opportunistes et d'arrivistes aussi mauvais que cupides, favorisé la montée en puissance de producteurs stars tels Max Martin, Avicii, qui nous pondent bouse sur bouse (et qui vendent des millions faute d'alternative crédible), pendant que d'excellents groupes doivent tourner 365 jours par an pour vivoter de leur art.
  Mais comme nous allons le voir, non seulement l'autotune a pu être utilisée à des fins créatives, mais son utilisation a provoqué une restructuration totale du paysage musical, notamment dans les domaines du hiphop et de la pop indépendante, et parfois en bien.


b) La modification de la voix en musique

  Dès les années 50 et 60, des producteurs précurseurs usant de différentes techniques tels Joe Meek utilisaient de nombreux effets sur les voix. De même, l'apparition de la steel guitar permit à toute une génération de musiciens de faire de leur voix un instrument comme les autres (cf le "Forever" de Pete Drake & His Talking Steel Guitar).


Joe Meek (à gauche) & Pete Drake (à droite)

  Les musiques psychédéliques ont accentué ce phénomène (Beatles, United States Of America, Fifty Foot Hose....). On ne peut évidemment pas oublier de mentionner l'utilisation dans l'électronique des années 60 et 70 d'outils comme le vocoder par Kraftwerk, puis dans le disco électronique de Moroder. On retrouvera ce phénomène dans le prog rock également.
Un Vocoder

Moroder (à gauche) et Kraftwerk (à droite)

  Du côté funk du spectre musical, on peut citer l'utilisation de la Talkbox par des groupes comme Zapp, et des producteurs de rnb / new-jack swing comme Teddy Riley. Enfin on peut citer les travaux sur la voix de Prince, qui a pas mal usé d'effets pour féminiser sa voix, la rendre plus grave, la distordre...


Une Talk Box, et Roger Troutman de Zapp & Roger
  De même que certain traficotages de voix des productions eighties, comme cet In The Air de Phil Collins, qui est une influence majeure du son de Kanye West pour 808s & Heartbreaks (écoutez ces effets de voix, ce beat froid et clinique...).

Afrika Bambaata

  On peut aussi noter un intérêt pour ces techniques dans le hiphop et ce dès les débuts du genre : Afrika Bambaataa - Planet Rock, kraftwerkien en diable, l'atteste. De même l'influence de Zapp sur le rap west-coast et son son particulier est prédominant (Dr Dre / Tupac / Roger Troutman - California Love)




c) - Origine de l'Autotune 

  L'autotune a été développée en 1996 par un ingénieur nommé Andy Hildebrandt. Cet homme a une carrière assez impressionnante et une vie peu banale. En effet, il a été très jeune musicien de studio professionnel (flûte notamment) spécialisé dans la musique symphonique. Puis il a passé un doctorat de physique et a utilisé ses compétences pour la compagnie pétrolière Exxon Mobil, en utilisant les ondes sonores et en les modifiant pour détecter sous l'océan des gisements d'hydrocarbures. Il a commencé à étudier aussi par passion les ondes sonores et leurs modifications dans le domaine de la musique.

Andy Hildebrandt, source AntaresTech
 
  La légende veut qu'à un dîner, une chanteuse professionnelle, amie de sa femme, lui demanda si il était capable de créer une boîte permettant de chanter juste à n'importe qui. Il a donc par défi appliqué sa technique de modification des signaux sonores pour changer le ton du signal sonore sans en changer la vitesse. Un an plus tard, l'autotune est créé, il le produit, et immédiatement les producteurs de l'industrie musicale se l'arrachent. Le logiciel a en effet remplacé les heures laborieuses de prises de pistes multiples, de découpage et d'assemblage de différentes prises pour les assembler en un tout ou de modification de la voix note par note pour faire chanter juste. Tout d'un coup, tout cela devenait fluide, et rapide. C'est pourquoi je ne vous étonnerais pas en vous disant que le logiciel est désormais présent dans la quasi totalité des studios.

  Nous allons maintenant arrêter de parler de l'aspect uniquement de pitch-correction de l'autotune, et nous intéresser uniquement à la voix robotique qui découle d'un certain réglage de ce logiciel, comme nous allons le voir à présent, et qui permet l'usage de ce logiciel de façon créative.


I - PREMIERES UTILISATIONS POP & ELECTRONIQUES (1997 - 2005)

Cher - Believe (1998)

a) Le Cher Effect

  La toute première chanson pop à succès utilisant de l'autotune sous sa forme de voix robotique est aussi horrible qu'accrocheuse (elle ne vous sortira plus de la tête). Il s'agit de :

Cher (Believe) (1998)

  Les ingénieurs présents pendant l'enregistrement de la chanson, testant différents réglages de l'autotune, sont tombés sur ce "réglage zéro", qui permet de rendre cet effet robotique à la voix. En fait, il s'agit juste de régler le temps de correction sous une certaine limite, le plus faiblement possible. La correction du ton se fait instantanément sur la voix, et se fait de façon si abrupte qu'elle est décelable à l'oreille (contrairement aux autres réglages du logiciel qui se veulent transparents la majorité du temps), et donne ce son de voix complètement surnaturel, et rendant la correction évidente et audible. Contrairement à ce que l'on peut penser, l'effet n'est pas audible uniquement si la personne chante faux, c'est un réglage de la machine qui donne donc ce son.
  De la même façon, le logiciel corrige uniquement à la note du dessus ou du dessous, et ne vous fera pas chanter la mélodie du morceau si vous ne la chantez pas.
  Pour en revenir à Cher, l'équipe responsable de ce son robotique, vite rebaptisé "Cher Effect" par la presse, a essayé de cacher le plus longtemps sa découverte du réglage zéro de l'autotune en prétendant que c'était juste dû à un effet sur un vocoder. Mais l'autotune étant devenu tellement ubiquitaire, quelques producteurs ont su le retrouver.


b) 1ères utilisations dans les musiques électroniques

  Le 1er exemple est assez iconoclaste, je ne sais pas si il s'agit réellement de l'autotune mais cela y ressemble quand même drôlement, et plusieurs sources l'attestent. Il s'agit d'un morceau d'Aphex Twin sorti sur l'album Come To Daddy, et qui montre un aspect assez peu développé du procédé : son côté flippant :

  Un autre producteur, français ce coup-ci, a fait beaucoup pour l'utilisation du procédé. Il s'agit de Mirwais, ex membre de Taxi Girl, qui a été un pionnier pour ce qui est l'utilisation du Cher Effect sur toute la longueur d'un morceau :
Il a également converti Madonna à la technique, sur l'album qu'il lui a produit, cf ce titre:
  Ces deux chansons, et la démarche de l'époque de Mirwais (et Madonna) étaient de montrer qu'on peut concilier un certain classicisme (guitares, steel guitars, mélodies) et une modernité des sons pour créer un tout novateur, créatif, pertinent et faire avancer la pop dans le bon sens.

  Un autre exemple français, le cas Daft Punk :

Daft Punk - One More Time (2000). 

  Pour cette chanson d'ouverture de Discovery, album du come-back robotisé du duo, l'autotune apparaît à posteriori comme une évidence dans leur démarche artistique. Pourtant, elle fut énormément critiquée à l'époque où, comme on l'a vu, le procédé avait très mauvaise presse. Les Daft Punk ont alors comparé ces critiques à la campagne anti synthétiseurs des années 70 de nombreux artistes français notamment, et ont rappelé que les synthés n'ont pas remplacé les autres instruments mais ont été utilisés dans des buts créatifs nouveaux, et que l'autotune suivrait le même chemin. Et ils avaient raison.

  Encore une fois, on va nuancer, car l'autotune a été utilisé pour de bonnes grosses bouses eurodance comme ce truc ignoble :

Eiffel 65 - Blue (Da Ba Dee) (1999)

II - PREMIERES UTILISATIONS HIPHOP & RnB (2005 - 2008)

a) Impact de l'Autotune sur le paysage Hiphop

  L'utilisation de l'autotune dans le hiphop a permis de rendre les morceaux plus mélodiques, et par là, a renversé pas mal de clichés dans le genre. Le hiphop du début des années 2000, tirait sa crédibilité de la rue et se revendiquait, tel le punk autrefois, "sans mélodies", comme le disait Jay-Z : “My raps don't have melodies/This should make niggas wanna go and commit felonies" Jay-Z, "D.O.A. (Death Of Autotune)". Cela, au prix d'une course vers le too much et les clichés (bling bling, street credibility montée de toutes pièces), souvent plus bénéfiques à la construction d'une image gangsta que de la valeur artistique intrinsèque de leur travail.
  L'utilisation de l'autotune, depuis 2005, a permis à certains rappeurs, parmi les plus créatifs, de montrer via le chant une autre facette de leur musique, plus introspective, mélancolique voire dépressive, avec une vraie authenticité des sentiments, au détriment de l'image gangsta. C'est l'ultime étape d'un long processus de fissuration de l'armure d'une partie du hiphop qui s'était retranché derrière l'image du membre de gang macho viril à l'extrême n'éprouvant ni ne montrant pas de sentiments (déjà amorcée par le "Dear Mama" de Tupac, le "It Was A Good Day" de Ice Cube, etc...). Désormais, l'authenticité, la sincérité, ça signifie exprimer ses sentiments réels, sincères, crédibles. Cela mènera vers une vague de rappeurs plus volontiers émotifs (Kanye West, Kid Cudi, Drake, Kendrick Lamar,....) à partir de la seconde moitié des années 2000. Et a permis de recentrer le hiphop sur ce qui a fait son succès : l'excitation de l'expérimentation et la fraîcheur de la nouveauté, comme l'utilisation du sampling, des scratches, des boîtes à rythmes, etc l'ont fait auparavant.
  Pour comprendre ce phénomène qui a eu un retentissement énorme sur le hiphop, nous allons remonter aux premières utilisations de l'autotune dans le genre, et à celles qui ont le plus marqué les esprits et inscrit leur empreinte dans l'histoire et influencé nombre d'autres artistes.


T-Pain

b) Le T-Pain Effect et ses conséquences
  T-Pain est un rappeur, chanteur et producteur de rnb. Très influencé par Zapp, il découvre le procédé de l'autotune sur un remix d'une chanson de Jennifer Lopez en 1999. Fasciné par l'effet, et le considérant comme le pendant moderne de la talkbox de Roger Troutman de Zapp & Roger, il va rapidement chercher par tous les moyens à découvrir comment l'obtenir.
  Après les tests de plusieurs machine et logiciel, il en arrive au même point que les ingénieurs de Cher et découvre le réglage zéro, ce qu'il gardera longtemps cacher pour le garder à son seul usage personnel, prétendant avoir modifié la technologie de la talkbox pour obtenir le son que le hiphop appellera désormais le "T-Pain Effect".
  T-Pain sortira ensuite son premier album, rempli de tubes autotunés, dont le hit :
T-Pain - I'm Sprung (2005) 

  Cette chanson lancera sa carrière et définira son son et une bonne partie du son du hiphop qui émergera après. Cette chanson, qui est plutôt bonne, se démarque du son gangsta dominant pour une approche plus volontiers rnb de l'instrumentation et de la voix, volontiers chantée et lourdement autotunée. On assiste donc à la naissance d'un son hiphop issu du rnb, issu indirectement du funk et surtout de la soul. Ce qui a une conséquence considérable, car des paroles à la musique au chant, on a une expression d'une certaine émotivité, d'une sensibilité, assez peu courante dans le hiphop maintream d'alors, du moins pas à ce point. C'est la création d'une nouvelle forme de soul voire de blues, qui révolutionne sans le savoir le paysage hiphop en remettant en question ses fondements, non seulement en termes de son mais aussi en termes de contenu et du moyen d'exprimer ce contenu. Et l'autotune a joué un rôle majeur dans ce basculement. Malgré cela, à mon sens la carrière de T-Pain est assez peu intéressante, mis à part ce morceau sympathique.
  Cependant, ce T-Pain Effect, et au dela de l'effet, la démarche de T-Pain, inspirera de nombreux rappers à succès, qui dans un premier temps demanderont un featuring avec T-Pain sur leurs morceaux, puis l'expérimenterons par eux-même, avec toujours ce rendu rnb soft et émotif. On assiste donc à l'essor de l'autotune dans le hiphop, cet élément anectodique auparavant mais mis en lumière par T-Pain et quelques autres. On peut citer notamment deux morceaux et artistes importants :


  Prince, sur des morceaux comme "Incense & Candles", et d'autres de son album 3121, datant de 2006, fait l'expérience de l'autotune pour un rendu RnB lascif au possible. Cette expérimentation était logique et attendue, dans sa démarche d'utilisation de la technologie et plus particulièrement des effets de voix. Il la réutilisera plus tard sur des morceaux des années 2000 et 2010.


Snoop Dogg - Sensual Seduction (2007)

  Ce morceau est une étape clé du développement de l'autotune dans le hiphop, car le T-Pain Effect possédait autant si ce n'est plus que de détracteurs que d'admirateurs. Snoop avait déjà une certaine crédibilité de par son passé réellement gangsta, et certains de ses albums sont des classiques du hiphop comme Doggystyle, sans compter ses collaborations avec Dre, etc... Il vient naturellement à utiliser l'autotune, ceci allant avec sa démarche de vouloir réaliser un funk moderne directement inspiré de Parliament/Funkadelic et Zapp&Roger. Cette utilisation aura un effet de caution sur le procédé et sera le déclic pour de nombreux producteurs qui n'auront plus peur d'utiliser ce procédé, car validé par Snoop Dogg en personne. On verra donc à la suite de ce morceau fleurir de nombreux autres chansons hiphop autotunées. Et encore une fois, tout comme pour la chanson de T-Pain citée (je ne cautionne pas toute les autres), parce que la chanson était bonne et parce que l'effet y apportait un vrai plus, une atmosphère unique et incroyable.



Lil Wayne


c) Lil Wayne : le passage de relai

  Un des autres rappeurs très intéressés par le T-Pain Effect est Lil Wayne. Il testera l'effet dès 2006-2007 avec des titres comme Prostitute Flange. Cependant, son traitement de l'effet sera rapidement très différent : il ne règle pas le logiciel sur la tonalité de la chanson, et chante à côté, ce qui donne à la correction un son irréel, presque alien, différent. Cette utilisation atonale a été critiquée par beaucoup de techniciens spécialisés dans le logiciel à l'époque, et par T-Pain lui-même également. Cependant, ce dernier semble s'être ravisé rapidement puisqu'il a collaboré à plusieurs reprises avec Lil Wayne depuis, comme le montrent les deux morceaux ci-dessous.
T-Pain & Lil Wayne - Can't Believe (2009)

  L'importance de la démarche de Lil Wayne est cette utilisation plus libre du logiciel, branché en continu, et qui fait sonner sa voix comme un instrument pouvant jouer des distorsions, ce qui offre un espace créatif nouveau à cet espèce de chanté-rappé hybride qu'il définit par la même occasion. Alors au sommet de sa gloire et de sa carrière, et recevant des louanges pour son rap extraterrestre et créatif à mille lieues de ce qui se faisait d'autre à l'époque (notamment grâce à son travail de l'autotune), il explorera différents genres musicaux comme la pop et le rock pour en ressortir un hybride hip-hop / pop-rock / électro autotuné à la fois efficace, inédit et intéressant artistiquement. L'exemple qui vient immédiatement à l'esprit est la chanson "Lollipop", qui associe un beat électro minimaliste presque clinique aux gargouillements autotunés pour les couplets, et un chant tout aussi dégoulinant d'autotune pour les refrains, avec guitare rock s'il vous plait. Ecoutez donc cela ci-dessus.

Lil Wayne - Lollipop (2008)

  Le moins qu'on puisse dire, c'est que la démarche est pour le moins radicale et créative... Et en même temps assez catchy et opportuniste pour intéresser, ce qui lui donne toute sa dimension. Mais sur des versants moins expérimentaux, plus pop et grands public, on a de magnifiques réussites comme ce How To Love tire-larme. Une guitare acoustique, un rapper mélancolique autotuné, des petits synthés discrets, une boîte à rythme et on fond. Et là encore, une forme de pop hybride, nouvelle et n'ayant rien à foutre d'aucune convention est née.

Lil Wayne - How To Love (2011)


  Lil Wayne, plus que T-Pain qui lui a plutôt développé la technique, aura donc créé et expérimenté avec l'autotune de façon plus sauvage, moins contrôlée, plus courageuse et libre, et il ne manquera pas de faire des émules, jusqu'à aujourd'hui (2015 était l'année de Young Thug par exemple... Mais on va en reparler). Un de ces disciples les plus créatifs avec l'autotune et les plus influents par la suite n'est autre que Kanye West.

Kanye West

d) Kanye West : Influences et révolution du hiphop


  Kanye West est alors, en ce début des années 2000, un jeune producteur très doué, et créatif (il a beaucoup contribué à réintroduire le sample soul pitché dans le hiphop mainstream notamment) que les plus grands s'arrachent (Jay-Z). Il va ensuite démarrer une carrière de rapper à succès, mais ce passif de beatmaker lui permettra d'avoir des instrumentaux d'une musicalité et d'une ouverture bien supérieure à la moyenne du genre. Après deux albums de hiphop très soul dans les orchestrations, il passe à la pop et l'électronique avec son 3e album Graduation de 2007, qui posera la première pierre. Il expérimente en effet l'autotune sur un single irrésistiblement catchy, Good Life avec T-Pain (et là encore, malgré le fait qu'il n'ait pas de réussites artistiques majeures à son propre crédit, on remarque le rôle de passeur de relai et de catalyseur de T-Pain).

Kanye West & T-Pain - Good Life (2008)

Mais suite à des problèmes personnels (rupture et surtout mort de sa mère), il entame un virage étonnant avec 808s & Heartbreaks en 2008.

  Un an après Graduation, fini l'exubérance, la joie, la chaleur. Les instrumentaux se font froids, cliniques, mécaniques, électroniques. Une boîte à rythme minimaliste qui martèle son rythme, des synthés et bruitages électroniques, quelques touches de piano, des paroles sombres et désabusées. Et pour traduire cela vocalement, ce grand admirateur et disciple de Lil Wayne se souvient du travail effectué par celui-ci avec l'autotune dans le même genre, s'empare du procédé et le pousse encore plus loin. La voix est constamment triturée, modifiée par différents effets, quasiment tout le temps autotunée, ce qui lui donne un son là encore clinique, détaché et robotique, mais paradoxalement accentue son côté fragile et mélancolique, et multiplie l'émotion procurée par le chant par 1000.


  Là encore, on peut dire que grand admirateur de soul classique, mais n'ayant pas les capacités vocales pour être un grand du genre, West s'est créé sa place tout seul en définissant un nouvel espace musical, un blues ou une soul des années 2000. Et dans ce processus, l'autotune a joué un rôle majeur. Ecoutez ce moment de déchirement qu'est "Say You Will". Un beat clinique, qui sonne comme une machinerie d'hôpital donnant le pouls d'un cœur mal en point (la boîte à rythme), et cette voix qui n'espère plus grand chose, qui délivre cette soul futuriste, appuyée par le piano, seule touche d'humanité restante et connexion avec les anciennes ballades soul, qui pourtant sonne lui aussi détaché et froid.

Kanye West - Say You Will (2008)

  Tout le long de l'album, des titres d'une pureté, d'un dépouillement et d'une tristesse incalculables se suivent sans se ressembler. Le single "Heartless", à la fois très addictif et très sombre, illustre à merveille la mélancolie et la colère aigre d'un homme quitté, qui déambule de nuit dans une grande ville, sans autre but que d'oublier son amour déjà parti, en vain car il ne peut faire quoi que ce soit d'autre que de repenser à elle. Là encore, la fusion de l'électronique, de la soul, de la pop (reprise par Christine & The Queens avec succès) et du hiphop (le beat), est une merveille, à la fois ludique, créative, inventive, artistiquement réussie et pouvant plaire au plus grand nombre.
  On retrouve les mêmes ingrédients avec succès dans des titres comme les singles "Love Lockdown", "Amazing", ou "Street Lights".

Kanye West - Street Lights (2008)

  Tout au long de cet album, que je vous invite à écouter dans son intégralité en cliquant ici, on a le sentiment d'écouter quelque chose de précieux, quelque chose qui appartient et définit ces années 2000-2010 si décriées par les anciens et les snobs, quelque chose de nouveau. D'ailleurs, ce n'est pas plus mal que les puristes ne suivent pas, c'est  même plutôt bon signe de ne pas être du côté des conservateurs. De même, dans le monde du hiphop, la conversion de la star grandissante du hiphop Kanye West à une sorte d'électropop autotunée choquera et divisera énormément, c'est un de ces virages artistiques à 180° qui ont marqué leur époque, mais on y reviendra.
  Cet abum déclenchera tout un tas de vocations, lancera plus ou moins directement des gens comme Kid Cudi, Drake, Kendrick Lamar, The Weeknd.... et permettra de redéfinir ce qu'est faire du hiphop à la fin des années 2000, en abolissant la barrière créative de la street credibility et le modèle du macho blindé sans émotions. Il permettra d'aborder des thèmes comme la rupture, la mélancolie, la dépression, sans fards et frontalement, d'abolir toute barrière concernant l'instrumentation du hiphop, et créera un style chanté-rappé qui bouleversera l'échiquier du genre. Son impact est majeur, c'est vraiment un des disques les plus influents de ces dernières années, et rien ne sera plus pareil musicalement après, que ce soit dans le hiphop, le Rnb ou la pop.


  West continue ses expérimentations avec l'autotune dans les albums suivants, notamment My Beautiful Dark Twisted Fantasy, de 2010, chef d'œuvre de hiphop conceptuel, presque pop en fait, on pourrait presque le considérer comme un hip hop opera si cela avait un sens. Au final c'est un virage à 180° entre le minimalisme du précédent et le maximalisme de cet album. 

  Là West use de l'autotune avec plus de parcimonie, et utilise de nombreux autres effets vocaux, et la présence de nombreux invités pour enrichir la palette du chant. On peut citer comme utilisation probable l'imitation de guitare électrique jouée au chant avec micro saturé et autotune sur des titres comme Runaway (où on retrouve le piano minmaliste et la soul dépressive de l'album précédent, en plus orchestrée) et Devil In A New Dress
  En attendant son prochain album pour cette année 2016, dont je tairais le nom car il risque bien encore de changer 3 fois d'ici-là, la dernière pierre apportée à l'usage créatif et artistique de l'autotune par Kanye West est son album Yeezus de 2013. L'album est encore un virage à 180° avec un disque qui oscille entre minimalisme et maximalisme et surtout est beaucoup plus électronique, colérique et sombre. Il doit beaucoup à 808s & heartbreaks d'ailleurs. Et notamment, son usage de l'autotune. L'exemple le plus criant serait de citer "Blood On The Leaves", avec sample de "Strange Fruit" version Nina Simone, et trompettes trap de chez TNGHT, bien que la chanson soit un peu caricaturale.

Kanye West - Blood On The Leaves (2013)

  Mais je préfèrerai plutôt parler de Guilt Trip et Hold My Liquor, qui sont bien mieux réussies. Là, il reçoit l'aide d'une production électronique ultra léchée et délectable, et l'accompagnement notamment d'un couplet de Kid Cudi pour la première, et de Bon Iver pour les refrains et les chœurs autotunés eux aussi (au passage l'idée de l'embaucher à contre-emploi, presque comme chanteur de rnb, est absolument géniale), et Chief Keef pour la seconde. Elle dépeint avec force la lutte contre l'alcoolisme du protagoniste de la chanson, et est une excellente chanson qui doit en partie sa réussite à l'utilisation judicieuse de l'autotune.

Kanye West - Hold My Liquor (2013)

Kanye West - Guilt Trip (2013)


  Enfin on peut citer le single de 2015 "Only One", consacré à la fois à sa mère et sa fille (et un peu à lui-même parce que Kanye West). Cette fois-ci la composition est de Paul McCartney (décidemment, les ponts hiphop/pop, il sait faire le bougre), pour une ballade très Stevie Wonder, avec un feeling très soul, et là encore une jolie façon de montrer ses émotions tout en autotune

Kanye West - Only One (2015)

  Et à mon avis on n'a pas fini d'entendre parler de ça. West et l'autotune c'est une grande histoire d'amour, et de ce qui est déjà sorti de son nouvel album, on va se faire resservir une bonne platrée à mon avis c'est moi qui vous le dis. Pour conclure, cette utilisation de l'autotune dans un cadre sombre avec des productions électroniques (ou pop), a fait de nombreux émules, dont certains sont des poulains de Kanye West comme Travi$ Scott, et a permi de mettre en valeur beaucoup de jeunes artistes hip hop et rnb en leur donnant un tout nouveau terrain d'expérimentation. Sur les bases posées par T-Pain et surtout Lil Wayne, Kanye West a presque défini les contours d'un nouveau style musical, en tous les cas d'un nouveau style de hiphop. Cette influence majeure se ressent tous les jours, le moindre rnb ou hiphop est autotuné à mort, cela transparaît dans la pop également, l'électronique... Pour le pire souvent, malheureusement, mais heureusement comme nous allons le voir, parfois pour le meilleur.

III - Impact sur le Hip-Hop/RnB moderne (années 2010)

a) Les cas de Future & Young Thug : 


  Deux héritiers de cette première vague de rappeurs sous autotune se distinguent par leur utilisation de l'autotune dans un but créatif, de façon réussie : Young Thug et Future.


Young Thug

  Young Thug tout d'abord. C'est avant tout un immense fan de la période pop autotunée de Lil Wayne. D'ailleurs dans ses débuts il était dur de distinguer les deux vocalement (c'est flagrant sur leur duo "Take Care"). Logiquement, il est devenu le petit protégé de Birdman, l'homme qui a managé Lil Wayne pendant des années, et il a su trouver son style (quelque part entre Lil Wayne et Gucci Mane, rap du Sud des US en tous les cas) pour exploser dans le monde du rap autour de 2014-2015. Son flow imprévisible est fait de chuchotements, de grognements, de cris d'éclats de rires et de fêlures de voix. Il a un sens inné de la rythmique mais surtout  (et c'est ce qui fait sa force) des mélodies qu'il arrive à incorporer dans son rap pour nous les planter dans la tête (on n'appelle pas ça un hook pour rien). Ce qui donne un son Young Thug immédiatement reconnaissable, inimitable. Et comme Lil Wayne à sa grande période, il utilise à merveille l'autotune pour mettre en valeur ces petites mélodies vocales et ses trouvailles rythmiques lorsqu'il délivre son flow. Ecoutez notamment les deux chansons ci-dessous, "Check" et "Just Might Be", toutes deux de 2015, pour comprendre ce que j'avance.

Young Thug - Check (2015)
Future

  On est toujours dans le Sud des Etats-Unis, à Atlanta plus précisément, d'où vient Future, l'autre grande figure du rap autotuné de ces dernières années. Il a créé un rap très particulier, basé notamment sur les gargouillis et les "grognements émotifs" issus des fêlures de sa voix grave passée sous autotune, et a inspiré pas mal de monde par son approche, là encore comme Young Thug et Lil Wayne, très intuitive et moins cérébrale de l'autotune, toute en feeling et en émotion. Ca donne des résultats assez immaculés et d'une inventivité mélodique assez inouïe et innovante, comme sur "Codeine Crazy", son meilleur titre à ce jour, où il raconte ses thèmes de prédilection : rupture, dépression et addiction, de façon très sombre. Ce sens de la mise en place, de la montée en tension, et ce refrain qui n'arrive qu'après la barre des 3 minutes, tout cela, cette petite merveille qui ne tiens pas à grand chose (même au niveau de l'instrumentation on est à la limite du rap pouet pouet mais on retombe toujours du côté bon goût de la ligne rouge, assez miraculeusement), tout ça est possible grâce à un usage novateur et bien pensé de l'autotune. Ecoutez donc ça par vous-mêmes.

  Et pour vous faire une petite idée de son style, je vous propose deux autres morceaux, toujours assez sombres, dans la veine de Yeezus qui a comme quasiment tous les albums de Kanye West, redéfini le rap. Voila ces morceaux, dont un tout frais tout chaud de janvier 2016 :

  Qu'on parle de Future ou de Young Thug, on reste sur des pointures du rap actuel, sur ceux qui font la tendance et qui sont actuellement à la tête de ce nouveau courant musical, dont les pionniers sont T-Pain, Snoop ou Wayne et qui a été théorisé par Kanye West. En quelques mots, nous allons évoquer ce que l'avènement et la domination de ce nouveau sous-genre musical a apporté au hip-hop et comment il a complètement bouleversé la hiérarchie du genre.


b) L'apport de l'autotune au hip-hop : 

  Comme nous l'avons déjà évoqué, les innovations dans le domaine du hip hop consécutives aux expérimentations des précurseurs que je viens de citer sont considérables. Comme le dit Javier Valverde, l'ingénieur de T-Pain, “I think it's the electric guitar of our age” . Ce qu'on peut rapprocher de la citation de Jimi Hendrix répondant à la question "What is the difference between the old blues and the new?" par le sans équivoque "Electricity."

Hendrix
  En effet, comme on l'a vu chez Kanye West notamment, à travers 808s & Heartbreaks, l'autotune a permis l'émergence d'une nouvelle forme de blues à travers la plus moderne des formes de black music : le hiphop et le rnb.

  La référence à Hendrix est d'autant plus juste que certains n'hésitent pas à comparer les nouveaux paysages sonores créés par les vocaux et adlibs autotunés à d'autres époques aventureuses de la musique, comme le psychédélisme ou le free jazz. Future utilise pour ses morceaux les plus radicaux le pseudonyme de Future Hendrix, avec la volonté de virtuosité et de maîtrise du procédé que cela implique, et de nombreux journalistes musicaux n'hésitent pas à comparer les vocalises en montagnes russes et les gimmicks chaotiques et inattendus d'un Young Thug à un solo de saxophone de John Coltrane. Sans aller aussi loin qu'eux, je peux dire que personnellement, autant d'un point de vue musical on n'est clairement pas au même niveau (je ne pense pas qu'il soit pertinent de comparer de toutes façons), autant sur le fond ces comparaisons sont intéressantes, et permettent d'écouter d'une autre façon ces morceaux de hiphop. La comparaison est bien évidemment exagérée, leur façon de faire de la musique est moins intellectualisée et "artistique", cependant, ils font aussi preuve d'une  volonté d'expérimentation, suivent leur intuition musicale avec une conviction qui peut rappeler les théories du mouvement free jazz, avec une large place à l'improvisation, un jeu sur la rythmique, les mélodies et les gimmicks, des variations autour de thème et de motifs, et une prétention à la virtuosité dans ces domaines. C'est pourquoi, bien qu'exagérée, l'analogie est très, très intéressante.

John Coltrane
  D'ailleurs T-Pain lui-même, en grand fan de Zapp, déclarait avoir toujours voulu faire de sa voix rien de plus qu'un autre instrument dans le tout de la musique. Ce paradigme purement musical de l'usage de la voix, assez typique de la black music là-aussi, (et plus largement des musiques populaires modernes) et notamment du chant jazz (on notera le cas particulier révélateur du scat, influence indirecte de certains raps) ou du gospel, est en effet très révélateur. Certains morceaux de Young Thug s'écoutent en effet comme un solo de voix avec un accompagnement rythmique des machines, tout comme certains morceaux de Coltrane peuvent s'écouter comme un solo de saxo avec accompagnement par exemple d'un quartet jazz pour la rythmique. L'oreille se laisse guider de la même façon par les trames (patterns) mélodiques, les gimmicks, les variations autour et les dissonances ou utilisations ponctuelles de l'atonalité. Cela a notamment été rendu possible par le développement de l'autotune en temps réel, utilisé pour le live et directement branché sur le micro.

  Pour conclure, à la base, la technologie de l'autotune consistait juste en un logiciel de pitch-correction, mais via les essais, les échecs et les réussites des artistes concernés, on a abouti à une véritable révolution par un détournement complet de l'utilisation de ce logiciel. Ce dont on parle est donc de l'utilisation à but créatif et détourné de ce logiciel, et non de la façon dont il fait sonner une casserole sans âme ni talent comme Katy Perry plus juste. C'est encore un exemple assez jouissif de la capacité créatrice de l'homme, notamment en musique, prêt à détourner tout et n'importe quoi pour s'ouvrir de nouveaux espaces créatifs. En tous les cas, moi ça m'émerveillera toujours. D'autant que la création de tout un genre musical, depuis les années 2000 c'est compliqué, il a déjà été fait tellement de choses différentes par le passé...

  Pour finir sur le hip-hop et le rnb, je vais vous faire écouter quelques morceaux récents, souvent plus ou moins directement inspirés des figures dont on vient de parler, d'utilisation de l'autotune.



c) Autres exemples modernes d'utilisation de l'autotune dans le hip-hop et le rnb : 

   Il y a un paquet de trucs sans âme, je vous préviens de suite, alors j'en balance un et après on n'en parle plus et on se garde le meilleur.

French Montana - Moses (2015)

Chief Keef

  Autour de l'année 2012 est apparue au grand jour toute une scène hiphop à Chicago, la drill music (émanation de la trap music du Sud des US), avec une grosse utilisation de l'autotune (sans doute plus ou moins inspirée d'un autre chicagoan : Kanye West). Le représentant le plus connu de ce mouvement est Chief Keef, qui a eu d'énormes tubes à l'époque, plutôt bons d'ailleurs, mais a du mal à rebondir depuis. On écoute son titre "Hate Being Sober" ci-dessous :
Chief Keef - Hate Being Sober (2012)

  Toujours très rap, du côté d'Atlanta, on peut citer un collaborateur fréquent de Young Thug, Rich Homie Quan, loin d'être toujours génial mais parfois sympathique. Dans un genre entre hiphop et rnb (et très West Coast), on a aussi Ty Dolla $ign, qui commence depuis 2014-2015 à être une figure importante de la scène. On écoute deux morceaux, un plus hiphop et un plus rnb :

  Dans un style plus rnb, on peut pour se faire une idée écouter des artistes comme Nobody, The-Dream, ILoveMakonnen, PartyNextDoor, Jeremih, Rae Sremmund, là encore pas forcément hyper créatifs mais parfois très sympathiques :

Nobody - Psycho Alpha Teta (2011)
The-Dream
ILoveMakonnen / Drake - Tuesday (2014)
PartyNextDoor - Sex On The Beach (2014)
Jeremih -Pass Dat (2015)
Rae Sremmund - This Could Be Us (2015)

  L'autotune a aussi permi la génération spontanée de hits viraux et addictifs sortis de nulle part comme ce "Money" par Uzi :

Uzi - Money (2014)


   On a de meilleurs artistes Rnb, plutôt des indépendants, qui l'utilisent aussi à bon escient, deux exemples ci-dessous :

Sunni Colon - 1000 Roses (2014)
Dornik - Drive (2015)

Frank Ocean

  D'autres artistes qui seront amenés à devenir majeurs, comme Frank Ocean, ont commencé en l'utilisant. A but semi-critique, semi-premier degré, assez désabusée, dans le cas de cette chanson "Novacance" de 2011, ce qui se ressent dans les paroles du début de la chanson : 


"I think I started something, I got what I wanted / 
Did, didn't I can't feel nothing, superhuman / 
Even when I'm fucking, Viagra popping, every single record autotuning /
Zero emotion, muted emotion, pitch corrected, computed emotion, uh-huh"

A écouter ici :
Frank Ocean - Novacane (2011)

A$AP Rocky

  Un autre excellent artiste, plus hiphop cette fois, A$AP Rocky, utilise également avec merveille l'autotune pour produire un blues moderne un peu dans la continuation des travaux de Kanye West, comme sur cette magnifique chanson de son dernier album en date :

Travi$ Scott
  On peut aussi parler de Travi$ Scott, élève et poulain de Kanye West, qui utilise fréquemment le procédé, plutôt avec succès :

7 Days Of Funk

  D'un autre côté, l'oncle Snoop, qui avait été un des premiers à utiliser l'autotune dans le rap, a continué pour servir son but : réinventer le P-Funk de George Clinton à l'ère du hip hop et des machine (on parle de G-Funk, G pour Gangsta). Voici quelques excellents hits du bonhomme dans cette veine
7 Days Of Funk - Faden Away (2013)
Snoop Dogg / Pharrell Williams - Awake (2015)
Daz & Snoop - Have U Eva (2016)


  Et là vous vous dites que je n'ai parlé quasiment que du rap US, qu'en est-il des autres pays ? Dans quelle mesure l'autotune y est utilisée ? C'est ce que nous allons voir maintenant.


d) Exemples modernes d'utilisation de l'autotune dans d'autres genres musicaux et dans le monde :


Rap Français
  
Booba - Validée (2015)

Damso - "Autotune" 

Gradur - Rosa (2015) 



Country 

  N'hésitons pas le grand écart, et passons à la country américaine, qui a assez étonnamment pour un genre assez conservateur adopté l'autotune très très tôt. Enfin c'est pas si étonnant que ça car je parle de country commerciale ici, pas la meilleure ni la plus authentique, qui n'hésite pas sur les gros moyens de production et les effets tape-à-l'oeil. La preuve ci-dessous :



Raï - Mahraganat

  Le Raï, genre musical d'Afrique du Nord, a aussi puisé dans l'autotune après hybridation avec le rnb commercial. Attention je connais pas de bons exemples, ça va piquer les oreilles :

Raba Raba - Rai (2009)
  En Egypte, un tout jeune sous-genre de musique protestataire, le Mahraganat, se base sur une utilisation massive de l'autotune : Un exemple ici (2011).



Afrique de l'Ouest
  Dans certains autres pays d'Afrique comme le Nigeria, l'autotune est partout dans la musique pop. Bon pas forcément pour le meilleur, j'ai pas trouvé de bon exemple, mais j'ai trouvé celui-là qui est très représentatif :
  Et le voisin du Niger possède par contre un excellent artiste (à ma connaissance, sûrement bien plus en vrai hein), j'ai nommé Mdou Moctar, et son blues touareg autotuné :




Soul / Nu-Soul

  "Contaminée" par le rnb, la soul (surtout la plus aventureuse) tentera aussi l'aventure autotune, comme le prouve ce superbe titre d'Erykah Badu. Comment mieux illustrer la déshumanisation des relations, dans ce titre où la belle jure à son homme qu'elle peut lui faire raccrocher son téléphone auquel il est addict, qu'avec cet effet aussi moderne que robotique ? Bel exemple d'utilisation du son pour appuyer avec force un discours sur une certaine forme aliénation moderne, l'autotune étant elle même quelque part une autre forme de l'aliénation technologique. Très forte, Miss Badu.

Erykah Badu - Phone Down (2015)



Bossa Nova

  Ce morceau onirique du magnifique groupe Thievery Corporation joue sur un effet de voix qui, s'il n'est peut-être pas de l'autotune de façon sûre à 100% (je n'arrive pas à savoir), possède un rendu ultra ressemblant.



Footwork

  Ce sous-genre de musique électronique, qui doit beaucoup au hiphop et à la house de Chicago, notamment, a adopté assez tôt sur l'autotune comme sur cette track issue de la collaboration de deux des plus grands noms du genre :

DJ Spinn / DJ Rashad - She Turnt Up (2013)

On peut évoquer aussi le cas du dancehall, musique dansante issue du reggae.



Dancehall
  
  Le dancehall a été touché très tôt par le phénomène, comme le prouve ce morceau de 2001. Bon là encore à ma connaissance, pas d'exemple plus digne d'intérêt que ça, c'est juste pour montrer l'étendue de l'utilisation du procédé, on va passer vite là dessus.

Tanto Metro & Devonte - Give It To Her (2001)

  Dans une quatrième et ultime partie, on va parler des utilisations pop de l'autotune, car là aussi, le procédé a eu un impact important. 



IV - Impact sur la Pop

a) Pop Maintream / Commerciale

   Après le succès de Cher, Mirwais, Daft Punk et T-Pain, de nombreux producteurs pop se sont intéressés au procédé. Alors évidemment, à usage modéré (quasi inaudible), l'autotune a été utilisé pour faire chanter juste des starlettes et des poster boys sans talent (Katy Perry...). Mais on a également eu droit à l'effet voix de robot chez Jason Derülo, Lady Gaga, Britney Spears, Black Eyed Peas, Akon, Omi, Taio Cruz...
  Un exemple de grosse daube qui fait d'autant plus mal que c'est une reprise d'une bonne chanson de Suzanne Vega et qu'elle est produite par le grand Moroder (ici au plus bas du plus bas de sa forme) :


Britney Spears
  Bon je vais vous épargner d'autres exemples inécoutables, vous avez compris l'idée et vous avez déjà assez subi avec le rap français. Vous pouvez taper les noms que je viens de citer sur youtube pour checker si vous voulez. Ou allumer la radio sur, disons Virgin ou NRJ. Ou Mouv'.


Rihanna

  Parfois c'est vaguement sympathique comme avec Maroon 5, Ke$ha, ou cette chanson de Rihanna de 2009, où l'autotune est utilisée légèrement pour accentuer le côté sombre de la chanson :
Rihanna - Disturbia (2009)

On peut aussi citer ce morceau :

Uffie - Pop The Glock (2011)

Brian Wilson

  Ah et on a le phénomène de vieilles stars du rock qui ont peur de leur voix qui a vielli et maquent ça sous l'autotune, ce qui gâche bien souvent les morceaux. Brian Wilson c'est ta voix, même éraillée par le temps, que je veux entendre ! Faites comme Dylan, assumez c'est très beau.
  Heureusement certains savent s'en servir comme John Cale. Lui qui est plus qu'ouvert aux avant-gardes, aux outils technologiques créatifs en musique, à la théorie musicale ainsi qu'à la composition trouve le procédé intéressant :

  Bon on est d'accord, c'est pas toujours incroyable dans la pop mainstream...


b) Pop Indé

  En pop indé, parmi les exemples les plus célèbres d'utilisation de l'autotune, on a le cas de Bon Iver. Il a surpris son monde en 2009, car après un album folk minimaliste et dépressif (le magnifique For Emma, Forever Ago), il sort L'EP Blood Bank, dans lequel se trouve cette chanson :
  Loin du folk des débuts, ce gospel autotuné s'appuie sur les effets de voix pour créer tout un chœur à partir de la seule voix de Justin Vernon, qui répète inlassablement les mêmes paroles. L'interprétation déchirante et l'effet soul futuriste donnée à l'ensemble auront un impact énorme. Kanye West lui proposera de faire une seconde version du morceau, Lost In The World, sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy, de 2010, dont nous avons déjà parlé, et l'engagera à nouveau sur Yeezus comme nous l'avons vu. C'est un déclic pour le monde de la musique pop indé, qui s'empare de l'effet. 


 
  Le deuxième exemple en découle, c'est celui de James Blake. Artiste électronique anglais, il joue avec des claviers mi-Kraftwerk mi-dubstep d'une froideur clinique, mais qui rappellent on ne sait trop comment Stevie Wonder à l'occasion, et joue du même contraste au niveau du chant qu'on pourrait qualifier de soul congelée (si l'azote liquide est l'autotune, ça se tient). Ecoutez par exemple ce morceau, qui fonctionne comme "Woods" autour d'une seule voix, en crescendo d'intensité, grâce aux modulations de la voix via l'autotune.

  D'ailleurs Bon Iver et James Blake ont déjà collaboré ensemble sur le titre suivant : 

  Et Kanye West a déclaré que James Blake était son artiste vivant favori, il apparaîtra d'ailleurs probablement sur le prochain album de l'anglais. Et tout ce petit monde s'entre-influence, tout se recoupe.


  Un autre exemple célèbre est la fin du morceau titanesque "Impossible Soul" (26min), de la figure incontournable de la pop et du folk Sufjan Stevens, sur son album électo-symphonique The Age Of Adz (véritable classique moderne). Là encore l'utilisation judicieuse du logiciel en fin de chanson est une merveille qui fera changer bien des avis (dont le mien) sur le bien fondé de l'utilisation du plug-in :


  Dans la même catégorie, Vampire Weekend a utilisé l'autotune sur son second album sorti en 2010 :

  Mais rendons à César ce qui est à César, un des plus anciens exemples recensés est cette chanson de MIA de 2007 :

MIA - 20 Dollar (2007)

  Et voici quelques autres exemples :

Bibio - K Is For Kelson (2011) (sorti chez Warp)
Chromatics - These Streets Will Never Look The Same (2012)
Poliça - Dark Star (2012)
Passion Pit - Ten Feet Tall (II) (2015)
Grimes - Butterfly (2015)

  Dans un genre plus électronique (nu-disco), on a aussi un bon exemple d'utilisation de l'autotune pour compenser une voix un peu faiblarde d'un producteur voulant faire les voix lui-même sur son morceau (qui passe bien selon moi) :
Skylar Spence - Can't You See (2015)

  Bref, dans la pop indé on a pas mal d'utilisations judicieuses et créatives de l'autotune.

CONCLUSION

  Sur ce, je vous propose de conclure ce sujet en faisant un rapide bilan. Oui, l'autotune a pas mal ruiné la qualité de ce qui passe à la radio, a rendu tous les instruments et toutes les voix identiques et standardisées (je parle du commercial de chez commercial là). Mais elle a permit d'ouvrir un terrain de jeux et de création inédit pour ceux qui s'en servent comme d'un effet ou d'un outil pour faire de leur voix un instrument au service de leur démarche artistique. Elle est le son des années 2000-2010, et un élément incontournable et ancré dans la musique populaire moderne. Elle a eu un impact énorme sur la quasi totalité du rnb, du hiphop, et une grande part de la pop, et de l'électro. Elle est la dernière évolution technologique a avoir eu un aussi grand impact sur la musique de la composition aux arrangements, après l'électricité et l'amplification, les techniques de manipulation de bandes et les effets sonores, les synthétiseurs, les boîtes à rythmes et les samplers. Elle est la guitare électrique, la pédale wah wah des années 2000-2010. Elle est l'aboutissement de décennies d'essais visant à transformer la voix humaine en instrument comme les autres (talk box, vocoder...). Et plus que tout, elle reflète son époque, superficielle, avide de technologie, sans but, et c'est pour cela que pervertie par les bons artistes, son émotivité robotique nous raconte mieux que quiconque.

  Pour toutes ces raisons, son impact en bien et en mal dans la musique moderne, je voulais aborder ce sujet. J'espère que ce petit guide de l'autotune vous aura été utile, agréable ou instructif (ou les 3 héhé). 
N'hésitez pas à me donner votre sentiment à ce propos ou à réagir sur le fond ou la forme de l'article. 

Merci infiniment pour votre lecture et vos commentaires, et à bientôt sur La Pop d'Alexandre & Etienne !


Sources (pour approfondir ) :

Complex - The T-Pain Effect
Autotune - A History
A Brief History Of Autotune


Alexandre