Avant toute chose, je voudrais partager mon immense plaisir de revenir écrire sur ce blog après plus d'un an d'absence. Je voudrais aussi remercier Alexandre qui fait vivre avec passion, travail et talent ce blog, mais par dessous tout pour son amitié inestimable. Pour ce qui est de mon retour, je voulais vous partager et ce depuis longtemps, le talent d'une jeune artiste espagnole, qui cartonne dans le monde latin depuis ce premier album, multi-récompensé sorti, en 2017. Je vous propose donc une plongée introspective, épurée et quasi spatiale dans l'univers virtuose du flamenco.
A l'origine du flamenco, il est une guitare et une voix. C'est cette union intimiste et anfractueux de deux sensibilités que Los Ángeles cristallise et magnifie. Usant d'une approche absolue de la musique flamenoc, Rosalía va ici à l'essentiel. Là où le genre peu paraître désuet par ses fioritures, l'album s'attache à l'essence intemporel de cette musique. S'épurant du piano, des clappements de main et des chants polyphoniques ou encore des chordes, toute l'attention se focalise ici sur ce duo à la fois indomptable, farouche, brut, mais aussi désarmant, attendrissant et poignant. Rosalía peut ici y déployer toute l'étendue de sa personnalité artistique. Bien plus qu'un long monologue elle y use de toutes les variations vocales possibles, dans un éternel dialogue, une étreinte enflammée avec la guitare, où la féminité s'affirme comme brute, violente, vibrante tout autant que douceur et beauté. Pour la première facette on pense notamment à au déroutant De Plata, qui illumine tout l'ouverture de cet l'album, au saisissantCatalina, ou bien à Por Mi PuertaNo Lo Pasen. Tandis que la douceur est portée par des titres comme Nos Quedamos Solitos, La Hija De Juan Simón ou Te Venero où le folklorique se fait folk, nous faisant évoquer la douceurs des Fleet Foxes et les ballades vocales de Joan Baez.
L'approche de Rosalía est donc ici tout sauf classiciste. Je ne m'aventurerais d'ailleurs pas à user de références flamenco que je n'ai pas. L'intérêt de cet album est en effet tout autre, il a ce dont de casser les genres et les préjuger, d'ouvrir nos horizons musicaux et de faire battre notre coeur au rythme de nouvelles saveurs.
D'abord, les MGMT ont sorti "Little Dark Age", ce premier single, en éclaireur d'un album prévu pour 2018. Ne se révélant pas dès la première écoute, il devient pourtant vite addictif grâce à des refrains gothiques à la The Cure prenant bien leur temps et instaurant une vraie atmosphère, et un refrain synth-pop baroque et électro-pop absolument génial et inoubliable. Avec une superbe suite d'accords, peu commune, et une fois de plus la production de Dave Fridmann si particulière (personne n'aurait mixé le synthé basse en arpeggiator aussi haut, pourtant c'est merveilleux). Une chanson absolument géniale, une des meilleures de cette année, et un gros retour en forme d'un groupe qui avait divisé en 2013 malgré un album plutôt bon (mais déroutant) porté par de merveilleux singles ("Alien Days" et "Plenty Of Girls In The Sea" en tête). Et le clip est drôle et artistique, un peu comme celui de "Your Life Is A Lie" en plus gothique.
MGMT - When You Die (Clip, 2017)
Puis le groupe a rapidement repris la main en publiant un deuxième single assez rapidement, "When You Die". Plus 60's et psychédélique (sur le pont surtout) que son prédécesseur, il a quand même ce mêm côté coldwave, marié à des ambiances plus pop-folk et un petit truc glam 70's voire 80's avec ces petites incursions presque asiatiques. Et comme son prédécesseur, il s'apprécie avec les écoutes et se révèle au fur et à mesure. Ce qui est toujours un excellent signe, surtout venant de ce groupe. Ah oui, et apparemment le clip (très intéressant) est une représentation très fidèle de ce qu'on voit pendant un trip au LSD. Si internet le dit, c'est sûrement vrai.
Bref, il y a vraiment de quoi attendre avec impatience ce nouveau MGMT qui s'annonce déjà comme un grand disque de 2018. En espérant ne pas être déçus !
Si vous aimez quand ça claque, écoutez ce disque. Qui démarre aussi sec par "Betty Dreams Of Green Men", une charge post-punk groovy comme du Tom Tom Club, tranchante, folle (et groovy) comme du Rapture, et excentrique (et groovy) comme du Of Montreal période Hissing Fauna... / Skeletal Lamping.
Guerilla Toss - Betty Dreams Of Green Men (2017)
L'électricité rageuse du groupe sait se fourvoyer joyeusement dans l'électronique entre noise, dissonances jazzy et outrances pop, sur "Can I Get The Real Stuff" ou "Crystal Run" avec même un peu d'autotune. Ou rester dans des climats plus pop-funk aux syncopes afro réminiscentes des deux groupes de Tina Weymouth (Talking Heads, Tom Tom Club) sur "TV Do Tell", "Dog In The Mirror", ou "The String Game" sur laquelle on se rend compte que les basses de ce groupe sont uniques.
Cette folie permanente qui guide en permanence le groupe, c'est d'abord celle de Kassie Carlson, chanteuse géniale à l'énergie folle qui donne cette impulsion rock 2000's à l'ensemble du groupe (Kills, LCD Soundsystem, Brazilian Girls...).
C'est d'ailleurs à James Murphy de LCD qu'on pense en entendant le dernier morceau, "Dose Rate", qui aurait presque pu figurer sur This Is Happening. Ce n'est pas pour rien que le groupe est signé sur DFA... Et pour rendre à César ce qui est à César, c'est avant tout la synergie du groupe ensemble et avec la chanteuse qui accouche de tout ce qui se fait de mieux sur ce disque, à commencer par l'irrésistible "Skull Pop", le "Rock Lobster" des années 2010.
Guerilla Toss - Skull Pop (2017)
La prod riche et chargée et les rythmes soutenus en rebuteront certains, mais la longueur raisonnable de l'album (8 titres) ainsi que le talent du groupe font passer tout cela très bien. L'album est donc vraiment à découvrir, par exemple par ici !
Jay Glass Dubs & Guerilla Toss - Jay Glass Dubs Vs Guerilla Toss (2017)
Oh et si vous avez aimé checkez les versions dub de 4 morceaux du disque par l'américain basé à Athènes Jay Glass Dubs sur le super Jay Glass Dubs vs Guerilla Toss. Cet EP permet de bien mettre en valeur les côté post-punk, reggae et psychédéliques du groupe parfois un peu noyé sous le déluge funk-rock électronique, et non content d'être un indispensable compagnon au LP, c'est également une énorme réussite du genre, ce qui n'est pas rien en 2017.
Spinvis - Trein Vuur Dageraad (2017)
Je vous propose après ça de rester dans un thème synthpop années 80 - pop-rock années 2000 dans les inspirations, mais dans un genre plus calme. En écoutant le dernier disque de Spinvis, groupe néerlandais emmené par son leader et seul "vrai" membre, Erik de Jong, véritable star du rock aux Pays-Bas et en Belgique avec déjà 7 albums à son actif sous ce nom depuis 2002.
Spinvis - Hallo, Maandag (2017)
Le disque démarre parfaitement avec la folk-pop guitare-voix lo-fi de "Ergen Toen", magnifique de dénuement, qu'on croirait enregistrée dans une chambre. Hyper mélancolique et mélodique. On enchaîne avec un rock indé classique du début des années 2000 avec "Hallo, Maandag", quelque part entre The National, Biolay et les débuts de Coldplay, soutenu par de superbes arrangements orchestraux qui, avec le langage rugueux, contrebalancent à merveille la très (trop) catchy rythmique soutenue par le piano, et ce solo de guitare sursaturé. Cet équilibre entre sucré et amer permet un ensemble hyper réussi et intéressant à partir de parties qui dosées autrement auraient pu donner un énième titre indé indigeste. C'est là tout le génie du bonhomme.
On évite également la guimauve sur "Van de Bruid En De Zee" grâce à la retenue du chant et ce malgré les synthés façon 2e vague de synthpop anglaise. De même sur "Artis", qui a ce son clinique façon new wave diluée de la pop-rock des années 2000 (Infadels, Razorlight, Snow Patrol, Coldplay...), mais qui en fait bon usage comme seuls les meilleurs savaient le faire à l'époque, avec une science de la retenue aidée de la grande expérience de l'artiste et une inventivité dans les arrangements qui évite d'insister trop sur certaines sonorités (ce cor par exemple qui permet aux synthés de rester à leur place tout en redynamisant le morceau).
Spinvis - Artis (2017)
Ca passe même très bien sur des ballades un peu pépères post-twee pop riches en glockenspiel à la Get Well Soon ("Tienduizend Zwaluwen" ou comment gagner au Scrabble en un titre de chanson, le morceau titre "Trein Vuur Dageraad" magnifié par des choeurs divins, ou la "Serenade" instrumental en fin de disque). Les arrangements simples et sophistiqués à la fois font mouche sur la dépouillée "Alles Is" et sur le magnifique duo de voix masculin/féminin "Wat blijft" et sa clarinette(?) qui me fait fondre.
Finalement, si on devait le rapprocher de quelqu'un, ce serait sûrement de Peter Von Poehl, artisan pop discret et toujours à la hauteur, creusant le sillon d'une pop intime pudique et émotionnelle, bouleversant par petites touches au risque de passer inaperçue pour les gens qui l'écouteraient trop vite ("Stefan en Lisette", magnifique et un chouia Dire Straits façon "Romeo & Juliet"). On croirait également entendre un titre de Biolay quand passe l'instru classieuse de la très bonne "De Kleine Symphonie".
Spinvis - Stefan en Lisette (2017)
Et puis le disque arrive à varier en passant dans le jazz ("Nachtwinkle"), la folk de pub ("Dageraadplein", un peu comme du Renaud reprenant un truc irlandais après avoir écouté du Dylan, en version batave), de la pop-folk avec un côté intemporel aux sources du folk avec un côté mystique façon Leonard Cohen"Hij Danst").
En bref, le disque est superbe, mais on a un peu le risque inverse du Guerilla Toss : celui de laisser indifférent car tout y est très propre, apaisé, calme, léché, réfléchi. Mais si vous êtes réceptifs à l'artiste et que vous prenez le temps de bien l'écouter, le jeu peut en valoir la chandelle. Dans le genre, je range ce CD avec I'm From Barcelona, Radical Face, Peter Von Poehl, Asaf Avidan et Get Well Soon, dans ce genre un peu ingrat de la pop à mi-chemin entre indé et mainstream, qui fait de la qualité mais n'est malheureusement reconnue à sa juste valeur par aucun des deux mondes. Et ça faisait longtemps qu'un disque du genre ne m'avait pas touché comme ça.
Extraite de Belem, le dernier album du musicien, "Timides" est une merveille. Ecrite alors qu'il n'avait que 17 ans, elle a ce petit truc, comme "Jelly Bean" sur Recollection (2008), qui la place bien au-dessus du reste du disque. Et qui la place directement dans mon panthéon personnel de l'artiste et plus largement de la chanson française, de la pop et de la musique tout court. Une guitare bossa calme, jouée comme ça, sans pression, un chant sensible, un texte naïf bien écrit. Il ne m'en faut pas plus. La chanson est dispo ici.
Elle ne parle jamais
Sauf quand elle murmure
Elle ne sourit jamais
Qu'en baissant les yeux
Si seulement elle était un peu moins timide
J'oserai lui parler devant elle
Je serai moins stupide
Dès que je la regarde
Ses joues deviennent roses
Quand je m'approche d'elle
Ses mains semblent effrayées
J'aimerai qu'elle se couche ce soir
Avec un peu de fièvre
Pour oser déposer un baiser
Sur le coin de ses lèvres
Elle ne parle jamais
Mais moi je ne dis plus rien quand elle est là
C'est ainsi que tout finira
Par des la la li, des la la la
J'aimerai lui chanter ma chanson à l'oreille
Et passer doucement ma main dans ses cheveux
Et ce soir l'emmener pour lui dire si j'en ai le courage
Tous les mots que j'ai gardé pour elle
Comme on ouvre une cage
Elle ne parle
Elle ne parle jamais
Mais moi je ne dis plus rien quand elle est là
C'est ainsi que ça finira
Dans une chanson qu'elle n'entendra pas
J'aimerai qu'elle se couche ce soir
Avec un peu de fièvre
Pour oser déposer un baiser
Sur le coin de ses lèvres
Quant à "Jelly Bean", elle a accompagné mes solitudes au lycée et au début de la fac, avec son texte auquel je pouvais m'identifier : ce petit gars fou de pop et de rock, un peu décalé, timide, plein de rêves, c'était moi ("Les filles aiment les mecs / Qui font les cakes en boîte / Moi, elle ne me trouvaient pas adéquat / Les voitures, le foot / J'en avais rien à foutre"). C'était un petit miracle pop, entre mélodie implacable, instrumentation pop 60's, ligne de chant fragile et belle, et texte (de Souchon) qui semblait écrit pour moi. Et c'est toujours un plaisir inouï de l'entendre cette chanson qui fait partie de ce qu'on peut faire de mieux en pop en France. Et ce n'est que justice pour moi de rendre ainsi hommage à un des plus grands musiciens de ce pays, injustement sous-estimé.
Laurent Voulzy - Jelly Bean (2008)
Ainsi va la vie Mystérieuse, dérisoire Ainsi va la vie, baby Voici mon histoire Oh yeah, yéyé You know what I mean Jelly Bean
Au début, rue Saint-Georges Paris neuvième J'avais cinq ans Des ballons Des choux à la crème On était seuls avec ma mère Tous les deux célibataires You know what I mean Jelly Bean
Et puis un jour On est partis banlieue Est
Maman rêvait toujours de films De danse, de gestes Merengué, biguine Dans la cuisine You know what I mean Jelly Bean
Le dimanche à la messe Je m'habillais beau garçon Pantalon qui pique Une veste en carton Une voisine divine : Evelyne You know what I mean Jelly Bean
Dans les établissements scolaires O ou wo Blue-jean, banane O ou wo Bebop, bebop Chic Ça devenait pop You know what I mean Jelly Bean
Je rêvais d'avoir un style You know what I mean Jelly Bean
Les filles aiment les mecs Qui font les cakes en boîte Moi, elles ne me trouvaient pas adéquat Les voitures, le foot J'en avais rien à foutre You know what I mean Jelly Bean
Moi, c'était pas non plus l'argent Qui cloue l' bec Qui rend le coeur sec J'entendais à l'intérieur Un air qui m'emportait ailleurs You know what I mean Jelly Bean
J'étais bien Dans la salle de bain Quand j' faisais mon cirque Avec ma guitare en plastique J'aimais me voir Dans le miroir You know what I mean Jelly Bean
Dans une chanson, un jour, Je raconterai mon histoire Ainsi va la vie Mystérieuse, dérisoire
Je savais tôt ou tard Qu'il fallait m'absenter En tambours, en guitares Que j'allais m'envoler Je sentais comme des ailes Pousser dans mon dos, la si do ré Devenir immortel Être dans les radios, adoré
On avait adoré Hot Dreams (2014), précédent album des canadiens de Timber Timbre, et le moins qu'on puisse dire c'est que son successeur, Sincerely, Future Pollution, sorti en début d'année, est à la hauteur des attentes. Si je parle du précédent, c'est que cela a une incidence sur ce disque : en effet, avec Hot Dreams, le groupe avait été au bout de son idée de ce qu'était un disque parfait en termes de composition, d'arrangements, de son, de jeu. Et la critique avait justement suivi, le disque récoltant des louanges assez unanimes. Mais le problème posé est le suivant : comment, quand on pense avoir atteint son sommet personnel, quand les objectifs qu'on s'était fixés sont tous atteints et qu'on touche l'idée qu'on avait de la perfection, comment continuer ? Aller plus loin ? Mais vers où ? Se répéter ou se réinventer ?
Le groupe a eu une idée simple, radicale : changer de grille de lecture, de référents esthétiques. Jouer avec des codes musicaux qui ne leur sont pas naturels, qui ne font pas partie de ce qu'ils considèrent être le bon goût. Et pour Timber Timbre, ça veut dire jouer du rock FM 80s. Mais attention, ils ont fait cela avec leur patte, et ont incorporé certains éléments dans leur son sans se laisser dépasser par eux. C'est donc une totale réussite, qui évite la redite et leur permet d'accoucher d'un nouveau grand disque de rock indé.
Le bal commence par la superbe "Velvet Gloves & Spit", avec un duo basse batterie hyper simple soutenant un orgue dramatique et une nappe de synthé au son bien années 80. Le rendu sonne quelque part entre Nick Cave et The War On Drugs, dans cette espèce de variété rock américaine influencée par Springsteen à son plus solennel et synthétique, et par le Bob Dylan d'après Blood On The Tracks, et qui rappellera également la pop radiophonique mais authentique des Dire Straits et de Peter Gabriel. On pensera aussi au second album d'Arcade Fire. Le morceau est vraiment porté par une simplicité et une évidence mélodique et harmonique touchantes, ainsi que par le merveilleux chant à la diction poétique et incarnée à la fois. Bref, le morceau est excellent.
"Grifting", quant à elle, sonne comme lorsque les musiciens de prog pop des années 80 s'inspiraient du funk et abusaient des synthés ; mais là encore, en gardant la composition et la section rythmique dans une zone minimaliste, on évite tout excès ou toute surenchère inhérente au prog et on reste dans une zone où le songwriting pop-folk domine encore. Finalement, c'est assez proche du Bowie de Let's Dance. Bowie, dont la grande force a été de savoir plaquer ses superbes chansons pop sans les dénaturer sur n'importe quel style musical. L'instrumental "Skin Tone" quand à lui évoque les meilleurs passages du glam rock synthétique très européen voire français de L'Homme à la Tête de Chou de notre Gainsbourg national, de Bashung ou de Housse de Racket.
"Moment" retrouve la grâce du premier morceau, entre classe à la Richard Hawley, climats électroniques et pop-rock éthérés et intenses comme sur les derniers Nick Cave, et même une utilisation du vocodeur, dont on gage qu'il appartient aux gimmicks sonores que le groupe s'est "forcé" à utiliser, ainsi que le solo de guitare shred, les effets de batterie énormes à la Phil Collins et les arpèges de synthés sur ce final décidément too much, mais bien foutu.
La suite, elle, est bien plus sombre. "Sewer Blues" rappelle encore la noirceur épique de Neon Bible, avec son beat martelé presque coldwave et sa basse stroboscopique pulsant sous le mix. Il y a un côté crooner synthétique dark, presque Suicide, dans ce morceau. On entend les fantômes rockabilly dans l'écho synthétiques, cachés derrière la reverb... On retrouve une boîte à rythme et une nappe d'orgue minimaliste façon Martin Rev sur "Western Questions", et toujours cette voix de crooner magnifique et ce songwriting impeccable. Proche, dans les sonorités, le quasi instrumental suivant (le chant n'intervient que tard), "Sincerely, Future Pollution", qui donne son titre à l'album, est davantage bruitiste et industriel, plus rêche, sec et post-punk, et porte donc admirablement bien son titre.
La ballade "Bleu Nuit" repose sur un beat disco downtempo, un synthé bien baveux mais jouant une suite d'accords déstabilisants, et un vocodeur doublé par un synthé mais dont le rendu sonne presque comme un saxophone (à moins que ça n'en soit un ?). Le morceau est totalement inattendu, beau, accessible et étrange à la fois, et il tombe à pic. On sent que l'album a été construit comme un tout tant les enchaînements sont naturels et les ambiances complémentaires. Plus qu'une ultime ballade, "Floating Cathedral" lamagnifique, façon variété pré-Elvis, avec ces choeurs doo-wop romantiques et cette guitare mi-surf mi-rockab de lover, et puis ce chant principal très Lou Reed dans les couplets et très Hawley dans les refrains de ce disque urbain (à l'image de la pochette grise et nostalgique) qui sonne assez new-yorkais malgré la nationalité canadienne de ses auteurs. Une des plus belles chansons d'un disque qui ne contient que de ça.
Bref, vous l'aurez compris, je suis totalement sous le charme de cette merveille de disque (à écouter absolument par ici), et je vous encourage à lui (re)donner une chance. Un des grands disques de 2017, je vous l'assure.
On en a déjà parlé ici, c'est parfois difficile de juger des groupes ultra vintage. Mais au final, le principal, c'est pas tant l'emballage sonore rétro que les chansons qui se cachent derrière. Et sur ce point, The Proper Ornaments a tout pour plaire.
On pourra évoquer les Byrds pour le folk-rock "Back Pages" (et pas que pour le titre), mais il est encore plus intéressant de souligner que c'est une putain de bonne chanson. D'ailleurs, le début d'album est immaculé, car les harmonies aériennes et psychédéliques de "Cremated (Blown Away)" valent carrément le détour, et puis surtout parce qu'il y a "Memories".
"Memories", c'est ce genre de chansons pop qui sonnent intemporelles, comme des classiques qui ont toujours existé. Le rythme quasi slow, le côté Lennon, ça aide en effet. Mais surtout, c'est le talent de compositeurs et d'interprètes des mecs qui fait de ce titre une pure merveille, du genre de celles qui arrivent à suspendre le temps par leur simple beauté.
L'album dans son ensemble est très réussi, je retiendrais notamment "1969" et "The Devils", mais honnêtement il n'y a aucun faux pas, toutes les chansons sont superbes dans leur genre. Et c'est peut-être le seul défaut du disque. A ne prendre aucun risque et à utiliser les mêmes sons et tempos vintage qu'on a déjà entendus mille fois sur toute la longueur du LP, le seul risque est de lasser l'auditeur aguerri sur la durée. Mais finalement, c'est davantage la faute de notre gloutonnerie musicale que la leur. Les pauvres pondent une petite merveille de disque pop, la musique qu'ils aiment et dont ils rêvent, plutôt que de foutre du synthé et de l'autotune partout et saloper le truc, et nos oreilles obèses et repues sont incapables d'en percevoir toutes la beauté, pinaillent sur l'assaisonnement et râlent parce que ça leur rappelle qu'elles ont encore des relents du festin de la veille.
Ouaip, c'est définitivement dur de juger un disque rétro, même un aussi bon que celui-ci, et même quand on veut essayer de s'affranchir de sa propre expérience d'écoute.
(ceci dit écoutez-le ici, il est vraiment enchanteur dans son genre)
Ty Segall - Ty Segall (2017)
Après les expérimentations géniales d'Emotional Mugger, Segall revient à du plus terre à terre avec ce disque. Ca se sent dès l'intro "Break A Guitar", qui fusionne le grunge de Twins et la pop glam rétro de Manipulator. Glam qu'on retrouve en mode folk énervé sur "Freedom", très Kinks, mais surtout très bon. Ty ne réinvente rien (on vient d'en parler, dans le genre c'est très difficile) mais il démarre l'album sur les chapeaux de roues avec deux morceaux du tonnerre (j'avais un quota d'expressions des années 80 à caler dans cette chronique, c'est fait).
La suite, elle est tout aussi bonne. En effet, la pop(rock) aux relents country de "Talkin' " permet d'entrevoir davantage l'artiste à nu, sans les masques et les artifices de rock star. "Warm Hands (Freedom Returned)" démarre (et finit) de la même façon, mais son coeur se révèle être une épopée garage-punk grungy de près de 10min aussi impressionnante que jouissive. Et comme il l'avait prouvé avec Sleeper, Segall est un type profond qui sait écrire des chansons divines et est bougrement doué dans ce domaine. La preuve ? La meilleure chanson de ce disque "Orange Colour Queen", à ranger avec les meilleures de Bowie, Big Star, Elliott Smith et Bolan, rien que ça.
J'aurais peut-être un peu plus de réserves avec "The Only One", plus classique (pour Segall) et peut-être un poil trop grunge pour moi pour le coup. Dans le registre de l'énervement, j'adore la (encore) kinksienne voire beatlesienne (et rockabilly aussi, version déjantée) "Thank You Mr K."
Puisqu'on parle Beatles, parlons bien : "Papers" est une pop song d'une qualité et d'une créativité mccartnesques. La pop-folk un poil summer of love de "Take Care (To Comb Your Hair)" est également géniale.
Bref, cet album plus dépouillé (dans le sens moins expérimental et moins hard, garage ou punk) est une énorme réussite. En mettant l'accent sur les chansons et le songwriting (et un son impeccable) et en bazardant les gimmicks indés et la fureur, il offre à ces morceaux déjà impeccables un écrin de choix depuis lesquelles elles ne peuvent que nous toucher. Cet album est incroyablement solide et bien écrit, et ça vaut bien toutes les expérimentations du monde. Mine de rien, ce mec commence à empiler les chef-d'oeuvres comme j'empile les expressions désuètes depuis le début de cette petite chronique.
Cette semaine, la pop française est à l'honneur avec un classique du genre par jour jusqu'à dimanche. Des disques qui nous tiennent particulièrement à cœur et que nous considérons comme des classiques indépassables dans leurs genres respectifs. Aujourd'hui, magnificiance de la chanson française que cet album d'anthologie de Graeme Allwright, chanteur d'origine Neo-Zelandaise maîtrisant à perfection la langue de Molière. Au fil de ses balades aux inspirations anglaises, l'âme d'un bluesman, il conte la vie, l'amour et le voyage, avec sagesse et bon sens, à la manière de Brassens et sur les airs de Leonard Cohen.
Son folk culmine dans la première moitié de l'album, trouvant son essence dans la simplicité de sa voix et de sa guitare. Que ce soit dans des rythmes plus entraînant comme sur le très bon Jusqu'à La Ceinture, semblant être une intemporelle chanson de colo' qu'on se chante encore entre amis, ou sur des titres plus posés, tel Le Jour de Clarté, hymne à la liberté, ainsi que sur l'hypnotisante reprise de Leonard Cohen, Suzanne, Graeme Allwright sait nous captiver de son talent de songwriter et de sa guitare onirique.
La deuxième moitié n'est pas en reste, diversifiant le registre avec des influences country sur Qu'As-Tu Appris à l'Ecole? et Ne Laisse Pas Partir Ta Chance, cependant moins marquants mais permettant de faire respirer les douze titres. La production y est quelque peu plus étoffée, comme sur Petit Garçon, chant de noël naïf ou le très touchant L'Etranger, aussi repris de The Stranger de Leonard Cohen. Mais là encore, des chefs d'oeuvre de simplicité, à l'instar de La Ligne Holworth, narrant la vie d'un notable d'apparence respectable.
Graeme Allwright en 1978
Graeme Allwright a oeuvré toute sa vie pour la justice et la paix et a aujourd'hui 90 ans. Intemporels, ses morceaux sont les témoins actifs d'une vie engagée et passionnée, nous charmant d'une sensibilité remarquable, sublimant notre magnifique langue. Pour écouter sur spotify c'estici.
Aujourd'hui, ce sont deux excellents disques de Folk sortis cette année qui sont à l'honneur, avec chacun à leur façon une approche entre modernité et tradition de ce riche héritage musical.
Kevin Morby - Singing Saw (2016)
Ce disque est merveilleux. Dans les lentes ballades acoustiques à la guitare telles que "Cut Me Down", "Drunk And On A Star", "Black Flowers" et "Water", qui rappellent Dylan et Cohen pour les anciens, et Tobias Jesso Jr pour les jeunots. Ou dans les morceaux plus rock, comme "Singing Saw" qui s'accompagne d'une guitare électrique tranchante blues-rock, d'une boîte à rythme crépusculaire et de claviers psyché qui évoquent le dernier album de Woods, son ancien groupe. De rock, il en est aussi question sur "Dorothy", au riff massif et à la rythmique entêtante.
Des influences jazz viennent se glisser dans la magnifique "Destroyer", et on entend toute la fragilité d'un Harry Nillsson sur une magnifique chanson piano-voix comme "Ferris Wheel". Et puis il y a ce tube absolu, "I Have Been To The Mountain", sommet indépassable aux influences multiples (guitares folk-rock, basse soul/funk, choeurs gospel, rythmique pop, bruitages psyché et cuivres mariachi). Et puis cette voix, quelque part entre le conteur folk et le chanteur de rockabilly hanté... Bref, vous l'aurez compris, ce disque est un indispensable. Ecoutable par là.
Adam Green - Aladdin (2016)
Ce disque est la BO d'un film apparemment assez barré et DIY, mais rassurez-vous, aucune nécessité de le voir pour apprécier ce disque. A part de courts dialogues du film bien dada, qui ne dérangent pas l'écoute, on peut apprécier ces chansons seules. Comme les très Hazlewood"Fix My Blues", "Nature Of The Clown", et "Phoning In The Blues", petites merveilles de pop folk un peu funky et un peu baroques, aussi bien arrangées que composées. Des petits classiques instantanés qui imposent d'emblée leur cool, et savent mélanger les époques avec habiletés grâce à de discrets synthés et effets sonore et même un peu de scratch.
La pop lo-fi électronique et ludique de "Someone Else's Plan" et "Life In A Videogame", la funky "Time Chair", "Do Some Blow (With Me)" (entre baroque et Johnny Cash), et la berceuse "Never Lift A Finger", sont tout aussi recommandables.
Tout n'est pas parfait, certains morceaux sont moins marquants, comme "Me From Far Away" et "Trading Our Graves", mais ils ne déçoivent pas non plus, la qualité reste au rendez-vous. De même, quelques courts morceaux plus foufous et volontairement marrants, comme "Birthday Mambo", l'électro rock "Chinese Dance Theme" et la chorale pop funky de "Interested In Music" divertissent et amusent mais ne sont clairement pas des chef-d'oeuvre (ce n'est pas leur but).
L'album de façon globale est tout de même excellent, Adam Green est un songwriter et un chanteur de haute volée, et ce disque qui ne se prend pas au sérieux mais qui compile un sacré paquet de classiques ne démérite pas dans sa très bonne discographie. A écouter ici.
Sorti en préambule à Blond(e), qui est le "vrai" album (mmmh... ça me plaît pas ça mais j'y reviendrai), pour remplir le contrat liant Ocean à sa maison de disques, ENDLESS n'en est pas moins une réussite. Plus expérimental et fouillis (en apparence seulement) que son successeur, il recèle d'excellents morceaux, et dégage une unité sans faille malgré le grand nombre de genres musicaux abordés.
L'intro synthétique "Device Control" ouvre sur la magnifique reprise "At Your Best (You Are Love)", des Isley Brothers via Aaliyah (nous avons d'ailleurs déjà parlé de l'histoire de ces reprises ici). Si il vous fallait une preuve que Frank Ocean est un des chanteurs les plus passionnants de sa génération vocalement parlant, elle est là. Il est un de ceux ayant une personnalité forte et un talent inédit pour le chant, tels qu'on n'en rencontre pas tant par décennie. Récemment, je pense à Amy Winehouse, Bon Iver, Sufjan Stevens... Et sans doute quelques autres que j'oublie, mais y'en a pas tant que ça. Bref, cette reprise en apesanteur est un chef d'oeuvre absolu.
Mais les compositions du sieur tiennent la route, comme "Alabama", et son côté pop semblant tout droit sorti de Channel Orange, avec un peu moins d'instrumentation (des voix qui se répondent et un piano avec reverb, ça suffit). On reste en terrain connu, quoique plus atmosphérique que ce à quoi il nous a habitués, avec la très belle "Sideways".
De la qualité, il y en a aussi plein la plus hip-hop et vaguement jazzy "U-N-I-T-Y", la folk soul minimaliste et lo-fi de "Slide On Me" et "Wither" qui se fond dans "Hublots" et son sample tiré de "Contact" des Daft Punk. Même les interludes comme "Mine", les "Ambiance...", "Florida", les excellentes "In Here Somewhere" et "Deathwish(ASR)" très rnb versant électronique, et le génial et addictif "Comme des Garçons" sont intéressants, et participent à la construction d'un album, un vrai, qui est bien plus que la somme de ses parties.
La fin de l'album prouve d'ailleurs cela, elle est très construite. La folk et le rnb se mêlent sur "Rushes", où l'on sent l'influence de Bon Iver notamment, avant que la musique ne soit déformée et triturée par le sampling, aboutissant à un beat hiphop/électro. Repassant par du franchement folk / pop sur le très beau également "Rushes To" avec sa gratte électrique magnifique et ses nappes de synthé. Et puis on finit par "Higgs", le morceau de bravoure qui démarre par un beat presque dancehall dansant, avec un chant rnb très pop. Et puis un break, et là un morceau de techno post-New Order technophobe démarre. C'est génial et inattendu, et ça fonctionne parfaitement (c'était un peu annoncé par la fin de "Rushes" et ça rappelle parfaitement "Device Control", le premier morceau).
Bref, écoutez Blond(e), c'est un superbe album (et j'y reviendrai très bientôt), mais surtout n'oubliez pas d'écouter aussi ce ENDLESS. Ne faites pas comme la majorité de la presse musicale (et du public) qui a complètement oublié l'existence de cet album de grande qualité dès que l'autre est sorti. D'autant plus qu'il est exigeant et demande plusieurs écoutes avant de se dévoiler tout à fait (mais quand ça arrive, c'est magnifique). Vous ne le regretterez pas.
Oh et il y a un film qui va avec dans lequel Ocean monte un escalier en noir et blanc, c'est une belle parabole sur le versant artisanat de l'art, et une façon à la fois profonde et humoristique d'aborder à la fois sa carrière et l'art en général, et de redonner aux valeurs temps et travail leur juste place.
Merci pour votre passage, votre lecture et vos commentaires et à bientôt !
Tout d'abord, merci à Vincent de La Musique à Papa de m'avoir fait découvrir ce superbe disque (et artiste, au passage), sur cet article. Michael Collins, ici sous l'alias de Drugdealer, est un artiste pop touche à tout, avec un petit côté bricoleur génial. La musique qu'il propose ici est à mi chemin entre folk lo-fi indé et Pop léchée avec un grand P comme chez les plus grands, pour un résultat entre Barrett, baroque façon Left Banke, Bee Gees ou plus récemment Jacco Gardner et Connan Mockassin, et une pop folk moderne et directe façon Elliott Smith ou Beck.
L'intro jazz nocturne de "Far Rockaway Theme", très classieuse, ne prépare pas à la suite : de petites perles psyché folk comme "The Real World", "Easy To Forget" en symbiose avec le génial Ariel Pink, et le barrettien"Sea Of Nothing". Ailleurs on croise un interlude morriconien, "Theme For Alessandro". Ou du baroque sur "It's Only Raining Right Where You're Standing". Et un peu tout ça sur "The End Of Comedy", et "My Life". Les arrangements se font riches, un peu de country ici, des filtres psyché par là, des flûtiaux jazz-funk là-bas... Et tout est toujours parfaitement dosé.
Et puis il y a ce single imparable, le "Suddenly", qui me rappelle les magnifiques réussites récentes de Foxygen, Lionlimb, Unknown Mortal Orchestra ou Tobias Jesso Jr, cette façon de sortir un hymne pop imparable moderne, entre soul, folk, avec des changements de rythme, un saxo et une basse funky. Et si on remonte plus loin, je lui trouve une classe Beatlesienne à ce morceau. Influence qu'on rencontre à nouveau sur "Were You Saying Something", mixée à du Gil-Scott Heron musicalement (sisi c'est possible).
Ce magnifique album se conclut à nouveau sur du psyché jazzy avec "Comedy Outro", et laisse l'auditeur très emballé par ce magnifique album qui sait toucher avec des chansons pop très bien foutues, et arrangées de manière riche mais parcimonieuse. C'est superbe !