Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes
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jeudi 30 janvier 2020

Camel - Mirage (1974)



  Camel était un groupe anglais de prog formé en 1971 autour d'Andrew Latimer, guitariste mais aussi chanteur, bassiste, flûtiste, et claviériste. Après l'échec commercial de leur premier album éponyme sorti en 73, ils sortent donc ce Mirage qui va récolter les louanges des critiques et leur faire accéder au statut de grands du prog, ce qui sera confirmé par les deux albums suivants - et leurs 10 (!) successeurs - l'ambitieux et orchestral The Snow Goose (1975) et le très beau et apaisé Moonmadness (1976), aussi bon que ce Mirage dans un style plus pop, cotonneux et froid, et que j'aurais également pu aborder ici.

  Après une intro synthétique façon grand spectacle, c'est une basse pulsatile, quasi post-punk avant l'heure, qui introduit des salves de guitares puis un jeu plus prog sur l'intro "Freefall", très jazz-(hard) rock dans l'esprit. Le chant est très accessibles, et les guitares mi tranchantes mi groovy ont le riche son du début des 70's, lorsque funk, folk, hard-rock, jazz et prog n'étaient pas tout à fait différenciés et séparés dans des petites cases hermétiques. J'en veux pour preuve ce clavier soul-funk qui part dans des divagations bluesy ou classiques. Mais même si les changements de rythme et les constructions mélodiques sont complexes, rien n'est sacrifié à l'accessibilité du morceau, et un fan de classic rock, de soul ou de pop pourra s'y retrouver sans problème, grâce aux petits moments de bravoure ultra pop comme le court solo de guitare à 4'30" tellement théâtral qu'il évoquerait presque Queen, mais qui est surtout magnifique (et ça vient de quelqu'un qui n'apprécie que modérément les soli en tous genre).

  "Supertwister" est quant à elle une merveille de prog-pop instrumentale, drivée par une superbe flûte traversière, des claviers divins et une section rythmique toujours aussi impeccable dans les instants les plus musculeux comme dans les plus subtils. 

  "The White Rider" commence comme une BO de SF et plante une ambiance troublante et belle, avant qu'une rythmique martiale assortie de cuivres et d'une flûte folklorique, et appuyée de la clameur de la foule ne viennent perturber l'ambiance et introduire un motif de guitare qui n'a rien à envier à David Gilmour de Pink FloydComme vous l'aurez peut-être deviné si vous êtes grand lecteur (ou si vous êtes allés au cinéma depuis l'an 2000), le texte de ce morceau tourne autour de l'oeuvre de Tolkien, le titre du morceau faisant explicitement référence à Gandalf, et son découpage en plusieurs parties : a) "Nimrodel" b) "The Procession" et c) "The White Rider" allant dans le même sens. Ce morceau est une merveille de guitare cotonneuse et mélodique, de synthés accrocheurs, de syncope prog-funk, de théâtralité hard-rock, et d'accalmies pop-folk. Un vrai festival de plus de 9' durant lequel on en prend plein les oreilles, mais sans cette sensation d'en entendre trop en même temps tant chaque élément est net, à sa juste place et précisément dosé. 

  "Earthrise" est sans doute mon morceau préféré ici même si j'aurais bien du mal à les départager. Son feeling mélodique pop, son tranchant rock, ses folies rythmiques jazz, et son goût pour les synthés m'évoquent le génial dernier Thundercat (notre chronique ici). Et l'ultime morceau, "Lady Fantasy" avec son intro toute en arpèges de synthé, batterie imposante et riffs hard-rock, va plutôt dans le sens des Who de Who's Next, et plus précisément de "Baba O'Riley", alors que le reste du morceau (découpé en 3 également : "Encounter", "Smiles For You", et "Lady Fantasy") alterne sur près de 13 min entre prog-folk là encore très accessible, hard-rock funky, soli prog mélodiques à l’extrême (et bouleversants), et l'album se clôt sur un bouquet final mêlant hard dramatisant, quasi glam, avec cette fameuse guitare tellement 70s appuyée par un orgue. 

  La version CD (et le streaming) du disque incluent une superbe version live de "Supertwister", impressionnante de qualité et de finesse, un mix alternatif de "Lady Fantasy" qui vaut l'écoute car il propose vraiment une autre version du morceau, ainsi que deux magnifiques live de morceaux non présents sur ce Mirage : "Arubaluba" et "Mystic Queen" au refrain déchirant.

  Bref, un très très bon disque de prog, de rock, de pop, de ce que vous voulez en fait étant donné la richesse que leur musique embrasse (eux s'en foutaient je pense), qui ne rebutera normalement pas les amateurs de pop-rock puisque tout y est immédiatement beau, et puisque tout est au service de la chanson, que rien n'est superflu ni complexifié à outrance. Une bonne façon de redécouvrir le prog avec ce disque qui en illustre tous les clichés tout en étant inattaquable musicalement sur ce que l'on peut reprocher (parfois à raison, souvent à tort) au genre.

Bonne écoute !

Alex



vendredi 25 mai 2018

Woody Murder Mystery - Lost In Beaucaire (2018)


  La pop anglophile de Baptiste Rougery, alias Woody Murder Mystery, enchante sur ce disque au sens mélodique aiguisé et à la mise en son parfaite, avec une production chaude et ronde mais pas passéiste. On pense tantôt aux Byrds, tantôt aux Beatles, un peu au premier album de Temples qui était dans la même démarche de réhabilitation d'une pop délicate, cotonneuse au songwriting exigeant avec lui-même ("Interlude", "Near The Dearest World", "White Guy"). Un autre cousinage musical peut être établi avec l'axe Melody's Echo Chamber - Tame Impala - Barbagallo à l'écoute de la pop ambitieuse de "Surface Lactée" et "When will you sleep ?", à la fois céleste et contemplative, proche de la terre et des grands espaces, et légère, aérienne.

Woody Murder Mystery - Interlude (2018)

  En plus des guitares cristallines, les divers claviers  aux textures classieuses ajoutent une touche sonore plus qu'appréciable, surtout sur les lumineux néo-sunshine pop "Lost in Beaucaire" et "Jeannie", aussi beaux que du Dorian Pimpernel et descendant en droite ligne de Sagittarius et des Beach Boys. Plus loin, c'est le chant féminin en français de "Jusqu'au Matin" qui est une lumineuse idée, accentuant parfaitement le côté séduisant et vénéneux de la chanson, dans la lignée du Velvet ou des Jesus & Mary Chain. Qu'on retrouve sur sa soeur anglophone "A1 Navigation" ou sur la très belle "Red Garden", empreinte de folk et de psychédélisme tranquille. 

  On penserait presque à Mac Demarco ou Real Estate sur l'interlude "Roses", tandis que le groupe arrive à surpasser Bertrand Burgalat sur son propre terrain pop sur le slow postmoderne de "La Première Fois"

  C'est un excellent album, belle sortie du très affuté label clermontois Freemount Records, que je vous recommande absolument.

Ecouter sur Bandcamp ou Deezer

Alex



samedi 11 novembre 2017

Indie rock 2017 : Courtney Barnett & Kurt Vile, Kevin Morby & (Sandy) Alex G


Kurt Vile & Courtney Barnett - Lotta Sea Lice (2017)


  La collaboration de ces deux-là n'était pas complètement inattendue (lui est très bon avec d'autres), mais pas complètement évidente (son tranchant et son ironie à elle sont bien plus audibles, en un sens sa musique est "plus rock"). Et au final, le résultat est superbe. En entendant le timbre grave de Kurt Vile, on aura du mal à ne pas ressortir les poncifs du duo homme/femme, Hazlewood, Johnny Cash, ou plus récemment Binki Shapiro et Adam Green. Mais c'est vraiment plus que ça. Sur le premier et meilleur morceau, "Over Everything", les deux laissent trainer leurs voix, quelque part entre les exemples précités et Pavement, sur une cavalcade folk-rock irrésistible. Ce morceau était aussi le premier proposé par Vile à Barnett, et il donne à merveille le ton du projet. Et le clip est marrant avec son idée d'inversion des rôles.


Kurt Vile & Courtney Barnett - Over Everything (2017)

  Elle est suivie par une compo de Barnett, "Let It Go", dont elle avait écrit la musique il y a quelques années. La collaboration avec Vile lui aura permis d'écrire un texte et de poser leurs voix sur cette superbe ballade power-pop qui aurait pu sortir des moments les plus apaisés du deuxième Big Star. "Fear Is Like A Forest" est un brûlot grunge-folk noisy écrit par Jen Cloher, partenaire à la ville et au boulot de Courtney Barnett (elles ont pas mal joué ensemble et dirigent toutes les deux leur label). Le morceau sonne bien, avec une volonté de faire Crazy Horse, mais même si la direction plus rock est bien sentie, il manque une petite étincelle à ce morceau.

  Le focus revient sur Vile sur la country-rock de "Outta the Woodwork",  reprise "Out Of The Woodwork" présente sur l'EP de 2013 de Barnett, How To Carve A Carrott Into A Rose, dans une version remaniée par le duo. Et rehaussée par de magnifiques choeurs à la Pixies sur le refrain qui se termine tout en théâtralité avec un piano dantesque et une guitare plus mordante. Un petit air de Velvet des grands espaces, bref c'est excellent. J'aurais adoré que les soli de guitare à 2'10 et 5'05 soit doublé par un saxo, mais on ne peut pas tout avoir, et juste comme ça c'est vraiment excellent. "Continental Breakfast", écrite par Vile, reste dans une veine country-folk / indie rock, en plus apaisé que la précédente, et elle fait du bien par où elle passe.

Courtney Barnett & Kurt Vile - Continental Breakfast (2017)


  "On Script" porte la marque post-grunge de l'écriture de Barnett, avec un feeling jazzy dans les guitares et la rytmique, très bon. Et la très fun "Blue Cheese" permet de se régaler en entendant les influences country de Vile ressurgir, et puis ce petit harmonica à la Dylan fait son effet. C'est ensuite au tour de Vile de se faire réécrire un morceau par le duo, son "Peeping Tomboy" adoré par Courtney devenant "Peepin' Tom" dans cette version. Et ce bon projet se termine sur "Untogether", reprise du morceau de 1993 du groupe power pop Belly.

Un superbe album à écouter ici.





(Sandy) Alex G - Rocket (2017)



  Autre figure émergente du rock indé, (Sandy) Alex G est un descendant direct de la pop-rock indé expérimentale des 80's (Arthur Russell, Pixies, Flaming Lips, The Smiths) et des 90's (Sparklehorse, Elliott Smith, Radiohead, Pavement, Bonnie Prince Billy). On entend tout ça, ainsi qu'une fascination probable pour la musique des Zelda, dans la pop psyché post-grunge de "Judge", un superbe morceau. On peut même remonter plus loin, chez les Beatles, les Byrds ou Big Star, à l'écoute de "Alina" aux rythmiques presque tropicalistes nous indiquant bien que le musicien a plus d'un tour dans son sac et que tout ce disque est d'une subtilité et d'une variété inouïes. Se méfier donc des comparaisons hâtives et bien garder en tête qu'il est bien plus que la somme de ses influences. D'ailleurs, l'album aura une durée de vie énorme tant on en découvre une nouvelle facette et de nouveaux petits détails à chaque écoute.

  Dès le début du disque, on entend un diptyque de chansons pop absolument parfaites qui rappellent effectivement Mark Linkous  ("Poison Root"), Elliott Smith et Bonnie Prince Billy ("Proud", et plus loin "Big Fish"). Cette dernière introduit d'ailleurs clairement la direction folk-pop un peu countrysante du disque (suggérée par la pochette). A la manière du Vile & Barnett ci-dessus. L'exemple le plus marquant étant "Bobby", qui aurait presque pu sortir de Lotta Sea Lice avec son duo de voix homme/femme. "Powerful Man" est un très bon single country et pop (j'adore les violons country, au passage), tandis que "Rocket" mélange country, musique irlandaise, pop et un chouia de classique contemporain dans l'utilisation de la tonalité et des dissonances.


  D'ailleurs, le musicien étant trop éclectique pour se cantonner à un genre, le disque est extrêmement varié et s'écarte vite de la country-pop. Il a quand même joué de la guitare partout sur le Blonde de Frank Ocean, peut-être l'origine de l'utilisation de l'autotune dans l'improbable "Sportstar", mixant pop à piano, guitare rock et rythme dancehall. Par exemple "County" mêle des claviers oniriques et des voix rêveuses un peu psyché / dream pop et une guitare bluesy et soul, finissant par virer jazzy sur la fin. Une merveille de chanson. De même que "Witch", quelque part entre le "Because" des Beatles et Lonerism de Tame Impala, avec un violon et une utilisation des dissonances rappelant le travail de John Cale au sein du Velvet Underground. Une autre réussite totale. 

  Encore plus "dépaysantes", "Horse" joue sur les motifs minimalistes répétés et la polyrythmie comme chez Terry Riley, avec un synthé énorme digne des derniers Flaming Lips, tandis que "Brick" mixe post-punk noisy, indus et punk hardcore. C'est encore plus étonnant comparer cette dernière à l'ultime chanson du disque, "Guilty", qui mêle les Beach Boys, la twee pop (Family Of The Year, I'm From Barcelona) et un saxo jazzy inattendu ici.


  C'est l'oeuvre totale d'un musicien en pleine ascension et en pleine ébullition créative. D'où le côté patchwork d'un disque qui ne sait se contenir dans un cadre trop étroit. D'un autre côté, ces divagations et ces mélanges de genres parfaitement réussis ouvrent de nouveaux horizons à la musique d'Alex G et à la pop en général, compensant largement le côté décontenançant des changements de style. La forte personnalité de l'auteur aide également pas mal à tracer un fil rouge et donner une cohérence à tout ça, et le côté génie fou partant dans tous les sens, quand c'est réussi comme ici, vous savez que ça me botte (Todd Rundgren, Of Montreal, MGMT, Pavement...). 










Kevin Morby - City Music (2017)


  Après ses deux derniers chef-d'oeuvres, sur une lancée de disques de plus en plus énormes chaque année, et de plus en plus bons pour ne rien gâcher, Kevin Morby a fait un choix judicieux : se poser, revenir sur une écriture intime, autour de New York, et écrire un disque plus dépouillé. C'est salvateur, rien que la présence de la superbement émouvante et personnelle "Come To Me Now" légitimerait l'existence de n'importe quel disque tant elle est excellente. Et cette solitude bizarre causée par la vie dans une grande métropole, entouré en permanence de milliers d'autres humains, est également perceptible dans le minimalisme écorché de "Downtown's Lights".

  Mais la ville, c'est avant tout le bruit et l'urgence. L'énergie urbaine pleine de rage de cette musique transpire donc sur "Crybaby", quelque part entre de la folk, de la power pop et les Buzzcocks avec un riff chewing-gum. Ou sur "1234", hommage aux Ramones. "Aboard My Train" rappelle les Dylan les plus urgents et possède encore une fois des arrangements remarquables (ce piano martelé, cette batterie puissante et agile, ces guitares rock très américaines). Dans l'ensemble, le génie de ce disque se révèle lorsqu'on saisit à quel point Morby domine son sujet : il a réussi à synthétiser une musique riche et subtile et l'a réduite à l'essentiel. C'est la plus grande réussite qu'on puisse imaginer pour un musicien pop ou rock : donner l'illusion de la simplicité, de la facilité. En parlant de musique qui coule toute seule, "Dry Your Eyes" se pose là. Dépouillées, elle contient pourtant mille petites choses, des guitares bluesy, rock, soul, des chants folk, gospel et soul, une batterie presque jazzy par moments, une utilisation créative de la stéréo (casque recommandé)... De même que le génial single "City Music", au riff quasi éthiopien, à l'interprétation vocal prenante et aux accélérations fulgurantes.

  Mine de rien, Morby a développé un style, on est immédiatement en terrain connu sur "Tin Can" à la griffe inimitable. Qu'il décline en berceuse folk sur "Night Time" ou en dylanerie groovy et psyché sur "Pearly Gates". Mais il sait aussi l'enrichir comme sur "Caught My Eye", morceau de country bâtarde faisant une utilisation unique du mélange entre steel guitar et un chant féminin irréel.

  Bref, une nouvelle grande réussite de Morby, moins flamboyante que Singing Saw mais toute aussi bonne dans un genre plus dépouillé et tendu. 


Alex





lundi 9 octobre 2017

Sacrée semaine ! : Moses Sumney & Kelela 2017


Moses Sumney - Aromanticism (2017)

  Deux des albums les plus intéressants de l'année sont sortis en même temps vendredi 06 Octobre 2017 : Aromanticism de Moses Sumney et Take Me Apart de Kelela. 

  Révélé par Frank Ocean, ayant tourné avec Sufjan Stevens, ayant participé à la chanson "Mad" de Solange et Lil Wayne, on se doutait que le californien Moses Sumney voyait la musique comme quelque chose de trop grand pour être confiné dans des genres étriqués. Mais l'ampleur de cet album est inouïe. Imprédictible. En effet, à l'aide d'acolytes prestigieux, comme le formidable jazzman éclectique Thundercat à la basse, ou Matt Otto (du groupe de pop-rock indé Majical Cloudz) à la production, Sumney dépasse tous les cadres de la musique. 


  L'album démarre comme un disque de pop baroque 60's avec les choeurs de "Man On The Moon (Reprise)" et le psychédélisme folk de "Don't Bother Calling", porté par des arpèges beaux comme du Radiohead, une voix quelque part entre Prince, Smokey Robinson, Marvin Gaye, Sam Cooke, Thom Yorke, ANOHNI, et Tim Buckley


  La pop indé qui en ressort fait autant penser aux climats froids et immaculés de Grizzly Bear qu'à la nu-soul d'Erykah Badu, au chant éraillé mais plein de soul de Sly Stone ou Connan Mockasin ou qu'à l'opéra intimiste du dernier Arca dans ses flashes de cordes. Le dépouillement total de "Doomed" (qui possède un très beau clip dispo ci-dessous) vous fera penser à ce dernier et à Yorke, et vous émouvra surtout au-delà du raisonnable.

Moses Sumney - Doomed (2017)

  "Plastic" évoque dans sa beauté pure le meilleur de la bossa, ainsi que la soul/rnb teintée de folk de Lianna La Havas, les inflexions jazz de Tim Buckley ou de Joni Mitchell


  "Quarrell" continue sur un rythme presque calypso avec une ambiance easy listening presque désuète et un chant carrément gospel comme un Cee-Lo Green sensible, porté par des montagnes russes folk-rock dignes d'A Moon Shaped Pool. Le folk presque pastoral d'"Indulge Me" filera aussi directement dans la catégorie petite merveille.

Moses Sumney - Plastic (Live, 2017)

  La construction méticuleuse de l'album et sa grandeur sont aussi reflétées dans les interludes "The Cocoon-Eyed Baby" et "Stoicism" dont le field recording et le spoken word sur une prod presque ambient rappellent autant les dernier Blood Orange (THE album de 2016) et Frank Ocean que le travail d'Arthur Russel. D'autant plus que ce morceau se fond dans un "Lonely World" d'abord dissonant puis psyché-folk puis quasiment house avec un aspect minimaliste façon Terry Riley dans la répétition de la boucle principale et son enrichissement, ainsi que des percussions afro-jazz merveilleuses et une basse virtuose sur la fin. D'ailleurs, ce titre (lui aussi doté d'un très bon clip, cf ci-dessous) n'est jamais aussi bon que dans le contexte de l'album, qui se révèle être bien plus que la somme de ses parts tant il est bien construit. 

Moses Sumney - Lonely World (2017)

  Le rnb sensuel de "Make Out In The Car" est accompagné d'une merveilleuse flûte et de ponctuations orchestrales qui, mêlées à l'électronique, rappellent Sufjan Stevens. Et le rnb expérimental de "Self-Hate Tape" déroute tant il foisonne d'une vie complexe et belle. 


  Pour ne rien gâcher, l'artwork est sublime, et l'axe suivi par les textes basés autour du concept d'"aromantisme", c'est à dire le questionnement autour de la place du couple dans notre société (a-t-on toujours besoin d'un l'autre ? peut-on être heureux seul ? peut-on imaginer d'autres formes de liens, d'autres vies ?) est original, personnel, touchant et hyper intéressant. 

  Bref, un des albums de l'année, si ce n'est le numéro (on verra ça avec le recul), que je vous recommande de toutes mes forces d'aller écouter (par ici par exemple).






Kelela - Take Me Apart (2017)

  Avec une sensibilité différente, qui est la sienne, la chanteuse Kelela brasse elle aussi des influences larges et dépassant largement le cadre du rnb dans lequel on pourrait trop facilement la cadrer, par paresse intellectuelle ou par préjugés raciaux. La production est en effet ultra-moderne, très électronique, avec un côté néo-80s, et le chant oscille entre rnb, soul, rap, et pop. Dès l'introductif "Frontline", on entend tout ça. Le côté insistant, presque ambient de la prod, presque dystopique aussi (on n'est pas loin de Blade Runner dans l'ambiance), les inflexions trap des rythmiques et de la voix du refrain, la douceur de velours qu'elle invoque pour les couplets. Ce n'est pas pour rien qu'elle est signée chez Warp.



  Ce mélange rétro-futuriste et ultra-moderne, ayant pour thématique principale l'amour charnel (visible sur les très beaux visuels et la pochette), est aussi très audible dans "Waitin", qui évoque tour à tour Mariah Carey, Michael et Janet Jackson, et Timbaland. Ou "Take Me Apart", qui mêle une électronique multicolore post-dubstep à la Son Lux, un rnb classique des 90's, une pop accessible de mégastar des années 2000 et un son deep house assez anglais. Prenant un chemin opposé sur "Enough", Kelela noie le mix sous des nappes de synthé écrasantes et oniriques soutenues par sa voix puissante et belle et propulsée par une rythmique martiale. Presque de la dream-pop, dans une démarche proche de Grimes ou Crystal Castles à leur plus apaisé. Comme "Blue Light", qui sonne weird comme la Madonna de "Music" ou Björk à son plus énervé, sur une prod proche du 808s & Heartbreaks de Kanye West passée à la moulinette d'un post-dubstep musculeux et d'une trap agile.



  Mais l'apogée de ce mélange, c'est le superbe single "LMK", à la prod à la fois rétro et moderne (entre Timbaland, Arca et Mike WiLL Made-It en gros), et aux vocaux carrément rnb. Et avec un clip sombre qui est un immense hommage aux superproductions de l'époque. Dans le même genre, "Truth Or Dare" étonne avec un break absolument génial, entre Prince, Dâm-Funk et Jai Paul.

  Sur "Onanon" planent les fantômes des divas de plusieurs générations (des girls group à Beyoncé et SZA en passant par les girls group 60's, Aaliyah et tant d'autres) le morceau es ultra-mélodique et impressionnant vocalement, et arrive à rendre ultra-tubesques et énormes des arrangments et une construction pas si évidents que ça. Ce côté soul et rassembleur est également bien exploité sur la mélancolique "Altadena", très jacksonesque également dans ce chant incroyablement touchant et dans cette instru néo-80's. 

Kelela - LMK (2017)

  On pense également à MJ, ainsi qu'à Nao, sur la douce ballade hypermoderne et atmosphérique "Jupiter". Égalée en beauté par la suivante, "Better", avec un feeling soul froid à la Blood Orange ou Solange. Ce sens du dénuement et du storytelling dans un chant à forte personnalité parcourt aussi "Turn To Dust" magnifiée par des arrangements orchestraux parfaits, et trouve son point d'orgue sur la très belle "S.O.S". On retrouve cette même démarche, en mode trap-pop, sur "Bluff"


  En bref, l'album est vraiment bon, c'est un incontournable de cette année et un grand pas en avant pour l'artiste qui a mis longtemps à le fignoler, ce qui a fini par payer.


Alex



  

jeudi 7 septembre 2017

Timber Timbre - Sincerely, Future Pollution (2017)


  On avait adoré Hot Dreams (2014), précédent album des canadiens de Timber Timbre, et le moins qu'on puisse dire c'est que son successeur, Sincerely, Future Pollution, sorti en début d'année, est à la hauteur des attentes. Si je parle du précédent, c'est que cela a une incidence sur ce disque : en effet, avec Hot Dreams, le groupe avait été au bout de son idée de ce qu'était un disque parfait en termes de composition, d'arrangements, de son, de jeu. Et la critique avait justement suivi, le disque récoltant des louanges assez unanimes. Mais le problème posé est le suivant : comment, quand on pense avoir atteint son sommet personnel, quand les objectifs qu'on s'était fixés sont tous atteints et qu'on touche l'idée qu'on avait de la perfection, comment continuer ? Aller plus loin ? Mais vers où ? Se répéter ou se réinventer ?

  Le groupe a eu une idée simple, radicale : changer de grille de lecture, de référents esthétiques. Jouer avec des codes musicaux qui ne leur sont pas naturels, qui ne font pas partie de ce qu'ils considèrent être le bon goût. Et pour Timber Timbre, ça veut dire jouer du rock FM 80s. Mais attention, ils ont fait cela avec leur patte, et ont incorporé certains éléments dans leur son sans se laisser dépasser par eux. C'est donc une totale réussite, qui évite la redite et leur permet d'accoucher d'un nouveau grand disque de rock indé.

  Le bal commence par la superbe "Velvet Gloves & Spit", avec un duo basse batterie hyper simple soutenant un orgue dramatique et une nappe de synthé au son bien années 80. Le rendu sonne quelque part entre Nick Cave et The War On Drugs, dans cette espèce de variété rock américaine influencée par Springsteen à son plus solennel et synthétique, et par le Bob Dylan d'après Blood On The Tracks, et qui rappellera également la pop radiophonique mais authentique des Dire Straits et de Peter Gabriel. On pensera aussi au second album d'Arcade Fire. Le morceau est vraiment porté par une simplicité et une évidence mélodique et harmonique touchantes, ainsi que par le merveilleux chant à la diction poétique et incarnée à la fois. Bref, le morceau est excellent.

  "Grifting", quant à elle, sonne comme lorsque les musiciens de prog pop des années 80 s'inspiraient du funk et abusaient des synthés ; mais là encore, en gardant la composition et la section rythmique dans une zone minimaliste, on évite tout excès ou toute surenchère inhérente au prog et on reste dans une zone où le songwriting pop-folk domine encore. Finalement, c'est assez proche du Bowie de Let's Dance. Bowie, dont la grande force a été de savoir plaquer ses superbes chansons pop sans les dénaturer sur n'importe quel style musical. L'instrumental "Skin Tone" quand à lui évoque les meilleurs passages du glam rock synthétique très européen voire français de L'Homme à la Tête de Chou de notre Gainsbourg national, de Bashung ou de Housse de Racket.

  "Moment" retrouve la grâce du premier morceau, entre classe à la Richard Hawley, climats électroniques et pop-rock éthérés et intenses comme sur les derniers Nick Cave, et même une utilisation du vocodeur, dont on gage qu'il appartient aux gimmicks sonores que le groupe s'est "forcé" à utiliser, ainsi que le solo de guitare shred, les effets de batterie énormes à la Phil Collins et les arpèges de synthés sur ce final décidément too much, mais bien foutu.

  La suite, elle, est bien plus sombre. "Sewer Blues" rappelle encore la noirceur épique de Neon Bible, avec son beat martelé presque coldwave et sa basse stroboscopique pulsant sous le mix. Il y a un côté crooner synthétique dark, presque Suicide, dans ce morceau. On entend les fantômes rockabilly dans l'écho synthétiques, cachés derrière la reverb... On retrouve une boîte à rythme et une nappe d'orgue minimaliste façon Martin Rev sur "Western Questions", et toujours cette voix de crooner magnifique et ce songwriting impeccable. Proche, dans les sonorités, le quasi instrumental suivant (le chant n'intervient que tard), "Sincerely, Future Pollution", qui donne son titre à l'album, est davantage bruitiste et industriel, plus rêche, sec et post-punk, et porte donc admirablement bien son titre.

  La ballade "Bleu Nuit" repose sur un beat disco downtempo, un synthé bien baveux mais jouant une suite d'accords déstabilisants, et un vocodeur doublé par un synthé mais dont le rendu sonne presque comme un saxophone (à moins que ça n'en soit un ?). Le morceau est totalement inattendu, beau, accessible et étrange à la fois, et il tombe à pic. On sent que l'album a été construit comme un tout tant les enchaînements sont naturels et les ambiances complémentaires. Plus qu'une ultime ballade, "Floating Cathedral" la magnifique, façon variété pré-Elvis, avec ces choeurs doo-wop romantiques et cette guitare mi-surf mi-rockab de lover, et puis ce chant principal très Lou Reed dans les couplets et très Hawley dans les refrains de ce disque urbain (à l'image de la pochette grise et nostalgique) qui sonne assez new-yorkais malgré la nationalité canadienne de ses auteurs. Une des plus belles chansons d'un disque qui ne contient que de ça. 

  Bref, vous l'aurez compris, je suis totalement sous le charme de cette merveille de disque (à écouter absolument par ici), et je vous encourage à lui (re)donner une chance. Un des grands disques de 2017, je vous l'assure.

A bientôt !

Alex



mercredi 26 avril 2017

Radiohead - In Rainbows (2007)


  Cette semaine, les disques sortis il y a dix ans déjà, en 2007, sont à l'honneur sur La Pop d'Alexandre & Etienne, avec un album par jour présenté jusqu'à mardi dans le cadre de notre troisième édition de La Semaine De La Pop.

  Cet album de Radiohead, je l'ai très vite adoré. Je l'ai découvert quelques temps après sa sortie, vers 2009-2010 je pense. J'avais lu des critiques un peu mitigées dessus, mais les interviews de Yorke de l'époque étaient passionnantes, il y avait toute cette mythologie autour du prix libre de l'album que je trouvais chouette, et puis j'avais adoré OK Computer, Kid A et Amnesiac. En plus, la pochette était parfaite. Colorée, attrayante, et bien designée. En somme, elle évoque le parfait équilibre entre une pop généreuse, pleine de vie et attractive et une ambition artistique irréprochable, avec un vrai soin pour les détails. 

  J'ai pas mal de souvenirs, de ballades en bords de Loire après les cours en attendant le car pour rentrer du lycée, de devoirs maison de maths réalisés sur un banc, dans un petit parc face au fleuve, sous un rayon de soleil qui me réchauffait d'autant plus que la brise légère venant de l'eau me rafraîchissait à intervalle régulier. Avec ce disque dans les oreilles. Emprunté à la médiathèque pas très loin, car mon petit disquaire fétiche, qui a depuis arrêté, n'avait que Kid A & Amnesiac.... Je lui avais pris les deux, j'avais été dégoûté car beaucoup de ces petits bouts noirs qui tiennent la rondelle centrale étaient pétés dès l'achat, et qu'à l'époque les sous c'était pas ça et que les CDs c'est cher, même en occas (y'a des choses qui ne changent pas finalement). Maintenant je suis bien content d'avoir ce petit boîtier pété, je l'aime comme ça, pour tous ces petits souvenirs rattachés à l'usure.

  Bon, ça va être pas mal de souvenirs cette semaine, on parle de disques de jeunesse là, même si on est pas très vieux avec Etienne, ce sont des disques sortis entre nos classes de 4e et 3e, qui nous ont souvent accompagnés lors de notre éveil musical au lycée... Mais revenons à la musique.

  J'ai adoré In Rainbows immédiatement, grâce à "15 Step", un des meilleurs titres de Radiohead. Un rythme à la signature inhabituelle, quasi jungle, démarre le titre, Yorke chante magistralement (c'est quasi un chant jazz, écoutez bien), la guitare, divine, débarque, la batterie enfonce le clou de la boîte à rythme avec une classe jazzy, puis il y a ce break avec ce son de synthé incroyable, enveloppant, chaud et profond, la basse qui prend le relais.... Un feu d'artifice pop en Technicolor, la pochette n'avait pas menti. Voilà comment on fait de la pop moderne, puissante, vivante, rageuse, accessible, chaude, artistique sans pour autant sonner prétentieuse. C'est la synthèse du meilleur de l'électronique, du rock (comprenant le krautrock), du jazz, de la pop. C'est un mix enchanteur et complètement satisfaisant de sensorialité, d'émotion et d'intelligence. C'est brillant et inspiré.

  La tension monte d'un cran avec un "Bodysnatchers" qui commence très rock, mais pas dans le sens basique du terme, on entend une pulsation allemande, des gammes presque orientales, une fougue presque Blur période américaine (qui a dit "Song 2"?). Et la fin du morceau est du Radiohead classique, guitare acoustique doublée par une électrique colwave bourrée de reverb, soutenant le chant plaintif de Yorke, qui éclate toute la discographie d'Interpol et de Coldplay en même temps, malgré toute l'affection que je peux avoir pour les premières œuvres de ces groupes. Et puis ça finit presque punk, et l'auditeur est rincé par tant de talent. 

  Après tant de rage, place au cœur de l'album, plus calme et contemplatif. "Nude" émerveille et désarme tellement elle est belle, entre jazz et folk des grands espaces. Et "Weird Fishes/Arpeggi" nage dans les mêmes eaux, fait elle aussi partie de cette catégorie de chansons qui deviennent des classiques instantanés et marquent à vie de leur empreinte émotionnelle forte le cœur des auditeurs assez réceptifs à leur beauté infinie. Et puis elle est tellement riche... Il y a un truc presque africain sans l'être réellement dans cette chanson... On sent tout le poids de décennies, de siècles de musique étudiée, digérée, toute cette complexité, cette profondeur, ressortie de façon si légère, naturelle, fluide...

  L'ambiance reste cohérente avec un "All I Need" également éthéré (et aussi divin, sisi c'est possible), dont le coup de génie est ce basculement entre des notes de synthé basse pachydermiques, évoquant la marche lente d'un diplodocus et contrastant avec la légèreté du reste de l'instrumentation et le chant souple de Yorke. Le dépouillement de "Reckoner","House Of Cards", et les arpèges folk de "Faust Arp" émerveillent aussi avec peu... et en réécoutant cette chanson, ses cordes, sa mélodie, cette guitare, ce chant, je me dis que les gens qui ont encensé A Moon Shaped Pool ont raison (déjà) mais qu'ils avaient juste 9 ans de retard (et c'est pas grave) pour ceux d'entre eux qui avaient moyennement apprécié In Rainbows. Si c'est votre cas, réécoutez le, franchement. Vous n'allez pas en revenir.  

  Le rythme remonte légèrement avec "Jigsaw Falling Into Pieces", mais le dépouillement est toujours là. L'émerveillement aussi. Comme sur la conclusion, "Videotape", extrêmement mélo mais belle tout de même, que j'ai beaucoup associé a posteriori à "Foreground", également dernier titre tire-larmes et désarmant d'un album brillant, intense et dépouillé, Veckatimest de Grizzly Bear.


  Bref, ce disque est une merveille, un sommet inégalable dans son genre de pop qui sonne aussi bien intimiste que vaste, aussi bien dépouillée que complexe. 
  C'est un des meilleurs disques de Radiohead, probablement mon préféré avec Kid A, OK Computer ne traînant pas loin derrière. C'est un grand disque tout court. Sorti il y a 10 ans (si ça pouvait faire taire les grincheux, les déclinistes et les ultra-nostalgiques je prends).


Alex


lundi 6 février 2017

2017 : The Proper Ornaments & Ty Segall


The Proper Ornaments - Foxhole (2017)

  On en a déjà parlé ici, c'est parfois difficile de juger des groupes ultra vintage. Mais au final, le principal, c'est pas tant l'emballage sonore rétro que les chansons qui se cachent derrière. Et sur ce point, The Proper Ornaments a tout pour plaire. 

  On pourra évoquer les Byrds pour le folk-rock "Back Pages" (et pas que pour le titre), mais il est encore plus intéressant de souligner que c'est une putain de bonne chanson. D'ailleurs, le début d'album est immaculé, car les harmonies aériennes et psychédéliques de "Cremated (Blown Away)" valent carrément le détour, et puis surtout parce qu'il y a "Memories"
  "Memories", c'est ce genre de chansons pop qui sonnent intemporelles, comme des classiques qui ont toujours existé. Le rythme quasi slow, le côté Lennon, ça aide en effet. Mais surtout, c'est le talent de compositeurs et d'interprètes des mecs qui fait de ce titre une pure merveille, du genre de celles qui arrivent à suspendre le temps par leur simple beauté. 

  L'album dans son ensemble est très réussi, je retiendrais notamment "1969" et "The Devils", mais honnêtement il n'y a aucun faux pas, toutes les chansons sont superbes dans leur genre. Et c'est peut-être le seul défaut du disque. A ne prendre aucun risque et à utiliser les mêmes sons et tempos vintage qu'on a déjà entendus mille fois sur toute la longueur du LP, le seul risque est de lasser l'auditeur aguerri sur la durée. Mais finalement, c'est davantage la faute de notre gloutonnerie musicale que la leur. Les pauvres pondent une petite merveille de disque pop, la musique qu'ils aiment et dont ils rêvent, plutôt que de foutre du synthé et de l'autotune partout et saloper le truc, et nos oreilles obèses et repues sont incapables d'en percevoir toutes la beauté, pinaillent sur l'assaisonnement et râlent parce que ça leur rappelle qu'elles ont encore des relents du festin de la veille. 

  Ouaip, c'est définitivement dur de juger un disque rétro, même un aussi bon que celui-ci, et même quand on veut essayer de s'affranchir de sa propre expérience d'écoute.

(ceci dit écoutez-le ici, il est vraiment enchanteur dans son genre)



Ty Segall - Ty Segall (2017)

  Après les expérimentations géniales d'Emotional Mugger, Segall revient à du plus terre à terre avec ce disque. Ca se sent dès l'intro "Break A Guitar", qui fusionne le grunge de Twins et la pop glam rétro de Manipulator. Glam qu'on retrouve en mode folk énervé sur "Freedom", très Kinks, mais surtout très bon. Ty ne réinvente rien (on vient d'en parler, dans le genre c'est très difficile) mais il démarre l'album sur les chapeaux de roues avec deux morceaux du tonnerre (j'avais un quota d'expressions des années 80 à caler dans cette chronique, c'est fait).

  La suite, elle est tout aussi bonne. En effet, la pop(rock) aux relents country de "Talkin' " permet d'entrevoir davantage l'artiste à nu, sans les masques et les artifices de rock star. "Warm Hands (Freedom Returned)" démarre (et finit) de la même façon, mais son coeur se révèle être une épopée garage-punk grungy de près de 10min aussi impressionnante que jouissive.

  Et comme il l'avait prouvé avec Sleeper, Segall est un type profond qui sait écrire des chansons divines et est bougrement doué dans ce domaine. La preuve ? La meilleure chanson de ce disque "Orange Colour Queen", à ranger avec les meilleures de Bowie, Big Star, Elliott Smith et Bolan, rien que ça.

  J'aurais peut-être un peu plus de réserves avec "The Only One", plus classique (pour Segall) et peut-être un poil trop grunge pour moi pour le coup. Dans le registre de l'énervement, j'adore la (encore) kinksienne voire beatlesienne (et rockabilly aussi, version déjantée) "Thank You Mr K." 

  Puisqu'on parle Beatles, parlons bien : "Papers" est une pop song d'une qualité et d'une créativité mccartnesques. La pop-folk un poil summer of love de "Take Care (To Comb Your Hair)" est également géniale. 

  Bref, cet album plus dépouillé (dans le sens moins expérimental et moins hard, garage ou punk) est une énorme réussite. En mettant l'accent sur les chansons et le songwriting (et un son impeccable) et en bazardant les gimmicks indés et la fureur, il offre à ces morceaux déjà impeccables un écrin de choix depuis lesquelles elles ne peuvent que nous toucher. Cet album est incroyablement solide et bien écrit, et ça vaut bien toutes les expérimentations du monde. Mine de rien, ce mec commence à empiler les chef-d'oeuvres comme j'empile les expressions désuètes depuis le début de cette petite chronique.


Alex

jeudi 26 janvier 2017

Chastity Belt - Time to Go Home (2015)

Deuxième album studio du quatuor féminin état-unien originaire de WallaWalla, Washington, non loin de Seattle, Time to Go Home tourne très régulièrement sur mes enceintes depuis sa sortie sur le label Hardly Art en 2015. Un album de rock indé somme toute assez classique, mais qui n'est pas pour autant dénué de nombreux atouts. Je me devais donc de vous le faire (re)découvrir !




     Dans un style très authentique, le groupe ne s'encombre d'aucune fioriture pour nous charmer et débute l'album avec Drone, sans l'embarras d'une introduction, posant dés lors les bases de leur rock indé mélancolique et juvénile, usant de guitares twangy, de reverbe et d'écho, pour un rendu acoustique tout droit sorti de la froideur d'une église. Inspirées du livre How Should a Person Be ? de Sheila Heti et sous le couvert d'une vague histoire d'amour plus qu'impersonnelle, la chanson nous parle plus profondément de féminisme et plus particulièrement de ce paternalisme qu'exerce de nombreux hommes à l'égard des femmes, notamment dans le milieu musical. "He was just another man, tryn'a teach me something" chante Julia Shapiro. "It can be looked as like, in a relationship, kind of mansplaining in a relationship and mansplaining in professional, everyday life" disait l'intéressée au sujet de ce titre dans Noisy en mars 2015.


     Trapped nous donne à voir un versant dépressif, empruntant au punk sa vision existentialiste voire nihiliste, "Now when I close my eyes I envy anyone who feels alright".
De ce groupe, d'autre caractéristiques nous rappellent le punk, que ce soit ce chant féminin désintéressé de Julia Shapiro, rappelant celui de Courtney Barnett ou Pj Harvey, la simplicité et la répétitivité mélodique menée par la guitare de Lydia Lund et soutenu par la batterie de Annie Truscott et la basse de Gretchenn Grimm, mais aussi cette formation féminine aux textes engagés rapellant de nombreux groupes tel X-Ray Spex ou The Slits.


De gauche à droite :
Julia Shapiro - Vocal et guitare rythmique
Annie Truscott - Guitare basse
Lydia Lund - Guitare solo
Gretchen Grimm - Batterie

     S'en suit Why Try, poursuivant le questionnement existentialiste juvénile, dans une ritournelle qui s'intensifie en rythme et en énervement. On y entend alors les envolées vocales évoquant Robert Smith et le post punk de The Cure. On redescend ensuite sur le très plaisant Cool Slut, dont l'humour assumé ne laisse pas indifférent, servant la encore la cause féminine "Ladies it's okay to be, It's okay to be slutty". Niveau mélodique, la simplicité est là encore de mise et ce n'est pas un hasard puisque c'est une des première compositions de Julia Shapiro, dont le titre est inspiré d'un tag qu'elle avait fait adolescente. Les influences folk rock de l'album transparaissent assez nettement sur ce titre, rappelant Real Estate, Warpaint et Mac Demarco. Apparaît alors, à ce stade de l'album, ce qui fait sa richesse, un sentiment assez ambiguë oscillant entre la monotonie et l'hypnose, qui agacera certains et enchantera les autres.

     Déboule ensuite le rock effrayant de The Thing, en référence au film d'horreur réalisé par John Carpenter, venant électriser ce milieu de disque transpirant le garage punk des Pixies, "Everyone's infected Everyone".


The Thing de John Carpenter

     Puis arrive Joke qui n'est pas sans rappeler le post punk des Smiths ou de Pavement et le surf rock des Drums, avec Lydia et son jeu note par note, staccato, continuant à nous élever dans cette ambiance mystique. Lydia, probablement en référence à la guitariste du groupe, propose un paysage brumeux où, dans l'alcool, se mêle naïvement rêve et réalité. Dans un esprit toujours plus rock, IDC parle là aussi d'alcool, celui qui nous fait oublier l'ennui d'une vie que l'on voudrait autre.

Ce 10 titres se termine finalement sur le lancinant Time to Go Home qui donne son nom à l'album. On y atteint l'ivresse, mais le lendemain nous guette !



    Plus qu'un rock pour ados, Chastity Belt nous parle sur le ton anxieux, désinvolte et naïf de l'adolescence de thèmes qui nous animent encore quelque soit notre âge, que ce soit la valeur de nos relations, nos ruptures ou le sens de notre vie. Avec ses influences rock allant du garage, au post-punk, en passant par le surf rock, Chastity Belt se pose en équivalent féminin de The Drums et, sans pour autant le révolutionné, perpétue un bel héritage. De cette musique émane la sincérité d'une amitié entre quatre femmes animées par la passion d'une musique simple et authentique qu'elles nous transmettent avec brio, dans un album très intègre et spontané, tel une belle session jam. 



Voici les liens pour l'écouter sur Deezer et Spotify.

Pour écouter leur premier album, No Regerts ( non pas de coquille, je vous assure) sorti en 2013, c'est ici.

A écouter aussi, l'autre projet beaucoup plus punk de Julia Shapiro, Childbirth.

Pour en découvrir un peu plus je vous recommande l'interview du groupe dans Noisey et celle de Julia Shapiro pour Seattle Met.



Etienne