Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes
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vendredi 20 mars 2020

Brand X - Unorthodox Behaviour (1976)


Enfant passionnant du rock progressif, le jazz fusion a su tirer le meilleur des codes et du format de son aîné, pour le réadapter au génie du jazz. C'est un tournant historique dans le jazz qui vit alors une nouvelle révolution se dérouler. Des musiciens hors paire s'y épanouiront dans style laissant pleinement s'exprimer leur maîtrise technique et leur délire créatif au sein des morceaux s'étendant souvent sur plus de 10 ou 15 minutes. Le géniteur de cette révolution n'est autre que l'inlassable avant-gardiste Miles Davis, avec son In A Silent Way de 1969, puis l'iconique Bitches Brew, un an plus tard, qui fera office de référence en la matière. In a Silent Way garde cependant une place cruciale de génial incubateur des artistes qui feront le jazz fusion pour la décennie à venir. On y retrouve ainsi au clavier trois artistes hors du commun, un certain Herbie Hancock qui poursuivra la dynamique jazz-fusion de sa Mwandishi trilogy (Mwandishi en 1971,  Crossings en 1972 et Sextant en 1973 ), Chick Corea qui fondra Return To Forever avec des influences américo-latines portées par son album éponyme sorti en 1972 et enfin l'austro-hongrois Joe Zawinul qui s'associe dès 1971 avec le saxophoniste Wayne Shorter, ancien du mythique Jazz Messengers et du fabuleux deuxième sextet de Miles Davis, lui aussi présent sur In A Silent Way, pour former le légendaire Weather Report, tremplin d'un des plus grand bassistes que le jazz ai connu, Jaco Pastorius. Côté batterie Tony Williams, autre vétéran du second quintet de Miles Davis, sera un des précurseurs du genre, fondant Lifetime en 1969 avec le guitariste et autre ancien de In A Silent Way, John McLaughlin, qui le quittera deux plus tard pour lui aussi devenir fer de lance du mouvement en créant le nom moins célèbre Mahavishnu Orchestra, avec l'album The Inner Mounting Flame paru en 1971. On n'oubliera pas non plus de mentionner la présence Dave Holland à la contrebasse, tout autant actif dans les 70's, prenant part aux formations de Chick Corea ou encore Stan Getz. De nombreux jeunes musiciens viendront alors s'intégrer à ces formations, à l'instar de Jaco Pastorius précédemment cité ou encore du violoniste français Jean-Luc Ponty, que l'on a pu entendre sporadiquement avec Return To Forever ou bien dans la formation Mahavishnu Orchestra, avant de se lancer dans une carrière solo remarquée.


     La formation anglaise Brand X fait parti de ces jeunes musiciens happés par la vague jazz-fusion initiée depuis le début des années 70 et en vogue dans les festivals de jazz du monde entier. Initialement rassemblée autour du guitariste John Goodsall, du bassiste Percy Jones et du claviériste Robin Lumley, la formation s'est renouvellée à de nombreuses reprises. On retiendra surtout celle de 1976 avec le passage éclair de Phil Collins à la batterie pour leur premier album studio, Unorthodox Behaviour et quelques dates, avant que le succès mondial ne gagne Genesis en 1977, signant le départ du géni. 
Ce premier album est un coup de maître, brillant par sa technique, il se démarque par des influences funk-rock très affirmées, rendant très accessible leur composition jazz ambitieuse.


     L'album commence d'ailleurs par le fantastique Nuclear Burn, qui introduit dans un torrent d'énergie les 7 titres, grâce au jeu racé de John Goodsall et au rythme infernal et intrépide de Phil Collins largement mis en avant au mastering et tranchant radicalement avec le style adopté pour Genesis. Guitare et batterie se répondent alors avec mordant tout le long des 6 minutes que compte le titre, mélodiquement impulsé par la basse ultra rythmique de Percy Jones

     Euthanasia Waltz vient ensuite apaisé nos sens de sa guitare folk et de ses ambiances plus tropicales à la Chick Corea. Percy Jones en profite alors pour briller de ses slides et autres bends.

     S'en suit Born Ugly qui nous embarque dans une ambiance ultra funky avec sa guitare boostée à la wha-wha et une basse rappelant avec insistance le jeu de Bootsy Collins qui sortait en cette année 1976 son premier album solo Stretchin' Out In Bootsy's Rubber Band, mais aussi les ambiances de Head Hunters sorti trois en plus tôt. S'en suit, grâces aux ambiances de Robin Lumley, une tranquille dérive vers un univers de plus en plus progressif venant chatouiller le krautrock de Can.

     Smacks Of Euphoric Hysteria reprend la main, dans une composition mélodique irréprochable de John Goodsall et une construction très jazz de ses nombreux breaks, de ces solo qui se répondent et de ce même thème qui revient inlassablement. 

     Arrive alors le titre Unorthodox Behaviour et ses ambiances plus vaporeuses à la Weather Report , faisant magnifiquement relais au très mélodieux Running On Three dont s'inspira très probablement le chef de file du jazz-fusion japonais, Casiopea, qui se forma en cette même année 1976, soit trois avant la parution de leur premier et anthologique album 1979.

     L'album se termine avec l'énigmatique et mysthique Touch Wood, pleinement ancré dans la culture progressive, n'attendant que la voix du regretté Jim Morrison pour percer cette atmosphère chaude et électrique à la Riders Of The Storm.

     Les 7 titres écoulés, une seule envie demeure, réécouter l'album en se concentrant sur chaque instrument, pour les décortiquer, les apprécier individuellement. On comprends alors pleinement la cohésion singulière de la formation. C'est cette cohésion, ce feeling, ce sens de l'improvisation dans des structures proches du jam qui étonne le plus avec cet album, comme si tout la musique se déroulait de façon évidente. En cela réside le succès du jazz-fusion, tant pour ses musiciens que pour ses fidèles amateurs.

     Pour ce qui est de Brand X, ils changeront de formations de nombreuses fois, se sépareront en 1980 avant de se reformer pour quelques années et un album, X-Communication, en 1992. Preuve de cette cohésion, ils ont, en 2016, reformé le groupe autour de John Goodsall et Percy jones, pour une tournée Nord Américaine.

A écouter sur Deezer ou encore Spotify

Bonne écoute à tous !


Etienne

jeudi 20 février 2020

Ashra - Blackouts (1978)


  Manuel Göttsching était guitariste, chanteur et jouait du synthé pour le groupe de krautrock expérimental et électronique Ash Ra Tempel, dans l'Allemagne des 70's. A la fin du groupe, en 1973, il se retrouve seul et entame une carrière solo avec un premier album sous son nom, Inventions For Electric Guitar, en 1975. Puis il fonda le groupe Ashra, centré autour de lui, dans lequel il sera épaulé par quelques anciens de son précédent groupe au fur et à mesure des années. Pourtant, Blackouts, comme son prédécesseur New Age Of Earth sont encore l'oeuvre d"un Göttsching seul aux commande, puisque tout est joué ou géré par lui ici : guitares, synthés, et programmations. Vous l'aurez compris, c'est donc à un album de prog électro-rock que nous avons affaire ici. 

  En effet, dès le monstrueux titre introductif, "77 Slightly Delayed" (jeu de mots entre l'effet de delay et sur une date de sortie repoussée ?) une guitare délicate, parfois bluesy (un chouia Mark Knofler) parfois quasi classique dans son jeu, toujours mélodique, tresse de délicats motifs autour d'une séquence rythmique répétitive très kraut et de nappes de synthé grésillants. C'est un morceau foncièrement pop en surface, tout y est très accessible au niveau son et mélodie, mais la construction est très électronique, très répétitive et proche de la transe. Un monument.

  Le titre suivant, "Midnight On Mars", démarre doucement, comme pour permettre à l'auditeur de se remettre du choc. Un synthé basse caressant et une programmation rythmique délicate assoient des nappes rêveuses et de merveilleuses parties de guitare qui portent le morceau comme une voix ou un saxo le feraient ailleurs. Le son est énorme, presque kitsch mais avec un tranchant et une subtilité mélodique plus proche de Fripp période Eno et Bowie que des horribles soli hard FM à venir.

  "Don't Trust The Kids", qui se poursuit dans "Blackouts", quand à elle, est plus ouvertement électro-pop, portée par un synthé lead très prog plutôt que par les guitares qui sont là pour apporter une chaloupe quelque part entre funk et reggae, et apporter ce funk blanc et froid tant apprécié par les proggeux (cf Pink Floyd ou Manset), puis prendre le lead à leur tour. Les synthés sont encore une fois divins, que ce soit la basse rebondissante ou les leads tranchants et déchirants, et la guitare est encore une fois indispensable à ce monde qui se déploie sous nos oreilles. Bon sang, que ça fait du bien pour changer un album de prog avec une telle place pour les synthés, et pas de bassiste ni de batteur virtuose pour ce projet très personnel, même si ils sont appréciables dans d'autres groupes. Disons que ça laisse plus de place à Göttsching pour véritablement s'exprimer à travers ses deux instruments de prédilection, qui remplacent et sont véritablement sa "voix" ici. C'est criant dans le long crescendo final dont la tension est incroyable. Et dans lequel on peut apprécier le travail apporté aux effets électroniques et la maîtrise de ceux-ci, qui ne sont jamais dans l'excès, servent les morceaux et ont hyper bien vieilli.

  La guitare revient en force sur le très floydien "Shuttle Cock", très syncopé lui aussi, très blues en filigrane également, et tout aussi mélodiquement et harmoniquement impeccable. Avant un "Lotus" final plus prog et théâtral que le reste du disque, qui a moins bien vieilli que le reste et est contrairement au reste du disque teinté de quelques excès sonores, mais c'est vraiment pinailler, le morceau restant très bon (notamment toute une partie quasi celtique) et l'album dans son ensemble étant monumental.

  Bref, c'est un disque de prog original, qui change vraiment, très personnel et très subtil, et je ne sais pas trop ce qu'il vous faut de plus pour foncer l'écouter ! Et peut-être aurez vous envie d'aller creuser un peu plus dans la discographie de ce génie de Göttsching. 

Alex



jeudi 30 janvier 2020

Camel - Mirage (1974)



  Camel était un groupe anglais de prog formé en 1971 autour d'Andrew Latimer, guitariste mais aussi chanteur, bassiste, flûtiste, et claviériste. Après l'échec commercial de leur premier album éponyme sorti en 73, ils sortent donc ce Mirage qui va récolter les louanges des critiques et leur faire accéder au statut de grands du prog, ce qui sera confirmé par les deux albums suivants - et leurs 10 (!) successeurs - l'ambitieux et orchestral The Snow Goose (1975) et le très beau et apaisé Moonmadness (1976), aussi bon que ce Mirage dans un style plus pop, cotonneux et froid, et que j'aurais également pu aborder ici.

  Après une intro synthétique façon grand spectacle, c'est une basse pulsatile, quasi post-punk avant l'heure, qui introduit des salves de guitares puis un jeu plus prog sur l'intro "Freefall", très jazz-(hard) rock dans l'esprit. Le chant est très accessibles, et les guitares mi tranchantes mi groovy ont le riche son du début des 70's, lorsque funk, folk, hard-rock, jazz et prog n'étaient pas tout à fait différenciés et séparés dans des petites cases hermétiques. J'en veux pour preuve ce clavier soul-funk qui part dans des divagations bluesy ou classiques. Mais même si les changements de rythme et les constructions mélodiques sont complexes, rien n'est sacrifié à l'accessibilité du morceau, et un fan de classic rock, de soul ou de pop pourra s'y retrouver sans problème, grâce aux petits moments de bravoure ultra pop comme le court solo de guitare à 4'30" tellement théâtral qu'il évoquerait presque Queen, mais qui est surtout magnifique (et ça vient de quelqu'un qui n'apprécie que modérément les soli en tous genre).

  "Supertwister" est quant à elle une merveille de prog-pop instrumentale, drivée par une superbe flûte traversière, des claviers divins et une section rythmique toujours aussi impeccable dans les instants les plus musculeux comme dans les plus subtils. 

  "The White Rider" commence comme une BO de SF et plante une ambiance troublante et belle, avant qu'une rythmique martiale assortie de cuivres et d'une flûte folklorique, et appuyée de la clameur de la foule ne viennent perturber l'ambiance et introduire un motif de guitare qui n'a rien à envier à David Gilmour de Pink FloydComme vous l'aurez peut-être deviné si vous êtes grand lecteur (ou si vous êtes allés au cinéma depuis l'an 2000), le texte de ce morceau tourne autour de l'oeuvre de Tolkien, le titre du morceau faisant explicitement référence à Gandalf, et son découpage en plusieurs parties : a) "Nimrodel" b) "The Procession" et c) "The White Rider" allant dans le même sens. Ce morceau est une merveille de guitare cotonneuse et mélodique, de synthés accrocheurs, de syncope prog-funk, de théâtralité hard-rock, et d'accalmies pop-folk. Un vrai festival de plus de 9' durant lequel on en prend plein les oreilles, mais sans cette sensation d'en entendre trop en même temps tant chaque élément est net, à sa juste place et précisément dosé. 

  "Earthrise" est sans doute mon morceau préféré ici même si j'aurais bien du mal à les départager. Son feeling mélodique pop, son tranchant rock, ses folies rythmiques jazz, et son goût pour les synthés m'évoquent le génial dernier Thundercat (notre chronique ici). Et l'ultime morceau, "Lady Fantasy" avec son intro toute en arpèges de synthé, batterie imposante et riffs hard-rock, va plutôt dans le sens des Who de Who's Next, et plus précisément de "Baba O'Riley", alors que le reste du morceau (découpé en 3 également : "Encounter", "Smiles For You", et "Lady Fantasy") alterne sur près de 13 min entre prog-folk là encore très accessible, hard-rock funky, soli prog mélodiques à l’extrême (et bouleversants), et l'album se clôt sur un bouquet final mêlant hard dramatisant, quasi glam, avec cette fameuse guitare tellement 70s appuyée par un orgue. 

  La version CD (et le streaming) du disque incluent une superbe version live de "Supertwister", impressionnante de qualité et de finesse, un mix alternatif de "Lady Fantasy" qui vaut l'écoute car il propose vraiment une autre version du morceau, ainsi que deux magnifiques live de morceaux non présents sur ce Mirage : "Arubaluba" et "Mystic Queen" au refrain déchirant.

  Bref, un très très bon disque de prog, de rock, de pop, de ce que vous voulez en fait étant donné la richesse que leur musique embrasse (eux s'en foutaient je pense), qui ne rebutera normalement pas les amateurs de pop-rock puisque tout y est immédiatement beau, et puisque tout est au service de la chanson, que rien n'est superflu ni complexifié à outrance. Une bonne façon de redécouvrir le prog avec ce disque qui en illustre tous les clichés tout en étant inattaquable musicalement sur ce que l'on peut reprocher (parfois à raison, souvent à tort) au genre.

Bonne écoute !

Alex



mardi 2 mai 2017

Sébastien Tellier, Mr Oizo, SebastiAn - Music From The Motion Picture Steak (2007)



   Cette semaine, les disques sortis il y a dix ans déjà, en 2007, sont à l'honneur sur La Pop d'Alexandre & Etienne, avec un album par jour présenté jusqu'à (aujourd'hui !) mardi dans le cadre de notre troisième édition de La Semaine De La Pop.

  On a abordé pas mal de "gros" albums, disons des classiques modernes, ou au moins des disques ayant reçu un accueil critique (et souvent populaire aussi) très favorable à leur sortie. Il est donc temps de dégainer LE disque sous-estimé de 2007 selon nous, notre petite obsession perso. Et ce disque, c'est la BO du film Steak, réalisé par Quentin Dupieux alias Mr Oizo. Déjà, le film en lui-même est un petit bijou, malheureusement 95% des gens sont passés à côté car ils s'attendaient à voir une comédie d'Eric & Ramzy, alors qu'on avait là un authentique film d'auteur au cynisme mordant et subtilement dénonciateur et à l'esthétique impeccable (qu'on retrouve ici sur la pochette). Et la BO, tout aussi géniale, est un peu passée à la trappe aussi. On va réparer cette injustice. 

  Pour quasiment tout petit mec ou petite meuf de notre âge, déjà voir réunis ces trois génies de la pop et de l'électronique française que sont Mr Oizo, Sébastien Tellier et SebastiAn cause immédiatement une montée de salive. D'autant plus que leurs esthétiques musicales sont complémentaires, avec toutes une part de premier degré poétique et naïf, presque exagérée, et de fantaisie absurde. De putasserie hyper accrocheuse et de profondeur cachée.

  Comme le film, dystopique et situé dans un futur proche, la musique se fera proche de la notre, mais avec cette touche inquiétante et légèrement futuristique, prenant pour base les années 2000 plutôt que de plonger dans un rétro-futurisme usé jusqu'à la corde (même si on l'entre-aperçoit parfois comme sur les beaux et naïfs "Letrablaise" et "Itea", ou sur le très théâtral "Victimo"). A l'image de l'intro "Arrival", qui est une version musclée de la musique de SebastiAn, Justice et des Daft Punk de Human After All, où l'on retrouve un électro-rock presque prog et très théâtral également, inquiétant dans ses dissonances, au son saturé et compressé, et surtout très synthétique (pour le côté futuriste). 
  Enchaîné direct avec le funk électronique tubesque de "Skatesteak", aux sonorités hachées (et donc modernes, dans un monde post-sampling), ça met direct dans l'ambiance. Ce titre est absolument génial, et dans le film on s'imagine bien un futur (assez désirable pour le coup) dans lequel cette musique syncopée et absurde inspirée de Wendy Carlos serait "La" pop music radiophonique (cf également "Exploités", ou le prenant "Bonhomme" pour la référence à Carlos). De même pour la nu-disco hyper catchy de "Chivers As A Female" qui sonnait vraiment futuriste à une époque où MGMT et Lady Gaga venaient à peine de sortir quelques morceaux. Tout est là, le côté à la fois implacable, groovy et mélancolique de la French Touch, souligné par la mélodie lancinante et le chant émouvant et drôle à la fois de Tellier

  On entre donc dans un monde où la techno se serait branchée sur les synthés à la tonalité cheloue de Mr Oizo et sur les basses slappées et les boîtes à rythme qui claquent de SebastiAn, comme sur "Ringardos". Où la synthpop doit plus à David Lynch, Cerrone et Moroder qu'à Guetta et Duran Duran ("Plug It"). Et où le soft rock presque bluesy de Tellier, accompagné de kazoo et de "ouh ouh ouh" remplace les ballades trop sucrées et hyperproduites à la radio, et où la country-folk idiote et faussement martiale de "Construction" est possible. 
  Un monde où le dernier tube à la mode est la merveilleuse et absurde électro-country de "Hashisvers", chantée par Tellier sur un tapis de banjos hyperactifs, de trompettes jouées au synthé, de congas de jeu vidéo et de boîtes à rythmes mastoc. Un mélange des synthés métalliques de Sessions de Tellier et d'une boîte à rythme Prince passée en accéléré, associé à un chant faux et faussement d'opérette de Tellier ? C'est possible, c'est "Toizelle", et le pire, c'est que ça fonctionne. 

  Et puis on a les petits coups de folie de Mr Oizo, qui plongent dans l'univers du film comme "Chuck", le flippant "Xschmidt", le funk futuriste très découpé de "Wetshirt" vu comme une extension de ce que l'oreille humaine sera capable d'écouter quand elle aura digéré les musiques d'Aphex Twin, Autechre et SebastiAn
  Dans le même genre, on a "Top50", qui imagine une humanité accro au funk délirant de Oizo mêlé à l'électro-pop déchirante du Sexuality de Tellier, pas encore sorti à l'époque. Et puis "C.H.I.V.E.R.S", qui est un banger absurde mais prenant, vu comme une version pop du "Stress" de Justice pour une génération habituée au zapping, à la vitesse et à la violence des stimulations auditives et visuelles, tant dans l'art que dans la pub qu'on lui fait gober au kilomètre, et qui régurgite cette absurdité en créant une musique qui embrasse ces codes consuméristes, les pousse jusqu'au bout de leur logique pour les boursoufler et les faire éclater de façon subversive et libératrice.

  Malgré toutes ces facéties, qui sont justifiées sur le fond et la forme (puisqu'elles sont toutes très réussies musicalement), le disque se tient notamment grâce aux interludes comme le sucré "Kinder", ou la lourde, triste et menaçante "Bleue", et il se dégage une vraie unité d'ensemble, avec une réelle osmose de la musique des trois artistes. Globalement, Mr Oizo apporte la folie et le côté inquiétant, SebastiAn le rythme groovy et violent, et Tellier arrondit les angles avec une pop plus instrumentale, mais dans le détail les rôles s'inversent, se mélangent, et tout n'est pas si simple que ça, on a souvent du mal à distinguer qui a fait quoi. En somme, c'est davantage le travail s'un groupe (un supergroupe même dans ce cas) que de trois individualités. 

  Bref, ce disque est vraiment particulier, mais pour ceux qui arrivent à comprendre la démarche et donc à l'apprécier à sa juste valeur, c'est une pépite musicale et conceptuelle absolument géniale, délicieuse et profonde (voire grave) à la fois. Une vraie oeuvre d'art et un authentique chef-d'oeuvre électro-pop.

PS : Merci de nous avoir suivis, lus et commentés tout au long de cette semaine, c'est toujours un plaisir immense pour nous de vous faire (re)découvrir des albums de chevet. 
  Et n'hésitez pas à nous soumettre un thème pour la semaine du mois prochain ici ou sur Facebook !
A très bientôt sur LPAE !

Alex


lundi 1 mai 2017

Of Montreal - Hissing Fauna, Are You The Destroyer ? (2007)



   Cette semaine, les disques sortis il y a dix ans déjà, en 2007, sont à l'honneur sur La Pop d'Alexandre & Etienne, avec un album par jour présenté jusqu'à mardi dans le cadre de notre troisième édition de La Semaine De La Pop.

  On présente souvent Kevin Barnes, leader d'Of Montreal, comme le successeur le plus évident de Bowie. Il est vrai que le mélange de glam pop, de plastic funk et d'électro-rock oblique qu'il pratique, ainsi que son exubérance vestimentaire et musicale invitent à la comparaison. Et puis le type sait écrire de formidables chansons, les tremper dans différents univers sans jamais les dénaturer, et à chaque fois révéler une nouvelle facette de sa sensibilité artistique. Et cela avec un charme, un feeling, un groove et un côté sexuel qui en font au moins autant l'héritier de Marc Bolan, de Todd Rundgren, des Magnetic Fields ou de Prince. Bref, un mec un peu insaisissable et génial. 

  Et cet album est un de ses meilleurs. Beaucoup se sont d'ailleurs arrêtés à celui-là, oubliant toutes les merveilles entre twee pop, folk et glam déjà sorties depuis la fin des années 1990 et les chef-d'oeuvres de la période 2008-2012 et le petit dernier de 2016. Mais à leur décharge, il faut dire que celui là en particulier est direct et accrocheur. On rentre d'ailleurs tout de suite dans le vif de l'album avec un "Suffer For Fashion" bondissant, glam-rock et électro-pop à outrance, entre le rock indé déjà déclinant mais encore dominant et l'électro-pop qui à l'époque montait de façon spectaculaire (MGMT, Passion Pit...). Les digressions psychés à la "Sink The Seine", façon The United States Of America ou Beach Boys période Smiley Smile, sont tout de même mélodieuses et courtes, et accrochent tout autant. 

  Le son de ce disque est assez unique. On peut l'entendre sur "Cato As A Pun", une rythmique hachée et des claviers percutants à la Prince, des guitares glam rock métalliques tressant des solos épiques et un chant pop-funk presque psychédélique. Et tout cela sonne hyper naturel, riche, très mélodique et percutant rythmiquement. Et même quand l'ensemble se fait plus simple et addictif, comme sur "Heimdalsgate Like A Promethean Curse", bâtie autour d'une ligne de piano sucrée et garnie de synthés baveux et d'un chant ultra pop, la musique sonne trop personnelle et déviante pour qu'on crie à l'excès. De même, "Gronlandic Edit" repose sur une ligne de basse funk-rock obsédante partageant une esthétique commune avec un groupe comme Metronomy, et diversifie son propos avec des chœurs originaux et très travaillés. 
  On entend aussi la science de la mélodie implacable sur le doux "A Sentence Of Sorts In Kongsvinger", et celle de la rythmique électro-funk parfaite sur "Labyrinthian Pomp".

  Mais les morceaux qui marquent le plus sur ce disque sans fautes sont l'intense et rageux "The Past Is A Grotesque Animal" et ses arpèges obsédants, la pop-soul de "Bunny Ain't No Kind Of Rider", le disco-funk de "Faberge Falls For Shuggie", et les choeurs psyché de la conclusion "We Were Born The Mutants Again With Leafling". Ces morceaux indescriptibles défrichent tout un nouveau monde de pop intelligente, ludique, charnelle, profonde, intelligente, émouvante et sexy. 

  Et c'est ce qui fait de cet album un vrai chef-d'oeuvre des temps modernes, un des meilleurs de 2007 et d'Of Montreal un des plus grands groupes de ces dernières années (en 2017, ça fera déjà 20 ans depuis leur premier album). Cet album à la fois très sombre à l'intérieur et lumineux en surface les a définitivement fait passer dans cette catégorie, en attendant la confirmation par les suivants. 
Et en plus, ils sont géniaux en live, on peut vous l'assurer avec Etienne.

Bref, vous n'avez aucune raison de ne pas cliquer ici pour filer écouter l'album.

Alex


dimanche 30 avril 2017

Animal Collective - Strawberry Jam (2007)



  Cette semaine, les disques sortis il y a dix ans déjà, en 2007, sont à l'honneur sur La Pop d'Alexandre & Etienne, avec un album par jour présenté jusqu'à mardi dans le cadre de notre troisième édition de La Semaine De La Pop.

   Un gargouillis électronique ouvre l'album. Dans ce chaos synthétique, un ordre se fait, une pulsation, puis la voix d'Avey Tare entre en scène, entre des samples de cris d'animaux. Ce morceau, c'est "Peacebone". C'est le morceau qu'aurait écrit Brian Wilson (ou Todd Rundgren) s'il avait eu 20 ans et prenait des acides en 2007. C'est un petit chef-d'oeuvre de pop, ayant l'intelligence de piocher des idées d'écriture et de production dans tout ce que la pop a fait de meilleur depuis les sixties, depuis la sunshine pop et les Beach Boys en passant par XTC, Brian Eno, les Pixies (ces hurlements façon "Tame"...) et Pavement. Et le vrai génie, c'est bien d'en avoir fait quelque chose de moderne, d'inédit, de jeune et plein de rage et d'urgence.

  On l'oublie souvent, mais c'est la guitare l'instrument le plus important sur cet album. Source de la majorité des samples, elle est détournée de toutes les façons possible, comme chez My Bloody Valentine, mais avec un esprit plus proche des inventeurs de l'électro psychédélique des années 50-60. Ça s'entend sur "Unsolved Mysteries", où la flamboyance du chant Avey Tare s'exprime sur une pop-folk psychédélique aquatique et pleine d'une vie inattendue, débordant de toutes les machines et samples. Ces gars-là jouent de l'électronique comme Brian Wilson, Joe Meek, Phil Spector, Barry White ou George Martin jouaient du studio. Pas d'une façon cliché en tous cas, d'ailleurs l'album a été enregistré à Tucson (Arizona), et le groupe le qualifie de "disque de désert" très influencé par son environnement. J'ai dit désert, et pas de dessert, même si la pochette aussi dégueu qu'attirante (photographiée par Avey Tare sur une idée de Panda Bear) a été une base pour définir le son du disque, autant que l'environnement désertique. Pour ce dernier point, s'entend pas à la première écoute, mais quand on le sait c'est génial, parce que ça marche et qu'ils n'ont pas du tout fait dans les poncifs, car comme le dit Brian Weitz (alias Geologist) : "when you think of the desert you think of twangy guitars and morricone soundtracks and jim morrison walking with the ghost of an indian, but we don't really see it that way".

  Et puis ce côté néo-hippie fonctionne à merveille sur "Chores" où l'on entend encore toute la pulsation du folk presque tribal de certains albums précédents du groupe. Cet aspect brut, joué live, avec des bruits inattendus, comme joués au coin du feu dans une grande plaine, contraste avec la grande modernité du son et lui donne toute sa profondeur. Et puis quant on chante d'une façon aussi enoesque (cf la fin de morceau), ça ne peut que me plaire.

  En plus de ça, aucun morceau n'est en dessous de "vraiment très très bon", et hors "Peacebone", on a plusieurs chef-d’œuvres absolus. "For Reverend Green" et sa guitare façon Johnny Marr des Smiths ("How Soon Is Now"), ces percus rock indé, ces chœurs mélancoliques, et ce chant entre Sinatra, Frank Black, Brian Wilson et Andy Partridge, à la mélodie inoubliable et à la rage salutaire. Et on enchaîne sur une merveille encore meilleure, "Fireworks" et son beat ferroviaire (probablement aussi réalisé à partir d'un son de guitare, mais qui rappelle "Etude aux chemins de fer" de Paul Schaeffer, de 1948) qui propulse tout le morceau, cette mélodie intemporelle qui encore une fois prouve tout le talent d'écriture des mecs, et cette alternance théâtrale dans le chant entre douceur pop et rage punk. L'utilisation du rythme et des samples mêlés à une instrumentation plus classique du rock indé, dans une chanson pop de cette ampleur est aussi remarquable. Et que dire de la mélancolie déchirante de cette chanson, à part que c'est absolument bouleversant ?

  Les arpèges oniriques à la Steve Reich de "#1" envoient l'auditeur encore un peu plus haut, tutoyer la douceur cotonneuse des nuages, avant que la mélancolie et la gravité ne resurgissent grâce aux chœurs de Panda Bear, et à ce chant qu'on dirait venu d'une autre fréquence et anormalement capté par la radio par dessus la chanson. Il y a un vrai côté irréel, presque alien dans ce morceau obsédant et hyper personnel (le groupe ne sacrifie sa musique à aucune convention, mais pourtant elle touche facilement grâce à son authenticité).

  L'album se termine par l'hyperactivité rythmique de "Winter Wonderland", puis par la douceur de "Cuckoo Cuckoo" qui possède une ligne de piano samplée absolument géniale, la pop enfantine de "Derek" (entre Beach Boys et comptines acides des débuts de Pink Floyd, période Syd Barrett). 

  Et enfin, sur la version deluxe du disque uniquement, vient "Safer"avec des influences assez marrantes allant du doo wop au jazz vocal, en passant par du rockabilly et du hip-hop notamment. "Street Flash", que le groupe jouait en live avec la quasi intégralité de Strawberry Jam avant de partir en studio, a été enregistré en même temps mais ne sera présente que sur l'EP Water Curses sorti l'année d'après, ces titres assez longs en eux-mêmes allongeant trop la durée de l'album selon le groupe.

  Bref, vous l'aurez compris, pour moi ce disque est un chef-d'oeuvre absolu, le genre de disque qui ouvre tout un monde musical entièrement nouveau quand on croyait que tout avait déjà été fait. Et surtout, qui le fait avec un vrai sens de la composition, de la chanson et de la mélodie, en respectant et dépassant en même temps ce cadre. Le groupe est authentique, a une vraie vision artistique qu'il partage sans filtre, et c'est peut-être le plus important. 

  Alors écoutez absolument ces mecs, ce sont d'authentiques génies pop qui méritent une place au Panthéon du genre

Alex


samedi 29 avril 2017

Justice - † (2007)





  Cette semaine, les disques sortis il y a dix ans déjà, en 2007, sont à l'honneur sur La Pop d'Alexandre & Etienne, avec un album par jour présenté jusqu'à mardi dans le cadre de notre troisième édition de La Semaine De La Pop.

     La génération 90 a eu les Daft Punk pour fer de lance et bien la mienne aura Justice! Moi qui n'avais guère l'âge de vivre pleinement la french touch, il m'était donné d'en vivre une nouvelle vague de plus excitantes, tel un second summer of love. Pour la première fois, j'allais vivre l'excitation d'un mouvement musical en marche. Je me pris alors en pleine adolescence cette nouvelle French Touch, enfant des Dafts portée par leur manager, le fameux Pedro Winter et son maintenant mythique label Ed Banger. Ce fin communicant arrive alors à créer un véritable engouement autours d'artistes tel Dj Mehdi, Sebastian, Mr Flash, le graphiste So Me, mais surtout Justice. En cette période où je ne faisais que découvrire l'océan musical qui s'offrait à moi, je fus confronté à cette musique d'extra-terrestre, avec ses sons ultra compressés, sa distorsion à tout va et ses centaines de mirco-samples assemblés en un titanesque patchwork, comme autant d'influences sonores et stylistiques différentes. En quelques tubes ultra denses, Justice me faisait découvrir la disco, la house, l'EDM, le funk, le hard-rock, les sons 70's, 80's et 90's. Un pur concentré multivitaminé, taillé pour la danse, ampli de la violence de sa production électronique et de l'hédonisme de ces titres dénués de tout message. A l'instar de cet album sans nom, que la presse appellera .


Xavier de Rosnay à gauche et Gaspard Augé à gauche, constituant le duo Justice.

     Au delà de la musique je succombais à ce visuel, à ces deux hommes habillés en rock star, jeans et vestes de cuir, capillarite hors norme et attitude outrageuse. Il faut dire que ces graphistes de formation attachent au moins autant d'importance à leur visuel qu'à leur musique, aimant à utiliser des symboles aussi forts que cette fameuse croix et ce nom chargé de sens. Et que dire de leurs live, alliant ampli Marshall et mur d'électronique? Ils y sont des bêtes de scène à la manière des icônes du hard rock ou du heavy metal. Une vie de super star débridée et paradoxalement assez triste, mise en scène dans le très immersif documentaire dédié à leur tournée américaine, humblement titré Across The Universe et réalisé par Romain Gavras.

Justice en live.

    Par toutes ces caractéristiques, Pedro Winter décrit d'ailleurs très pertinemment la musique de ses poulins comme de la heavy disco. Ils se définiront eux même comme à mi-chemin entre Chic et Slayer. On comprend ainsi mieux le nom du label Ed Banger qui fait allusion à la fameuse gimmik propre au milieu métal, le headbang. Montrant cette volonté de décloisonner les genres, comme Dj Mehdi a pu le faire dans le hip-hop.

De Gauche à droite :
Gaspard Augé, Pedro Winter et Xavier De Rosnay

     C'est en 2003 que le groupe signe chez le tout récent label parisien, grâce à leur remarqué remix de Never Be Alone de Simian. Se dessine alors déjà le son compressé et empreint d'une fièvre discoïde qui allait faire la marque de fabrique du groupe. S'en suit une flopée de remix et de collaborations, notamment avec les Daft Punk. Je vous passe les folles rumeurs qui ont couru sur la possibilité que ces deux groupes puissent être l'oeuvre d'un seul et même duo. Viendra ensuite des morceaux solos dont le fameux Wathers Of Nazareth en 2005, persistant dans cette lignée de disco hardcore. C'est entre 2006 et 2007 que le duo, qui a déjà une solide expérience live et une grosse réputation, entre en studio pour compiler et étoffer de d'autres titres ce travail. Ainsi, dans l'urgence d'une vie en tournée permanente, au sein d'un studio confiné au sous-sol non ventilé et exigu d'un batiment parisien, le groupe s'exécute et réalise ce qu'il ambitionne d'être un "opéra disco". Pour arriver à leurs fins, contraints par ce qu'ils déclarent être un manque de technique, ils coupent et recoupent des micro-samples de centaines de tubes disco, rock, funky, pour créer une créature hybride et donnant à cette production ce son si singulier, cette marque de fabrique Justice.

     Et le moins qu'on puisse dire, c'est que ce contexte si oppressant à la création musicale, resurgit, transpire, suinte de ces 12 titres. Le ton grave et violent y est donné dès le premier titre, Genesis, où cuivres et tambours body buildés semblent ouvrir les portes à une fournaise infernale et démoniaque, taillée pour les clubs. Introduisant un autre grand tube de l'album, Let There Be Light, un titre plus mélodieux et surtout plus funky, rappelant les géniaux samples 70's des Dafts sur Discovery
Puis vient ce qui restera comme le gros succès international de Justice, le mythique D.A.N.C.E.. Hommage déclaré à Michael Jackson, il met en avant un choeur d'enfant qui n'est pas sans rappeler les Jackson Five et est en faite une reprise de la mélodie de Me Against The Music de Britney Spears en duo avec Madona. Les paroles du titre sont d'ailleurs toutes reprises de chansons de king de la pop M.J. et sont visibles sur le fameux clip qui l'accompagne. Illustration du principe de composition en patchwork, les violons présents sur la chanson sont eux repris de l'orchestration de Sunny de Boney M. Le tout propulsé par un beat, la magie opère!
     Le morceau suivant Newjack, propose un électro-funk toujours aussi entraînant, avec ces sons ultra compressés et suffocants, rappelant la techno acide de l'Allemand Boys Noize.

     S'en suit le dytique Phantom et Phantom Pt. II qui de leur voix démoniaques vocodisées et de leur beat tranchant, opèrent la métamorphose de cette créature dans un style beaucoup plus violent et oppressant, déjà entrevu sur le titre d'ouverture. Phantom Pt. II resta d'ailleurs et reste encore, mon titre préféré de l'album, apogée de ce mixe house et disco. 

     Valentine ralentit le jeu dans des mélodies plus enfantines et plus 80's, avant de repartir sur TTHHEE PPAARRTTYY qui de sa voix féminine est imprimé d'un riff de basse ultra catchy.

     Vient ensuite DVNO, en collaboration avec le chanteur et producteur français du même nom, lui aussi signé chez Ed Banger. Il est souvent considéré comme le titre le plus faible de l'album, même si, à mon sens, il permet d'explorer une facette plus vocale de ce travail de reconstruction de la musique disco. 


Extrait du clip de stress réalisé en 2008 Par Romain Gavras

    Stress prend le relais. Il est sans contexte le titre le plus controversé de l'album. De sa mélodie digne des pires films d'horreur, il fait monter la tension à son paroxisme dans une violence musicale inouïe. C'est d'ailleurs cette violence qui a été mise en images par le très bon réalisateur franco-grec Romains Gavras (Signatune de Dj Mehdi, Born Free et Bad Girls de M.I.A ou No church In The WIld de Kanye West & Jay-Z), montrant une jeune bande de cité sans foi, ni loi, rassemblée sous la bannière de la croix symbolisant le groupe. Une violence telle que le clip sera interdit de télévision en France et paraîtra plutôt sur le site internet de Kanye West outre Atlantique. Les fans de DEVO reconnaîtront très vite dans ce morceau un sample tiré de Jocko Homo. L'autre sample notable est tiré d'un morceau de David Shire, Night On Disco Mountain


Le réalisateur Romain Gavras.

     Puis Water Of Nazareth rebondit sur cette violence, pour reprendre le chemin du dance floor toujours plus énervé, dans un son compressé à l'extrême. ici l'art de Justice exulte tout comme son public! Le duo ose même introduire une touche baroque en cet orgue reprenant la mélodie de Thriller de Michael Jackson. On y voit une façon très rock de faire de l'électro, un peu à la manière du duo italien Bloody Beetroots alors très en vogue.

     Cette inspiration rock est reprise avec les riffs très hard-rock de One Minute To Midnight clôturant magnifiquement l'album et présageant déjà le style de leur futur album Audio, Video, Disco, qui sortira en 2011. S'en suivra plus récemment Woman, paru en 2016. Mais aucun des deux ne saura égaler en qualité le premier opus, ni même reproduire l'engouement autour du groupe dont la musique s'est quelque peu assagi depuis, laissant découvrir d'autres facettes de leur musique. Un groupe qui reste encore aujourd'hui une référence dans le milieu de la musique électronique, en témoigne leur récente participation au festival Cochella 2017, où on a pu découvrir leur nouveau décort live, au moins aussi bien réussi que le précédent. Une expérience live que je vous recommande chaudement, comme j'ai d'ailleurs eu la chance de bénéficier à l'occasion de la tournée de leur deuxième album.

A écouter sur Deezer et Spotify.


Bonne écoute à tous !



ETIENNE

vendredi 28 avril 2017

Calvin Harris - I Created Disco (2007)


  Cette semaine, les disques sortis il y a dix ans déjà, en 2007, sont à l'honneur sur La Pop d'Alexandre & Etienne, avec un album par jour présenté jusqu'à mardi dans le cadre de notre troisième édition de La Semaine De La Pop.

  Je l'ai annoncé sur mon article vantant les qualités des deux derniers singles de Calvin Harris : pour moi, c'est pour le moment l'homme d'un seul album, celui-ci (et de quelques titres sur le suivant de 2009, et si on est vraiment indulgents quelques autres à picorer depuis). Mais quel album !

  Un peu à la manière de James Murphy (dont nous avons chroniqué ici un album hier), Calvin Harris est un geek obsédé de musique (de pas mal de musiques différentes d'ailleurs), démarrant sa carrière dans une époque où l'électro bricolée a déjà bien percé (merci les Daft Punk & Cie). Et pour revenir à LCD Soundsystem, finalement l'écossais s'en rapproche pas mal. Ça s'entend dès l'intro "Merrymaking at My Place", cette basse mi-funky mi-post-punk, au jeu très haché (et probablement programmée), ce beat électro-rock funky, ces synthés pouet pouet.... On n'est pas loin de James Murphy donc, mais en plus funky, plus rnb aussi, plus Pharrell Williams (qui dominait déjà les hits de l'époque) en somme. On pensera encore plus à James Murphy avec le disco-punk de "I Created Disco" ou la synthpop entre new wave et Yellow Magic Orchestra de "Electronic Man".

  D'ailleurs, c'est le côté "fait dans une chambre avec un vieil ordi" et le fun incroyable injecté à cette pop qui fait tout son charme. Harris est alors jeune, plein de gouaille (ce titre d'album !), et on a toute l'énergie, la fraîcheur et la rage d'un mec qui a tout à prouver, avec le second degré et le sens du détail du mec qui vient de commencer et s'applique (cf "Colours"). C'est pour ça que c'est un des disques que je passe le plus en soirée, pour toutes ces raisons. 

  Du fun, on en a sur le plastic funk post-Kraftwerk de "This Is The Industry" qui recrache toute la chaleur de la Philly Soul sur des synthés baveux, et avec second degré. Voire même millième degré quand, au détour de "Neon Rocks" la gouaille british de Harris se transforme presque en gloussement de poule, soutenu par des synthés bien pouet pouet. Plus loin, et puisqu'on en parle, cette soul, ce rnb qu'on a entendu dans ces fameux (et merveilleux) singles récents, on l'entendait déjà (aussi) dans "Love Souvenir"

  Et puis on a des tubes qui font bouger la tête et les pieds : "The Girls", le kitsch assumé de "Disco Heat", et puis le méga-tube "Acceptable In The Eighties", absolument imparable, qui porte bien son nom et ravira les amoureux de madeleines synthétiques au parfum néo-80s. Dans un genre tout aussi années 80, mais plutôt générique de vieilles séries télé, on a les interludes "Traffic Cops" et "Vault Character" et le moins direct "Certified". Et puis le bling bling hédoniste et dansant de "Vegas"... Tout ça sonne certes référencé, mais fait avec les moyens du bord, une ambition et une envie sans bornes, ce qui permet à Harris d'exploser ses modèles pour se créer un style unique. 

  Bref, c'est un disque qui sous un son plus ou moins volontairement gros, cheap et kitsch cache des chansons pop plus profondes qu'il n'y paraît et surtout beaucoup, beaucoup de fun et d'amour pour la musique populaire sous toutes ses formes. 

ALEX


jeudi 27 avril 2017

LCD Sounsystem - Sound Of Silver (2007)



 Cette semaine, les disques sortis il y a dix ans déjà, en 2007, sont à l'honneur sur La Pop d'Alexandre & Etienne, avec un album par jour présenté jusqu'à mardi dans le cadre de notre troisième édition de La Semaine De La Pop.

  J'aurais pu (et voulu, mais finalement 7 jours ça fait pas tant que ça), vous parler du renouveau de la musique électronique flirtant avec la pop, que ce soit à travers le revival glam-psychédélique de MGMT, la nu-rave des Klaxons ou la naissance de l'EDM via Alive 2007 des Daft Punk. Mais finalement, c'est l'option dance-punk façon DFA que j'ai choisi de vous présenter. Il y avait  déjà eu le précédent The Rapture, les petits génies mixant punk, house, Gang of Four et The Cure, il y aura par la suite The Juan MacLean ou Factory Floor, mais le dénominateur commun restera LCD Soundsystem. L'esthétique du label DFA, c'est un mix entre disco, house/techno et punk/glam. Quelque part entre Moroder et New Order si vous voulez, avec un fond de Lou Reed / David Bowie / Talking Heads

  Ce mélange détonnant, on le doit à James Murphy, gros passionné de musique devenu patron de label et artiste. Sa philosophie, c'est que "le punk était la dance music originelle", et que donc faire de la dance c'est être rock. On a donc une électro entêtante, aux rythmiques répétitives parfois proche du krautrock allemand mais jouées avec la violence de la techno, la froideur de la new wave, avec des mélodies pop et un esprit punk jouissif. Le meilleur exemple de ça, c'est le meilleur titre du disque, le premier, "Get Innocuous!". Où l'on a tout ça et bien plus encore (même une outro avec des violons dissonants). On n'est ni dans la pop ni dans la house, c'est un monde tout à fait à part. 

  Mais on ressent cette originalité même dans les morceaux les plus "classiques" comme "Time To Get Away", très post-punk avec sa basse et son rythme sautillant, son chant narquois très glam/punk et ses trémoussements funky. Ou encore "All My Friends", entre Bowie et le Velvet Underground, avec ce piano martelé et ce spleen new yorkais (et un petit côté presque irlandais dans la rythmique et la gamme utilisée, ou alors j'ai une hallu). 

  Le chant presque hautain (façon The Fall), déclamé et maniéré  fait le sel de morceaux comme "North American Scum" et "Watch The Tapes" (proches du premier album, cf "Losing My Edge"), dans une optique dance-rock proche du jouissif disco-punk de "Us vs Them", pour le coup très The Rapture (ces petites cowbells, ces guitares étouffées et tranchantes, ce rythme frénétique)... Elle est absolument géniale celle-là aussi.

  Et puis on a les autres sommets de l'album. La pop(-soul?) glam, dépouillée, amère et émouvante (et drôle aussi) de "New York I Love You But You're Bringing Me Down". Superbe. Et puis "Sound Of Silver", et ses choeurs addictifs, rejoints par toute une machinerie house implacable.... On l'oublie souvent, mais les disques de dance avec une batterie sont souvent parmi les plus prenants, en complément des boîtes à rythmes c'est une tuerie. Et puis ces choeurs à la Jurassic Park, ces bleeps, ces xylos, ces échos dub.... j'en ai des frissons, j'adore. Mais l'autre meilleur de morceau de l'album, c'est "Someone Great". Entre pop fragile (ce xylophone, très émouvant encore une fois), électro-pop à la Suicide ou Soft Cell, ces synthés house lancinants qui déchirent le coeur, ce synthé basse prenant, ce chant triste qui parle de deuil (je crois?)... C'est magnifique (et très triste et mélancolique).

  Bref, vous l'avez compris, ce disque est un chef-d'oeuvre de pop touche à tout qui réussit l'exploit d'être ludique sans être trop foutraque, d'être bricolée, ample et profonde, d'être très inspirée par beaucoup de monde sans virer au pastiche, d'être très personnelle, accessible et exigeante en même temps. C'est un grand disque qui m'a pas mal accompagné au cours de mon adolescence et dans la zone un peu floue du début de l'âge adulte où je me situe (je déteste "adulescence", ça sonne creux comme du marketing ce terme). 
  Et je suis sûr que vous pouvez aussi trouver une petite place au chaud près de votre coeur pour cet album précieux, il vous le rendra pendant les meilleurs moments comme pendant les plus difficiles.


Alex