L'EP du producteur russe Buttechno (ce nom...) commence sur un chemin un peu étonnant, entre électronique métallique à l'ancienne, proche des sons les plus tranchant de Kraftwerk, art d'introduire de l'aléatoire dans une musique mécanique comme chez Warp et house presque désuète ("Dubber Funk"). Ce dernier sentiment va d'ailleurs s'accentuer sur "Dub Hole Funkin", qui est à la limite du ringard avec sa vieille house binaire accompagnée de samples funk lounge façon Etienne de Crécy période Super Discount. Mais derrière le côté vieillot sans doute ironique, le morceau passe plutôt bien.
Buttechno - Orient Acd (2019)
C'est en revanche sur les deux derniers titres que l'EP prend son envol, en piochant cette fois-ci ses idées dans l'acid house, avec l'excellentissime "Orient Acd", bon comme du Mr Oizo avec un son bien sale comme un vieux synthé modulaire. D'ailleurs, le morceau rappelle par son côté implacable, minimaliste mais aussi paradoxalement assez accrocheur la férocité pop de la French Touch des débuts, inspirée par l'acid justement (Homework, "Flat Beat"...). Ce morceau est suivi par un autre monument de techno déviante et acide, "Rz Bass", funky et rêche à la fois.
Buttechno - Rz Bass (2019)
Avec 2 morceaux excellents et un très bon sur 4, le ratio de cet EP qui porte bien son nom s'avère excellent, et c'est donc une sortie que je recommande fortement aux amateurs d'électronique qui traînent sur ce blog !
Aujourd'hui, focus sur le duo West Coast Gifted Gab & Blimes Brixon qui a sorti un unique et dantesque single 'Come Correct' fin 2017. Au delà d'une fine production racée 90's avec ses samples jazzy et sa basse entrainante, non sans rappeller les prods de MF Doom, le morceau tranche par la qualité de son flow aux accents de fine fleur du West Coast. Entre A Tribe Called Quest et Shadez Of Brooklyn, le duo féminin fait sa force de sa singularité, dans un style largement masculin. Voilà 2'23" qui paraissent bien courtes et qui laissent à désirer une suite.
Highway Hypnosis arrive après deux albums (chroniqués ici et ici) qu'on a adorés ici, plutôt dans un genre post-punk qui tendait à s'ouvrir vers une électro-pop tout en gardant un côté minimaliste et une brutalité punk. Autant dire qu'une certaine attente s'est installée de mon côté, une certaine hâte de découvrir ce que Sneaks pouvait offrir d'encore plus pop, sur une durée plus longue que d'habitude.
Sneaks - Hong Kong To Amsterdam (Clip, 2019)
Et c'est cette fois-ci du côté du hip-hop, et notamment de la trap, ainsi que dans l'électro apatride de MIA, qu'elle est allée chercher des inspirations supplémentaires, cf le morceau-titre "Highway Hypnosis", "Hong kong To Amsterdam" ou "Beliefs" qui synthétisent bien ces deux référents. Avec à chaque fois, malgré le minimalisme, une foule de petits détails satisfaisants qui se révèlent au fil des écoutes : une nappe à la Kraftwerk et un synthé électrofunk sur "Hong kong To Amsterdam" par exemple.
Entre une prod hip-hop joyeusement loufoque comme pourraient en commander Lil Wayne ou Young Thug et l'esprit de déglingue nu-rave des années 2000 anglaises, "Suck It Like A Whistle" joue avec beaucoup de charisme du côté sensuel et joueur de Sneaks.
Sneaks - Ecstasy (Clip, 2019)
Encore une fois un peu MIA, mais en plus british, avec un petit côté du "All Access" de The Garden, "The Way It Goes" est une petite bombe électro-pop déviante, qui joue du contraste entre son minimalisme radical et son côté ultra-accessible, et se fond parfaitement dans la chanson suivante, "Ecstasy", pop synthétique néo-gothique presque Grimes des débuts dans l'esprit, avec un petit côté planant, qui sait prendre son temps. Un peu comme on savait faire monter la sauce sans forcément aller vers le gros climax chez DFA, label dance-punk de LCD Soundsystem, The Rapture ou The Juan MacLean. Pour continuer dans les références pop/rock indé, en plus de Grimes et MIA, on pense à Animal Collective, et en particulier au son des albums Centipede Hz du groupe (et son concept de radio alien) ainsi qu'à celui du marécageux Down There d'Avey Tare en solo, sur la pourtant très trap "Cinnamon".
Sneaks - The Way It Goes (2019)
Pour parfaire l'ouverture, on a un genre de dub revisitée encore une fois par un côté électro anglaise, le tout avec chant autotuné, sur "Addis", là encore très réussie. Qui s'enchaîne également très bien avec le mantra trap "Saiditzoneza", et "Money Don't Grow On Trees", sorte de version minimale de l'Afrobeats nigérian des années 2010 mêlée à un chouia de dancehall, autre grosse réussite.
Sneaks - Money Don't Grow On Trees (Clip, 2019)
Mais le post-punk des origines n'est jamais loin, avec des chansons ultra concises drivées par la basse comme la courte "Holy Cow I've Never Seen A Girl Like Her" ou la très Sonic Youth (et géniale) "And We're Off". Toutes ces influences en même temps, avec un petit côté synthpop presque new wave des débuts (celle qui écoutait Kraftwerk en boucle), sont audibles sur "A Lil Close", autre superbe morceau. Là encore, le bel équilibre entre concision, retenue, associées à un côté artisanal, bricolage, mis en regard d'un gros travail sur les structures, les sons, le mélange d'influences variées et riches, bien assimilées, est saisissant, et inscrit ces morceaux dans la grande histoire de la face glorieuse de la synthpop, à la fois expérimentale et Pop avec un grand P, de Suicide à The Garden en passant par Soft Cell, les Pet Shop Boys et tant d'autres...
Somme de plein de styles venant d'époques et de lieux différents, parfaitement rendus à travers un prisme mi-pop, mi-punk, avec une énergie hip-hop, la musique de Sneaks a encore pris en amplitude avec cette sortie tout en continuant à ne pas gâcher une seule seconde, et ça c'est précieux. Un grand disque que je vous recommande très chaudement.
Mes Morceaux Préférés : The Way It Goes, Ecstasy, Money Don't Grow On Trees, Cinnamon, Beliefs, And We're Off, A Lil Close
Distant Stars est un duo franco-australien, nommé à partir de paroles d'Ultravox, et ils viennent de sortir un premier EP génial chez Detonic Recordings dans le cadre de leur série "Minimum Viable Products".
Et ça commence très fort, entre synthés cosmiques, froideur post-punk, syncope presque hip-hop et chant mystérieux "Robots Do It Better" met la barre très, très haut, d'affirmant déjà comme une des chansons les plus marquantes de ce début d'année.
Distant Stars - Robots (Do It Better) (Clip, 2019)
Le duo pousse la déconstruction un peu plus loin sur "New Ways To Noise", pas avec le même niveau de folie bordélique que Guerilla Toss mais avec autant d'énergie. Le chant fragile de "Burst", posé sur un tapis électro-pop un peu indus, enchante autant qu'il intrigue, et trouve le juste milieu entre une belle ballade émouvante et une avant-garde exigeante, un peu comme un juste milieu entre Yoko Ono, Halo Maud, Nine Inch Nails et Depeche Mode. Ça me fait également penser à un de mes groupes français fétiches du moment, Projet Marina, qui ont sorti un de mes albums préférés de l'an dernier. "Frameless Interface" poursuit le plaisir, et la façon extravagante et audacieuse que le groupe a de découper sa musique, entre beats imprévisibles et structure des morceau en blocs qui s'imbriquent brutalement les uns dans les autres, m'impressionne et rapproche ce projet de grands déconstructeurs du son comme Death Grips ou Danny Brown.
L'EP se termine sur un morceau de bravoure ("Je dis rien") qu'on espère sans fin tant il hypnotise l'auditeur et se révèle très satisfaisant.
C'est donc un très bon EP, dont je vous recommande absolument l'écoute si vous avez une certaine affinité pour les synthés, le post-punk ou la pop la plus aventureuse. Mes morceaux préférés :Robots (Do It Better), Je Dis Rien
Ce nouvel album, sorti chez 4AD, est très apaisé musicalement, et ce malgré son titre ambigu, est une vraie bonne surprise, de la baroque pop de"Death in Midsummer" et son clavier 60's, en passant par une pop psyché faisant référence aux Kinks ("No One's Sleeping"), jusqu'à une new wave planante façon Bowie période Low ("Greenpoint Gothic"). D'ailleurs, on entend cette dernière référence dans la new wave funky de "Plains", morceau génial.
Les pop songs parfaites s'enchaînent, chacune avec sa personnalité et sa petite touche musicale propre. On entend par exemple sur "Element" des cordes dramatiques presque glam accentuées par des guitares sèches très rythmiques comme chez T Rex, Bowie (cette fois-ci période Ziggy) ou Ty Segall. Ou alors juste avec un piano délicat boosté par une rythmique puissante et une mélodie britpop élégante ("What Happened To People"), pas si loin de papas british du rock indé comme Pulp. C'est un rock indé qui expérimente avec le classique contemporain, les répétitions de Terry Riley et la musique d'église qui fait l'intriguant et réconfortant morceau "Tarnung".
Deerhunter - Death In Midsummer (2019)
On entend également un interlude mêlant un peu tout ça aux expérimentations orchestrales des derniers albums d'XTC et aux premiers Air ("Détournement"). Et plus loin, "Futurism" confirme l'influence énorme des Versaillais, et donne une version pas si éloignée que ça de leur branche de pop, qui rappelle aussi un Tame Impala en moins porté sur les effets sonores (on rappelle que Kevin Parker a été inspiré par Talkie Walkie du duo pour se lancer dans le projet Tame Impala). "Nocturne" va d'ailleurs encore un peu plus loin dans le psychédélisme touche à tout : à la fois synthétique, organique et même presque orchestral, cette petite symphonie pop émerveille comme un bon Beach Boys, Animal Collective ou Wild Nothing.
Ce nouvel album de Deerhunter est donc vraiment une bonne surprise, une pop "classique" mais solide, prenante, dense et accrocheuse. S'ils sortent un truc de cette qualité à chaque fois, qu'ils prennent leur temps, ça vaut le coup !
La blogosphère n'est pas tout à fait éteinte. Elle ne s'éteindra jamais. Du moins tant que la passion sera présente. Pour autant, les réseaux sociaux s'affirmant de plus en plus comme le support privilégié pour échanger autour de l'actualité musicale, il convient d'administrer quelques doses régulières de morphine à nos blogs pour qu'ils retrouvent une forme de jouvence.
Tel est l'objectif de La Dizaine Des Blogueurs, co-organisée par Last Stop? This Blog et La Pop D'Alexandre Et Etienne. Le principe est simple : chaque passionné de musique peut participer. Il lui suffit pour cela d'avoir un blog (ou de réquisitionner celui d'un camarade pour publier ses avis). Comme son nom l'indique, le jeu s'étalera sur une dizaine de jours, du 27 février au 10 mars prochain.
Six thématiques seront alors déterminées. Pour chacune d'entre elle, il s'agira de nommer une chanson (ou une track, celle-ci pouvant être uniquement instrumentale au besoin) accompagnée d'un texte plus ou moins long, et plus ou moins personnel. Les participants pourront d'ici là envoyer un mail pour obtenir la liste de ces thématiques. L'envoi de ce mail validera l'inscription. Tous les participants seront donc listés sur les pages des deux blogs organisateurs, ce qui permettra de leur offrir une plus grande visibilité.
Les jours de publication seront les suivants : mercredi 27 février/vendredi 1er mars/dimanche 3 mars/ mercredi 6 mars/ vendredi 8 mars/dimanche 10 mars. Pas bêtes, nous avons privilégié des journées où il est plus facile d'être disponible pour lire les publications des copains (le lundi soir, au retour d'une journée de travail sous la grisaille n'étant pas forcément le moment le plus adapté).
Si vous êtes intéressés, n'hésitez donc pas à vous signaler à l'adresse suivante : elnorton@indierockmag.com
Petit point de contexte rapide sans tomber dans le people : James Blake est un artiste anglais oscillant entre le soulman délicat et l'électronicien fou de studio, et sa musique assez sombre s'est éclaircie sur ce disque parce que dans la "vraie" vie, il file depuis quelque temps le parfait amour avec celle qui semble être, selon lui, la femme de sa vie. Et ça se ressent sur cet album, qui parle beaucoup d'amour, de la façon dont on construit et maintient une relation, et fait également pas mal d'introspection.
James Blake - Mile High (ft Metro Boomin, Travis Scott, 2019)
Le disque commence par un très beau morceau-titre, "Assume Form", très Radiohead dans tous ses éléments (rythmique IDM, modification vocale, chant plaintif, boucle de piano, cordes...), qui trouve une belle conclusion dans un mantra chanté par des voix pitchées paraissant enfantines bientôt rejoint par le chant de Blake dans sa mélodie entêtante. Ce morceau a une présence spectrale, il sonne comme hanté, impalpable. Ce sentiment perdure, mais si l'album est ramené sur terre sur "Mile High" (paradoxal) par la collaboration avec le producteur Metro Boomin (et ses rythmiques puissantes) et par l'intervention vocale de Travis Scott. Les deux hommes susurrent autant qu'ils chantent, superposant lascivement leurs mélodies vocales pures au milieu de boucles obsédantes. Un morceau parfait, qui se révèle vraiment avec les écoutes répétées, au casque, dans le noir et le soir si possible.
James Blake - Tell Them (ft. Metro Boomin & Moses Sumney, 2019)
Autre exemple de collaboration réussie, "Tell Them" fait la part belle à la voix du très bon Moses Sumney, dont on avait beaucoup aimé le précédent album (ainsi qu'à la prod de Metro Boomin, une seconde fois). Là encore, la superposition de ces voix d'anges sur un beat mélodique et accrocheur fait mouche. Les autres moments forts du disque viennent quand Blake associe la douce langueur de comptines nocturnes qui fait cet album et la violence qui a fait la grandeur de son premier album solo : déconstructions imprévisibles ("Don"t Miss It"), voix robotiques ("Into The Red"), ou synthés acides comme sur ma préférée ("Are You In Love" qui réussit cette synthèse électro-soul que j'aime tant chez Blake : on dirait du Stevie Wonder 70's joué par Autechre).
Lorsqu'il ne reste que la douceur, ça reste beau, mais pour ma part, je m'ennuie un peu même si c'est beau, comme sur la ballade "Lullaby For My Insomniac" ou sur l'étonnante relecture de variété US des années 40 d'"I'll Come Too" ou "Power On". Dans le genre, "Can't Believe The Way We Flow" est un peu entre deux eaux, ses superpositions vocales magnifiques (un peu doo-wop ?) sauvant un titre qui aurait pu tomber dans le pathos mais se retrouve au final parmi les réussites du disque.
Et cet ennui relatif arrive même en présence d'invités comme Rosalia ("Barefoot In The Park") qui commence pourtant très joliment, ou sur "Where's The Catch" dont le beat basique n'est pas à la hauteur d'une intervention d'André 3000, qui a pourtant tendance à transcender tout ce qu'il touche.
James Blake - Don't Miss It (2018)
Malgré le fait que ce soit un album un peu en demi-teinte qui ne me convainque vraiment que sur une grosse moitié, on peut quand même parler d'un bon disque tant les hauts sont hauts et les bas davantage ternes que réellement mauvais. Et puis, une demi-douzaine de chansons de ce calibre, avec un tel niveau d'écriture et de travail sur la forme et notamment le son, c'est assez rare pour être célébré. Je sors donc un poil déçu et moins enthousiaste que la majorité de la presse musicale, mais content quand même de l'écoute de ce disque. Convaincu aussi que Blake a sous le capot de quoi nous sortir un truc transcendant de bout en bout, chose qui n'est pas arrivée à mon humble opinion depuis son premier album solo, malgré des fulgurances régulières sur chacune de ses sorties depuis.
A suivre, donc !
Mes morceau préférés : Tell Them, Mile High, Are You In Love?, In The Red