Bon, cette chronique va être rapide. Parce que l'album est excellent et qu'il n'y a pas grand chose à en dire. Thom Yorke, pour ceux qui ne remettent pas, c'est la voix de Radiohead. Et il a déjà fait des merveilles en solo (The Eraser) et avec d'autres gens (Atoms For Peace), autant dire que les amateurs sont exigeants avec lui à chaque fois. Et malgré toutes ces attentes, ce disque est une totale réussite.
Une musique de club froide, très anglaise, façon SBTRKT en plus polaire, ou James Blake sans le côté soul, ouvre le bal sur la géniale "Traffic", qui procure presque les mêmes frissons que "15 Steps" en ouverture du génial In Rainbow, qui date déjà (12 ans!). L'album enchaîne ensuite avec maestria les drones dystopiques, industriels et planants, majestueux comme la BO de Blade Runner ("Last I Heard (...He Was Circling The Drain)", "The Axe"), les morceaux d'électro-pop de clubs déviants ("Twist", "Not The News"), les ballades pop désabusées ("Dawn Chorus") et les morceaux tout aussi cérébraux mais plus funky ("I Am A Very Rude Person", "Impossible Knots", "Runwayaway").
Mark Guiliana est un batteur de jazz américain, ayant entre autres bossé avec Avishai Cohen, Brad Mehldau, Meshell Ndegeocello mais aussi David Bowie (sur Blackstar), ce qui montre une certaine ouverture. C'est également un passionné de musiques électroniques, fasciné par l'IDM de Squarepusher, Aphex Twin ou Autechre et par le hip-hop de J Dilla, et il s'est donc logiquement mis à programmer en parallèle. Le dernier résultat de ses expérimentations à la croisée des chemins vient de sortir sous la forme d'un très bel album nommé Beat Music ! Beat Music ! Beat Music !, grand disque d'électronique avec la particularité plutôt rare d'avoir une batterie jouée en plus des boîtes à rythmes.
Mark Guiliana's Beat Music
Live à Rough Trade, Brooklyn, Avril 2019 (NPR/Jazz Night In America)
Entre musique de jeux vidéos ("BULLET"), synthpop ("ROAST"), électro-rock psychédélique à la lisière du krautrock et du rock progressif ("BONES"), IDM, house, jazz, hip-hop, dub (la fin de "STREAM"), électrofunk ("HUMAN") et passages plus noise rappelant presque Death Grips ("GIRL"), ce disque ne reste jamais en place mais arrive à synthétiser ces influences dans un tout fluide, lié par la musicalité du batteur. Cette richesse ce ressent dans chaque morceau, par exemple "BUD" rappelle autant Mammane Sani que Yellow Magic Orchestra, King Tubby et Gorillaz.
Entre les mélodies pop, les sons accrocheurs, le côté fun du sound design façon jeu vidéo, les rythmes enlevés, l'ensemble est en plus tout à fait accessible à tout le monde, des des morceaux comme "HOME" ou "BLOOM" en attestent. L'expérimentation est donc plus que réussie, je vous recommande donc l'écoute de ce disque assez unique.
Je suis fasciné par ce disque. Uniquement instrumental, il délivre une musique au carrefour entre électronique et pop. Pop car cette musique est rythmée voire sautillante, mélodique, fun et qu'elle sait jouer avec les sons pour accrocher l'auditeur. Espen T Hangard est un producteur norvégien basé à Oslo, et ce disque, sorti chez Entartete Musik, est la suite directe de Primaer, sorti l'an dernier, et issu de sessions remontant de 2009 à 2012, et mixées et passées au mastering en 2018. La genèse de ce disque remonte donc à presque 10 ans, et c'est peut-être en partie cela qui le rend si intemporel.
Espen T Hangard - Syretyveri (2019)
Entre post-punk minimaliste, IDM joueuse comme un Aphex Twin particulièrement farceur, acid house et électro-pop sautillante (on pense aux Metronomy des débuts), "Combi. Rock" ouvre le disque de façon parfaite. L'explosive "Syretyveri" prolonge et accentue le plaisir, entre breakbeats, acid déglinguée comme du Mr Oizo et nappes de synthé entre Kraftwerk, Afrika Bambaata et un délicieux synthé trompette (j'ai une confession à faire : j'aime les synthés qui font pouet pouet). Egalement située entre acid, house planante et aspirations électro-pop, "Trampoline" est un petit bonbon.
Pour le coup, "Fire Truck Acid", "Atlas Reconfiguration" et "Ego Zenith" sont plus faciles à classer du côté IDM, elles auraient pu sortir chez Warp il y a 20 ans, ce qui ne leur enlève rien. Sur ce morceau, on se rend compte à quel point ces programmations et ces synthés sont expressifs et ont une vie qui leur est propre, est c'est encore plus vrai pour "Position Clock" : essayez de vous éloigner de vos enceintes et de loin vous jurerez entendre un chant. Dans le genre, la très belle et planante "Mirages" a une beauté délicate proche du krautrock dans son versant le plus électronique et contemplatif.
Espen T Hangard - Mirages (Clip, 2019)
Nous avons donc eu une chance inespérée qu'Espen T Hangard se décide à exhumer ces vieilles sessions pour en faire un disque, et je suis bien content d'être tombé dessus au hasard de Bandcamp, parce qu'un disque d'électronique aussi réussi de bout en bout et avec autant de personnalité, c'est toujours un petit trésor.
Mes morceaux préférés :Combi. Rock, Syretyveri, Position Clock, Mirages
Petit point de contexte rapide sans tomber dans le people : James Blake est un artiste anglais oscillant entre le soulman délicat et l'électronicien fou de studio, et sa musique assez sombre s'est éclaircie sur ce disque parce que dans la "vraie" vie, il file depuis quelque temps le parfait amour avec celle qui semble être, selon lui, la femme de sa vie. Et ça se ressent sur cet album, qui parle beaucoup d'amour, de la façon dont on construit et maintient une relation, et fait également pas mal d'introspection.
James Blake - Mile High (ft Metro Boomin, Travis Scott, 2019)
Le disque commence par un très beau morceau-titre, "Assume Form", très Radiohead dans tous ses éléments (rythmique IDM, modification vocale, chant plaintif, boucle de piano, cordes...), qui trouve une belle conclusion dans un mantra chanté par des voix pitchées paraissant enfantines bientôt rejoint par le chant de Blake dans sa mélodie entêtante. Ce morceau a une présence spectrale, il sonne comme hanté, impalpable. Ce sentiment perdure, mais si l'album est ramené sur terre sur "Mile High" (paradoxal) par la collaboration avec le producteur Metro Boomin (et ses rythmiques puissantes) et par l'intervention vocale de Travis Scott. Les deux hommes susurrent autant qu'ils chantent, superposant lascivement leurs mélodies vocales pures au milieu de boucles obsédantes. Un morceau parfait, qui se révèle vraiment avec les écoutes répétées, au casque, dans le noir et le soir si possible.
James Blake - Tell Them (ft. Metro Boomin & Moses Sumney, 2019)
Autre exemple de collaboration réussie, "Tell Them" fait la part belle à la voix du très bon Moses Sumney, dont on avait beaucoup aimé le précédent album (ainsi qu'à la prod de Metro Boomin, une seconde fois). Là encore, la superposition de ces voix d'anges sur un beat mélodique et accrocheur fait mouche. Les autres moments forts du disque viennent quand Blake associe la douce langueur de comptines nocturnes qui fait cet album et la violence qui a fait la grandeur de son premier album solo : déconstructions imprévisibles ("Don"t Miss It"), voix robotiques ("Into The Red"), ou synthés acides comme sur ma préférée ("Are You In Love" qui réussit cette synthèse électro-soul que j'aime tant chez Blake : on dirait du Stevie Wonder 70's joué par Autechre).
Lorsqu'il ne reste que la douceur, ça reste beau, mais pour ma part, je m'ennuie un peu même si c'est beau, comme sur la ballade "Lullaby For My Insomniac" ou sur l'étonnante relecture de variété US des années 40 d'"I'll Come Too" ou "Power On". Dans le genre, "Can't Believe The Way We Flow" est un peu entre deux eaux, ses superpositions vocales magnifiques (un peu doo-wop ?) sauvant un titre qui aurait pu tomber dans le pathos mais se retrouve au final parmi les réussites du disque.
Et cet ennui relatif arrive même en présence d'invités comme Rosalia ("Barefoot In The Park") qui commence pourtant très joliment, ou sur "Where's The Catch" dont le beat basique n'est pas à la hauteur d'une intervention d'André 3000, qui a pourtant tendance à transcender tout ce qu'il touche.
James Blake - Don't Miss It (2018)
Malgré le fait que ce soit un album un peu en demi-teinte qui ne me convainque vraiment que sur une grosse moitié, on peut quand même parler d'un bon disque tant les hauts sont hauts et les bas davantage ternes que réellement mauvais. Et puis, une demi-douzaine de chansons de ce calibre, avec un tel niveau d'écriture et de travail sur la forme et notamment le son, c'est assez rare pour être célébré. Je sors donc un poil déçu et moins enthousiaste que la majorité de la presse musicale, mais content quand même de l'écoute de ce disque. Convaincu aussi que Blake a sous le capot de quoi nous sortir un truc transcendant de bout en bout, chose qui n'est pas arrivée à mon humble opinion depuis son premier album solo, malgré des fulgurances régulières sur chacune de ses sorties depuis.
A suivre, donc !
Mes morceau préférés : Tell Them, Mile High, Are You In Love?, In The Red
Avec cet EP apaisé, Aphex Twin se montre sous un jour plus que favorable : assagi par les années, il se place dans l'histoire des musiques électroniques en évoquant la house 80's à peine sortie de l'électrofunk, toute en mélodie et en groove, l'acid ou la deep house, et en y injectant des breaks IDM fous et technoïdes et de magnifiques harmonies rappelant le plus beau de sa période ambient. On a un peu de tout ça dans l'immense premier morceau, "T69 Collapse", qui, à l'image de l'EP dans son entier, peut être une excellente porte d'entrée vers l'artiste, fidèle à sa musique mais relativement accessible. Avec un groove presque hip-hop et une découpe très hachée, proche du footwork, du morceau "1st 44", Richard D James montre également qu'il est toujours prêt à explorer de nouveaux horizons, et signe avec ce titre à la fois contemplatif, immersif et exigeant la bande originale d'un jeu vidéo génial qui n'existe pas encore. Les petites mélodies et les sons apaisants sont accentués sur "MT1 t29r2", qui reste transpersé par un beat inhumain que ne renierait pas Venetian Snares, et montre par sa construction (un pont sublime à 3'30" qui se fond à merveille dans la musique) qu'on peut faire aussi radical que du Autechre sans pour autant se perdre dans des digressions interminables (pas de critique ici, j'ai beaucoup aimé "le dernier" Autechre. Même s'il est long...).
Aphex Twin - T69 Collapse (Clip, 2018)
Autre morceau plutôt facile à appréhender, "abundance..." possède une basse groovy et des patches de synthé pas si fou pour un grand public abreuvé à la BO de Stranger Things, tandis que "phtex" ravira les puristes des 90's tout en étant oossible à cerner par une génération biberonnée aux BO de jeux vidéos (Far Cry 1...) et de films à la BO technoïde/acid/jungle (Matrix...). C'est donc un excellent EP que je vous recommande, que vous soyez un fan du gars ou que vous vouliez découvrir cette légende de la musique électronique sans savoir par où commencer. Mes morceaux préférés :T69 Collapse, phtex, MT1 t29r2 Ecouter sur Spotify ou Deezer
Cet été, on vous fait replonger dans un déluge de chansons estivales sur LPAE. C'est vraiment chouette, c'est une rubrique qu'on fait tous les ans depuis un an, et ça s'appelle tout simplement "Les chansons de l'été", et ça vous permettra de savoir quoi mettre lorsque ce sera à votre tour de lancer un stream pendant le barbecue sur la plage
Ce morceau du duo Autechre, sorti en 1995 sur leur album Tri Repetae, est un petit monument de ce qu'on a appelé de façon un peu disgracieuse l'IDM (pour Intelligent Dance Music), influencée par le hip-hop, s'épanouissant comme celui-ci, dans des rythmes novateurs et des textures riches dans la droite lignée de Kraftwerk. Le crescendo d'intensité et la gravité croissante de ce morceau en font une pièce de choix, émotionnellement et techniquement : c'est fou d'injecter autant de vie dans des machines, et c'est très beau.
Ce split fait partie d'une lancée d'EPs initiée par le label Dub-Stuy, réunissant à chaque fois deux artistes ayant des influences dub mais ne faisant classiquement pas du dub pur et dur, en utilisant à chaque fois un titre très évocateur du genre : "...meets...". Ici c'est le producteur expérimental californien Ras G de hip-hop/funk cosmique et psychédélique (auteur au passage d'un des meilleurs albums de l'année), et le producteur parisien d'électro-dub Moresounds.
Ras G - Gorilla Glue (2018)
Ras G fait du dub organique, fait main sur la MPC façon J Dilla sur la géniale et fumeuse "Gorilla Blue", avec ses samples dans tous les sens et ses cris de singe, et mêle ainsi habilement son héritage hip-hop avec les canons de la dub tout en restant expérimental. Un autre exemple de cette démarche naturelle et réussie et l'utilisation d'une mélodie rappelant à la fois les claviers du G-Funk et le melodica classique du dub. "Global Shit-uation" est plus radicale encore, entre une approche jazz et une électronique exploratoire évoquant autant les débuts de l'électro de laboratoire des années 40 à 60 que la musique concrète ou l'IDM anglaise des années 90-2000. Un morceau hypnotisant qui s'impose petit à petit et qui fait honneur à l'esprit défricheur et bricoleur des pionniers de la dub.
Ras G - Global Shit-uation (2018)
Moresounds fait plutôt un mélange entre dub et post-dubstep, et c'est pas mal (ça fait même penser à SBTRKT parfois sur "We A Tribe", c'est un compliment), voire entre IDM façon Aphex Twin et dancehall sur "Deep Base" et làencore c'est réussi dans le genre, même si pour être honnête sa moitié d'EP m'a moins marquée. Disons qu'en tant qu'exercice de style et de prod c'est de l'excellent boulot mais que dans l'absolu c'est un poil daté et pas essentiel. Mais bon ça passe avec plaisir quand même, ça reste de bons morceaux bien cool, ça fait surtout bizarre de les entendre après du Ras G, et pour être honnête la construction de cet EP est plutôt bizarre, le concept est sympa sur le papier mais peut-être pas si génial que ça dans l'absolu.
Dans tous les cas, si vous êtes amateurs du genre, foncez m'écouter ça sur Spotify ou Deezer ou Bandcamp par exemple, ces 4 morceaux valent le détour
JPEGMAFIA est un rappeur-producteur, descendant d'une lignée de rappeurs particulièrement inventifs n'en faisant qu'à leur tête et mélangeant tous les sons qu'ils voulaient à leur hip-hop sans se soucier d'être trop peu accessible ou d'en faire trop. On pense à Ol' Dirty Bastard (samplé ici), qui sur Return To The 36 Chambers : The Dirty Version (dont la pochette est évoquée dans l'artwork) poussait plus loin l'esthétique radicale de Wu-Tang Clan, en injectant un esprit punk et des dissonances atonales quasi bruitistes dans un rap parfois granuleux, parfois très accessible. Ou plus récemment, on peut penser aux papes du rap industriel, les Death Grips, eux aussi portés sur l'électronique dissonante et les influences punk, et capables également de mélanger maelstrom noise et digressions quasi synthpop plus consensuelles. On a de tout ça sur Veteran, dont le titre évoque le fait qu'à 28 ans, il ne se sent plus comme un débutant, ainsi que son appartenance passée à l'armée.
Vous voyez la référence ? Au-dessus : pochette alternative de Veteran, représentant un faux permis de taxi de JPEGMAFIA
Au-dessous : pochette de l'album d'ODB, représentant un faux coupon d'aide alimentaire
L'album commence doucement avec "1539 N.Calvert", sorte de trap rêveuse et très propre, proche de la pop électronique la plus douce, à peine pervertie par des samples de voix issus de sources diverses (match de catch...), quelques glitches, puis enfin par le rap sec et affirmé de JPEGMAFIA. Pour le coup, cette magnifique piste, très douce, c'est le calme avant la tempête. Dès "Real Nega", qui sample un bruit de gorge d'Ol Dirty Bastard justement, le côté punk et industriel ressort bien, avec une rythmique agressive et des samples oppressants comme tapis pour un rap toujours rèche et assez punk. Cependant, le morceau se termine sur une note plus nostalgique, avec un sample de voix d'enfants et un son de guitare dream pop plein de reverb.
JPEGMAFIA - 1539 N.Calvert (2018)
JPEGMAFIA - Real Nega (2018)
Sur "Thug Tears", c'est l'inverse, c'est le morceau qui est doux et autotuné, quasi-rnb, et qui est parasité par des textures IDM proches d'Autechre, des rythmiques saccadées et des flashes de rap. Par contre, pour "Baby I'm Bleeding", JPEG joue entre les limites du supportable et de l'addictif avec une malice non feinte et un esprit rebelle en répétant et triturant ad nauseum un sample de voix ultradécoupé et en s'en servant comme d'un support pour un rap assez old school au ton revanchard. Et en plus, il en rajoute en perçant le morceau de secousses indus. Mais comme c'est hyper bien construit et qu'on est un peu maso, on en redemande.
JPEGMAFIA - Thug Tears (2018)
JPEGMAFIA - Baby I'm Bleeding (Clip, 2018)
Tout l'album oscille entre beauté étrange et brutalité. Côté plus "accessible", on a de l'électro-rap ("Panic Emoji") de l'Aphex Twin croisé avec le rap ("1488", "DD Form 214" et son côté soul, "I Cannot Fucking Wait Until Morrissey Dies" et son autotune moqueuse), voire même un croisement entre rap et rock indé ("Macaulay Culkin") ou une prod post-trap moderne à la Travis Scott avec un côté post-punk synthétique et gothique ("Williamsburg", "Rainbow Six").
JPEGMAFIA & Yung Midpack - Rainbow Six (2018)
D'un autre côté, on a de l'indus exigeante et brutale ("Rock N Roll Is Dead", "Whole Foods") ou moins frontale avec quelques échos trap ("Curb Stomp", ou "Libtard Anthem" qui sonne comme si Young Thug faisait un feat avec Death Grips). Avec quelques sorties de route comme l'électrofunk (on entend des échos lointains de Prince, de P-Funk, voire de Delegation) déglinguée et minimaliste de "Germs".
L'album n'est pas évident à appréhender, il ne plaira pas à toutes les oreilles, mais c'est une vraie expérience et une putain de réussite en termes d'expérimentation. L'approche "je fais le rap du futur" était ambitieuse, mais avec le nihilisme et le rien à foutre qu'il a injecté dans ce projet, JPEGMAFIA a relevé ce défi dingue, et sorti une oeuvre sans pareil, personnelle et impressionnante tout en étant intellectuelle, viscérale voire sauvage et souvent fun. En un mot : incroyable.
Pour notre première interview, nous avons invité Oliver Buckland pour nous parler de sa musique. Nous vous avons déjà présenté sa discographie, et nous avons parlé en particulier de son superbe morceau "Pendent". Nous somme très heureux de pouvoir vous permettre de comprendre davantage sa musique grâce à cette interview que nous avons davantage pensée comme une conversation que comme une suite de questions-réponses. Bonne lecture !
Oliver : Salut les gars !
Etienne : Salut ! Peux-tu dans un premier temps te présenter, et nous parler de la musique avec laquelle tu as grandi, celle que toi et tes parents écoutaient ?
Oliver : Alors, j'ai commencé à composer à l'âge de 15 ans, j'en ai actuellement 20, et je vis dans le Sud-Ouest de l'Angleterre, à peu près au milieu de nulle part. J'ai chanté dans des chorales depuis l'âge de 7 ans jusqu'à mes 14 ans. J'ai donc grandi avec beaucoup de musique chorale. Et mon père, qui est lui même musicien et grand amateur de musique, a joué du piano depuis que je suis tout petit. Concernant la musique que j'écoutais moi-même plus jeune, il s'agissait surtout de musique chorale, mais à l'heure actuelle je n'écoute pas un type de musique en particulier, c'est très éclectique et j'écoute généralement des choses en aléatoire sur Spotify ou Soundcloud pour découvrir des choses, ou alors suite à des suggestions.
Alex : Quand tu parles de musique chorale, tu penses à des pièces classiques ou alors à des pièces un peu gospel ? Ou les deux ?
Oliver : Quand je parle de musique chorale, c'est très orienté classique, du genre musique chorale très religieuse mais pas du gospel, même si c'est une musique que je trouve très cool et fun. Je chantais oeuvres de Bach ou de compositeurs plus modernes comme Benjamin Britten. Mais c'est juste mon background musical, je ne sais pas si ça a une influence énorme sur ce que je fais maintenant ou pas.
Bach - Chorals BWV 253-301
Benjamin Britten : Five Flower Songs, op.47
Etienne : Tu écris sur ton Soundcloud que tu étudies au Royal College Of Music…
Oliver : Exact ! Je viens de terminer ma deuxième année.
Etienne : Félicitations ! Peux-tu nous présenter l'institution ? Y apprends tu uniquement la musique classique ou est-ce une école ouverte à des musiques variées ?
Oliver : Je suis très heureux de pouvoir dire que le département de composition nous autorise à composer sous la forme que l'on souhaite, et que les enseignants sont là pour nous aider à développer notre style plutôt que de nous faire écrire d'une certaine manière. C'est quelque chose que j'apprécie énormément, parce que, sans les nommer, il y a d'autres endroits où l'on vous apprend à composer d'une certaine façon, et j'ai spécifiquement choisi le Royal College Of Music pour cette liberté.
Alex : Justement, à propos de toi, et de la façon dont tu composes : as-tu une méthode prédéfinie ? Est-ce que tu entends la musique dans ta tête et ensuite tu l'écris ? Est-ce que tu improvises certaines parties ? Ou est-ce que tu programmes certains morceaux dans un premier temps et que tu les joues après ?
Oliver : C'est une question difficile... Il faut que je réfléchisse moi-même à la façon dont je compose, ce qui est assez variable en fait. Ma méthode, en général, pour écrire de la musique acoustique, est de trouver une idée exprimant ce que je voudrais que la musique accomplisse avant d'écrire la moindre note. Et pour vous donner un exemple, j'ai ce vieux projet nommé This New Sea, pour lequel je me suis demandé dans un premier temps ce que je voulais accomplir à travers la musique, et cette pièce en particulier parle de l'espace et des événements historiques de la conquête spatiale. J'ai commencé par écrire un texte récapitulant ce que j'avais à faire, et lorsque ce planning était fini, j'ai composé de toutes petites phrases ou pièces musicales, en commençant vraiment tout petit, puis en essayant d'expandre ces petites idées, ces petits fragments musicaux. C'est à peu près ce que je fais maintenant, mais il y a certaines occasions durant lesquelles j'improvise complètement. Par exemple, le morceau“Pendent” est presque totalement improvisé de façon électronique sur mon ordinateur, et ensuite j'ai essayé de développer ces idées le long des 8 minutes du morceau. J'ai peur de ne pas être très clair, mais si je voulais résumer ça, je dirais "commencer par de petites idées, les développer à partir de là".
Alex : Non au contraire, c'était très clair, tu commences avec un genre de scénario et tu développes ces petites idées musicales dont tu parlais selon ce que tu avais prévu.
Oliver : C'est comme une lente évolution depuis une seule idée. Mais il y a d'autres occasions, notamment pour mes morceaux davantage électroniques, pour lesquelles je me pose et j'improvise complètement.
Alex : C'est plutôt marrant, parce qu'Etienne a eu le pressentiment que tu avais composé et improvisé “Pendent” d'une façon électronique. Il m'a notamment fait remarquer que certaines parties ressemblaient à des samples mis en boucle, et re-joués par la suite, et que certains petits motifs de piano sonnaient comme si ils étaient joués dans un sens puis inversés.
Etienne : J'écoute beaucoup de musique électronique, et pour moi “Pendent” sonne comme si il avait été composé avec des techniques électroniques et qu'ensuite on lui avait donné une forme "classique".
Oliver : C'est exactement ce que j'essayais de faire avec ce morceau. Lorsque j'écris de la musique électronique, j'essaie d'y introduire de la musique acoustique et des techniques que j'ai apprises lors de la composition de pièces acoustiques. Et vice versa, quand je compose de la musique acoustique j'essaie d'y introduire des petites choses venant de la musique électronique.
Alex : A ce propos, nous venons juste de regarder un court documentaire avec Etienne en lien avec cela. Il y avait une intervention de Robert Glasper [musicien de jazz & hip-hop], dans laquelle il disait que les beats de J Dilla sonnaient tellement organiques qu'ils lui donnaient envie de jouer comme ils étaient samplés et modifiés par le producteur et pas forcément comme le sample d'origine. C'est amusant que ces samples de jazz modifiés par des techniques électroniques inspirent à leur tour d'autres musiciens jazz.
Jazz Is The Mother Of Hip-Hop
Documentary starring Robert Glasper
Oliver : Je vois tout à fait le parallèle... Je ne sais pas quelle est ma voix propre en tant que compositeur en fait, mais c'est ce qui fait l'intérêt du voyage !
Alexandre : Dans “Pendent”, nous avons remarqué une utilisation du silence très intéressante. Et c'est le genre de choses que l'on est pas censés remarquer, et qui signifie quelque chose quand c'est le cas. Comment utilises-tu le silence dans tes compositions ?
Oliver : Comme ça me vient. Le silence est vraiment très important parfois, mais pour “Pendent” je voulais garder l'élan de la composition tout du long, comme si c'était une machine qui en prenait le contrôle, devenant parfois très bruyante, parfois plus calme. Mais si le morceau avait été très intense du début à la fin, ça aurait été fatiguant pour l'auditeur, si cette tension avait duré tout du long. Si ça sonne trop "fort", le rendu peut être un peu cheesy, pas très intéressant ou trop dramatique. Mais le silence peut égalment être utilisé d'une façon très dramatique et agressive. Comme à la fin de chaque mouvement de“This New Sea”, j'ai demandé aux musiciens de faire une pause durant un certain temps, afin de montrer de façon explicite au public que quelque chose s'arrêtait et qu'autre chose commençait. Et dans le court morceau “Cycle”, j'ai pensé que c'était trop “in-your-face”, qu'il y avait trop d'énergie, donc j'ai sélectionné deux endroits dans lesquels insérer des pauses inattendues, pour laisser s'abattre le silence, en quelque sorte, ce qui a fait réagir l'audience, qui pensait : “Wow,qu'est-ce qu'il se passe ?”. Mais la plupart du temps je n'y pense pas trop, j'utilise le silence comme ça me vient.
Etienne : Le silence est un peu le “off-screen” du cinéma transposé en musique, une façon de créer le désir de savoir de ce qui va arriver après.
Oliver : Oui, le silence peut souligner de façon très puissante certains morceaux de musiques ou certaines scènes de films.
Alex : A ce propos, tu aimerais composer une bande originale pour un film un de ces jours ?
Oliver : Totalement ! Composer pour un film est très difficile, mais très gratifiant. J'en ai fait un peu, mais ce n'est pas disponible sur mon soundcloud. J'ai vraiment adoré faire ça, mais ça demande beaucoup de temps, de passion et de compétences. Mais c'est quelque chose que je veux faire davantage dans le futur, et que j'espère pouvoir montrer sur ma chaîne bientôt.
Alex : Tu disais que pour composer, tu écrivais un petit scénario. Tu penses à des images également ?
Oliver : J'ai quelque chose qui s'appelle la synesthésie. Les textures, couleurs et sons sont connectés, par exemple quand j'entends de la musique je vois des couleurs, c'est la chromesthésie. En termes de visuels, lorsque j'entends un certain accord, je vois une couleur, du coup j'aime changer souvent d'accord pour voir un paysage très coloré dans ma tête.
Alex : Et comment choisis tu tes visuels ? Tu collabores ou tu fais tout tout seul ?
Oliver : Je récupère et j'édite quasiment tout le temps moi-même les photos depuis internet. Mais pour les deux pochettes d'album de Ten et Twenty [ci-dessous] j'ai demandé à un ami de les faire… Je ne sais pas très bien pourquoi, mais je crois que ce qui m'a motivé était de laisser un peu de mon contrôle créatif à quelqu'un d'autre pour ces projets.
Etienne : Et à propos de ta photo de profil soundcloud [ci-dessous], elle fait un peu cubiste. Je me demandais si c'était une métaphore de ta musique ? Dans le sens où on peut en voir les contours mais on doit deviner ce qu'il y a réellement dedans ?
Oliver : Je l'ai faite seule. Ma mère la déteste, elle la trouve flippante, elle n'arrête pas de me demander de la changer mais je refuse. Je l'aime bien parce que l'on sait que c'est un humain, que c'est probablement moi, mais elle est quand même un peu alien, un peu bizarre. Un peu comme ma musique, en effet, vous allez sûrement comprendre et apprécier certaines parties à la première écoute mais pas tout en entier, comme sur cette photo. C'est distordu, ce n'est pas ce que l'on attend, c'est un peu étrange, et c'est ce que je recherchais.
Etienne :"Pendent" est d'une certaine façon une pièce répétitive, est-ce que tu as été influence par des compositeurs contemporains ou de la musique ambient ? Et en particulier par Steve Reich ? Parce que je ressens comme un lien entre ta musique et toute cette culture électronique dans laquelle on peut utiliser un sample en boucle encore et encore, et l'étendre pour créer un morceau qui dure des heures. Tu ressens cette connexion avec Reich et les autres compositeurs contemporains ?
Oliver : Je ne dirais pas que je suis "lié" à qui que ce soit, mais Philip Glass et Steve Reich sont d'énormes influences pour moi. J'aime énormément la majorité de leur musique, pas tout, mais il y a certains morceaux qui résonnent énormément en moi. Il y a ce titre de Steve Reich nommé Three Tales, où il utilisait le pitch de différentes voix venant de plusieurs personnes et en faisait un morceau de musique. J'ai fait la même chose sur This New Sea, comme un genre d'hommage. Ça ne sonne pas comme Three Tales, mais ça comporte certains éléments de la musique de Reich.
Steve Reich - Three Tales
Etienne : J'ai l'impression que ta musique est encore plus riche sur “Pendent” . Il y a tout ce background classique, avec de la musique très tonale, plus mélodique que le contemporain. Certaines parties sonnent comme Piazzola. J'ai joué le morceau à trois personnes différentes, indépendamment, et elles m'ont toutes dit “ Oh,cette partie sonne comme Piazzola” !
Astor Piazzola - Les quatre saisons de Buenos Aires - L'automne
Oliver :(rires) Ah vraiment ? C'est intéressant, j'ai écrit cette pièce très vite, en à peine un mois. Lorsque je la composais à l'école, je l'entendais dans ma tête, et dans ma tête ça allait être un morceau assez drôle. Dans mon esprit, c'était comme une blague, mais quand j'ai entendu la performance, ça sonnait beaucoup plus sérieux. Et mes parents, lorsqu'ils l'ont entendue, ont pensé que j'étais limite déprimé, alors que lorsque je l'ai écrite je souriais tout du long, en trouvant des petites blagues musicales que je pouvais insérer juste pour moi.
Alex : C'est marrant, parce que c'est vrai que si l'ambiance générale du morceau est plutôt grave, sérieuse ou triste, certaines petites parties notamment de piano, sonnent un peu comme des touches d'espoir au milieu du désespoir général, tout n'est pas noir ou gris. C'est un peu cliché, mais "there’s light in the dark" (rires).
Oliver : Je ne pensais pas du tout à un truc sombre, je pensais plutôt en termes de changements d'accords, de placer des violons ici ou là, etc... Les violons eux-même font partie d'une blague parce que j'ai écrit une partition principale pour eux et que j'y ai ensuite ajouté plein de notes hyper difficiles à jouer... J'ai volontairement écrit le morceau de façon à ce qu'il ne soit pas facile à jouer du tout, en espérant que les musiciens jouent un peu faux du coup, ce que personne n'a remarqué lors de la performance mais qui s'est tout de même produit, et c'est une des blagues musicales que j'ai placées un peu pour moi-même dont je parlais plus tôt. Pour la dernière partie, j'ai démarré avec une idée très insistante au début, mais au final j'ai choisi d'improviser complètement peu de temps avant de rendre la partition terminée, et ça s'est fait comme ça, sans plan. Donc, lorsque j'ai donné les partitions aux musiciens, ils avaient uniquement une semaine pour s'entraîner avant la performance. Donc c'était très court mais ils l'ont fait très, très bien.
Alexandre : A propos de la performance en elle-même, elle est en un sens assez brutal, pleine d'urgence, et c'est sûrement ce qui évoque le côté sérieux dont tu parlais. Tu donnes des instructions très détaillées avec la partition ou tu laisses aux musiciens beaucoup de liberté d'interprétation ? Et quand tu entends ta composition jouée par d'autres après coup, que ressens-tu ?
Oliver : Pour “Pendent”, et en général, je ne donne que très peu d'informations, juste la musique. J'ai même un peu sous-annoté la partition pour rendre la performance plus libre, pour avoir l'interprétation des musiciens, parce que j'adore quand j'entends quelqu'un d'autre s'approprier quelque chose que j'ai écrit, parce qu'habituellement c'est très créatif. La seule petite remarque mineure que je pourrais faire sur la prestation c'est que le piano a la pédale un peu lourde en début de morceau mais en général j'étais vraiment enchanté de la façon dont ils ont joué.
Alex : Ce concert du Coniston Trio, qui s'est déroulé en mars, incluait également des compositions d'un autre très jeune compositeur britannique. Qu'est-ce que ça fait d'entendre ses compositions classiques jouées d'une façon si formelle à un si jeune âge ? Et comment le concert a-t-il été organisé ?
Oliver : Je me sens très chanceux et je suis extrêmement reconnaissant ! Ca s'est fait indépendamment du Royal College et du Royal Northern College of Manchester. En fait, c'est par l'intermédiaire d'un ami de Manchester qui m'a contacté et demandé si j'avais un morceau prêt, et j'ai dit oui parce qu'ils garantissaient une performance.
Etienne : Tu as écrit sur ton soundcloud que “Pendent” est un morceau de musique post-minimaliste. Qu'est-ce que ça signifie dans le milieu classique et pour toi ?
Oliver : Je ne sais pas trop… (rires) Ok, le post-minimalisme est un mot un peu prétentieux, qui veut un peu dire quelque chose mais pas totalement (rires). En fait, je ne classerais pas ce morceau comme du minimalisme, parce que c'e est en partie mais pas totalement. Le post-minimalisme est le mouvement qui suit des compositeurs comme Philip Glass, Terry Riley et Steve Reich, qui utilise beaucoup d'éléments de leur musique mais aussi d'autres éléments comme les changement d'accords, les retournements musicaux, les structures incohérentes... Ce que je veux dire avec ce mot c'est que c'est du minimalisme mais que c'est également autre chose.
Terry Riley's A Rainbow in Curved Air
Alexandre : Tu reconnais l'héritage minimaliste et tu construis autre chose dessus, tu ne fais pas dans le côté "puriste" du genre. Tu le prends et tu l'emmènes ailleurs.
Oliver : Oui, c'est une très bonne façon de résumer la chose, mais ça me ferait presque passer pour quelqu'un de prétentieux ! (rires)
Alexandre : Un autre morceau de toi qu'on a adoré, dans un genre très différent, est “Pinkover”.
Oliver :(rires) Celle-là est très drôle !
Alexandre : On l'a beaucoup aimée parce qu'on y entend que tu es jeune et pas restreint à un seul genre de musique, comme tu le disais précédemment. Concernant la musique électronique, as-tu des influences spécifiquement électroniques, académiques ou issues de la musique populaire, ou improvises-tu ex nihilo pour créer ton propre style ?
Oliver : Je ne suis pas un grand connaisseur de musiques populaires. Je prends les outils électroniques et j'essaie de trouver par moi même comment créer mon propre son par l'improvisation. Par exemple “Pinkover” a été faite en pensant à une suite d'accord très inhabituelle et en cherchant à voir jusqu'à quel poin je pouvais m'amuser avec et la mettre dans un morceau électronique très oubliable vraiment over-the-top. Et oui, je ne veux pas être limité dans un style spécifiqu et je recherche toujours le moyen de faire naître une certain sens du fun, je ne me prends pas au sérieux. Je veux pouvoir donner aux gens différentes émotions via des musiques très différentes.
Etienne : C'est pourquoi j'ai été attiré par ton soundcloud, par cette musique électronique jouée par des instruments acoustiques.
Alexandre : Et ça n'est pas non plus un trip de puriste, ce n'est pas une suite d’exercices de styles non plus, il y a toujours de l'émotion dans ces morceaux.
Oliver : Merci. Oui, je ne fais pas d'électro parce que je le peux, mais pour partager certaines émotions, même si c'est très personnel et que les émotions y sont parfois étranges ou difficiles à identifier, je veux que l'auditeur ressente quelque chose.
Alexandre : Quelques musiciens de formation classique peuvent collaborer avec des musiciens venus de la pop, du jazz, de l'électro, du rap... Est-ce qu'une ou plusieurs de ces possibilités de collaborations t'intéresseraient particulièrement et lesquelles ?
Oliver : Toutes. En ce moment j'adorerais collaborer avec un jazzman, mais j'adorerais pouvoir fusionner différentes genres pour amener les gens qui en apprécient un à découvrir l'autre. Donc j'adorerais faire tout ça ! Amenez les moi tous !
Alexandre : C'est aussi ce qu'on a aimé sur des titres comme “Pinkover” qui sont plus accessibles, et qui peuvent amener certaines personnes à aimer ta musique, puis à en découvrir des pans moins évidents et finalement découvrir et apprécier des styles complètement différents de ce pourquoi ils étaient venus.
Oliver : C'est vraiment ce que j'essaie de faire en musique. Parce que je pense que beaucoup de musiques ne sont pas réellement comprises, et je veux pouvoir rendre familières certaines techniques d'écriture que les gens ne connaissent pas, mais je veux pouvoir le faire en plus d'une façon qu'ils puissent comprendre et apprécier. Je pense que c'est vraiment le but de ma chaîne en ce moment, faire écouter aux gens la musique qu'ils n'écouteraient pas et les préparer pour des trucs plus étranges à venir.
Alexandre : C'est également ce qu'on essaie de faire, amener des gens à découvrir des styles qu'ils n'écouteraient pas de leur propre chef.
Etienne : Genre, on peut écrire un truc sur le dernier Drake et le faire suivre par le dernier Oliver Buckland (rires). Pour t'amener tous les fans de Drake ! Plus sérieusement, tu as deux albums sur ton soundcloud, Ten et Twenty, qui sont assez différents de tout ce que tu as fait d'autre. Ils sont assez drôles, on peut par exemple y entendre des sons faisant penser à la musique de jeux vidéos.
Drake - Hotline Bling
Oliver : J'aime surprendre les gens, les faire se demander : “what’s next ?”
Alexandre : Et tu y arrives parfaitement !
Etienne : En entendant ces albums, on a aussi pensé à Wendy Carlos, à sa façon de jouer des pièces classiques en utilisant des techniques électroniques et des synthés.
Alexandre : A cette musique classique richement composée mais jouée sur des synthés too much ou à la limite du pouet pouet.
Oliver : Exactement !
Etienne : Ça montre que le classique peut être fun ! C'est quelque chose que tu recherches dans ta musique ?
Oliver : Complètement. La plupart de ma musique a ce fond d'humour british, satirique et parodique.
The Monty Pythons
Alex : Je ne sais pas si tu connais, mais avec tes morceaux les plus électroniques et les plus fun justement, on a pas mal pensé à la démarche de Mr Oizo ?
Mr Oizo - Flat Beat
Oliver : Si, je le connais ! J'adore ce mec ! Vous devez penser à“Microchip”[morceau issu deTwenty] ? Au fait, je vais sortirThirtyle mois prochain, préparez vous !
Etienne : On sera prêts ! Pour revenir à Mr Oizo, c'est comme une gross blague musicale en surface, mais avec beaucoup de profondeur et d'ironie quand on creuse.
Alex : Et connais tu le musicien canadien Chilly Gonzales ?
Oliver : Non !
Chilly Gonzales Solo Piano
Alex : C'est un musicien classique, il a sorti des albums où il joue seul du piano, d'autres plus électroniques, et il a collaboré avec des musiciens issus de la pop indé (Feist), du rap (Drake), de l'électro (Daft Punk, Boyz Noise...), et il fait des podcasts dans lesquels il décortique des morceaux issus de tous les styles de musique…. C'est un musicien de classique très ouvert, comme toi. C'est aussi un showman, il a même organisé une battle de piano parodique. En gros, il essaie d'amener les gens au classique par tous les moyens. Et il dit que si les gens n'écoutent plus de classique, c'est en majeure partie la faute des gens du classique qui en général n'ont pas fait les efforts pour y amener les gens, qui sont dans une démarche puriste, élitiste, et qui n'essaient jamais de réaliser des crossovers avec la culture populaire ou de parler directement aux gens.
Oliver : Je suis à 80% d'accord avec ça. Je fais exactement ça, écrire d'une façon qui peut amener une grande partie des gens à être un minimum intéressé par la musique que j'aime. Mais d'un autre côté, peut-être que la musique classique est très différente de la musique populaire, dans le sens où elles ne sont pas créées dans le même but. Il y a toute une partie de la musique populaire créée pour la consommation, vous montez dans le bus, vous l'écoutez, vous descendez du bus vous enlevez vos écouteurs, c'est la façon dont la plupart des gens écoutent la musique. A l'inverse, le classique peut demander un effort, notamment en termes de temps, tu dois pouvoir t'asseoir, ne rien faire d'autre que d'écouter, et digérer la musique. Si il y a une façon de créer la musique quelque part entre les deux, on peut espérer amener plus de gens à passer de l'un à l'autre.
Alexandre : Comme des morceaux réalisant des crossover justement.
Oliver : Exactement. Plutôt que de tout le temps dire “C'est ma musique classique et je ne veux pas la change”.
Alexandre : Est-ce que certains artistes "populaires" te font ressentir la même chose que le classique ? Lesquels te donnent envie de tout arrpeter pour t'asseoir et juste les écouter ?
Oliver : C'est une question difficile, il y en a mais je ne sais pas trop de qui parler… Oh, si, il y a un groupe pop que j'ai toujours admiré. Ça peut paraître bizarre, c'est ABBA. Je peux tout à fait m'asseoir, écouter ABBA et penser "C'est un morceau extrêmement bien composé !". Je les aime pour ce qu'ils sont, mais c'est plus d'un point de vue de compositeur, c'est écrit avec un tel soin, le genre de précision presque clinique qu'on entend dans le classique et que j'apprécie.
ABBA - The Winner Takes It All
Etienne : Pour finir cette interview, de quels morceaux conseillerais tu la (re)découverte à nos lecteurs ?
Oliver : Je proposerais les trois choix suivants :