Mac DeMarco - This Old Dog (2017)
Un album de Mac DeMarco, c'est toujours un événement. Pas pour des raisons extra-musicales, pas pour son charisme un poil slacker dans l'esprit, pas pour le retentissement médiatique (relatif, on parle d'une presse très spécialisée). Mais parce que chacun de ses disques est impeccable, suffisamment différent du précédent et réalisé avec un soin total pour susciter un intérêt toujours renouvelé. Pour This Old Dog, un déménagement a forcé l'artiste à ré-enregistrer des chansons jouées depuis longtemps et déjà présentes sous formes de démos, ce qui n'est pas dans sa façon de travailler habituelle très spontanée. Il en résulte une collection de chansons très travaillées, avec un soin apporté à chaque détail. Et ça s'entend dès "My Old Man", au texte très personnel et bien foutu, qui annonce bien la couleur du disque : folk avec des petites touches synthétiques.
Plus proche des précédentes sorties dans l'esprit, "This Old Dog" est une magnifique ballade downtempo qui, malgré sa guitare réminiscente de la pop-rock indé futée et créative des années 90, Pavement et Elliott Smith en tête, doit presque plus aux crooners des années 30-40 qu'à tout ce qui a suivi. Un peu comme "Baby You're Out", country-folk imprégnée de psyché doux façon Donovan et d'une créativité vocale assortie d'une folie attachante rappelant Harry Nilsson. Les légères touches de clavier et les percus discrètes mettent bien en valeur le génie du songwriting initial. Autre influence qu'on n'aurait pas imaginée, Paul Simon (voire ses descendants de Vampire Weekend), flagrante dans l'écriture souple, pop au parfum de classique "One Another", qui se paie également des inflexions vocales à la Dylan (retrouvées sur "A Wolf Who Wears Sheeps Clothes") et une guitare à la Doobie Brothers sur la fin. Le folk-rock FM sous-estimé de ces derniers infuse également le beau "Still Beating". Mais la force de DeMarco, c'est que ça ne sonne jamais rétro ou vintage, il a vraiment un son à lui, ce discret mélange de guitares et de synthés, tous gavés de chorus, qui a changé le son de la pop comme on le verra un peu plus bas.
Ce son irréel, on l'entend sur "Sister", tellement dépouillée et émouvante qu'on croirait une compo d'Alex Chilton, mais là encore avec un chant de crooner et toujours cette voix poétique et éraillée, qu'on associe avec Pete Doherty. Côté folk, on a aussi une folle cavalcade quasi uniquement instrumentale de 7 minutes pour "Moonlight On The River", expérimentale comme peut l'être une des autres grosses influences en termes de son pour la pop moderne : Connan Mockasin.
Mac DeMarco
Et puis il y a les chansons à dominante synthétique, souvent stellaires, d'une beauté irréelle et nocturne, proches du dernier Homeshake (normal, Pete Sagar est son claviériste attitré), voire même du dernier Tame Impala. Ces sons presque chillwave ou vaporwave de claviers détunés apportent un côté vraiment déchirant aux morceaux concernés, sur un album déjà bien intimiste et émouvant même sur les morceaux plus folk. On parle des merveilleuses "For The First Time", "Dreams For Yesterday" qui sonne très musique de films, l'aquatique et dramatique chanson "One More Love Song", entre piano bar jazz et Beatles période Abbey Road. Et puis surtout la merveilleuse "On The Level", électro-funk froid ultramoderne immédiatement obsédante, comme si Dr Dre avait co-produit le New Order des débuts. Un classique instantané. Comme "Watching Him Fade Away", suite d'accords renversante au son tellement bossé qu'on dirait du James Blake apaisé, assortie d'un chant dépouillé de DeMarco.
Un grand album à écouter ici. Et comme je l'ai dit, le tandem DeMarco/Mockasin a révolutionné le son de la pop, et je vais vous en donner un exemple tout de suite avec le disque d'infinite bisous, projet du britannique basé en France Rory McCarthy, qui a joué de la guitare pour Mockasin et de la basse pour DeMarco (on ne fait pas plus direct comme lien !).
infinite bisous - W/Love (2017)
Le combo synthés détunés / électro caressante et mélancolique (ici bien représentée par la superbe "Brake"), guitares pleines de chorus et voix trafiquées comme chez LA Priest et Soft Hair que je viens d'évoquer est poussé à son paroxysme via la créativité de McCarthy, qui y infuse des éléments funk/rnb à la Sly Stone / Bootsy Collins sur un thème classique pour un expatrié ("Lost In Translation /1" et "/2"). Il s'y permet même une outro synthétique quasi gospel.
C'est d'ailleurs un miracle qu'un bassiste et guitariste aussi doué soit également génial claviers et électronique en mains, comme sur "Naughty Tears" qui incorpore les textures IDM dans une pop cinématographique comme peu de gens en dehors de Air savent le faire, ou sur le japonisant "Teen Sex", dans l'esprit du dernier Cornelius. Ou sur "The Past Tense", proche de LA Priest et James Blake, avec là aussi des influences nippones.
Rory McCarthy
Vous entendrez bien la parenté avec DeMarco sur des titres comme l'excellentissime "Confused Porn", mais vous y découvrirez surtout la voix unique d'un artiste qui, comme la plupart des gens qu'on a cité depuis tout à l'heure, est trop malin et créatif pour se limiter à un plagiat, mais sait comme tous les grands puiser dans les bonnes idées des autres des bases solides pour y exprimer sa propre sensibilité. Et parfois, il s'en affranchit carrément comme sur "Why Should I?" qui ne ressemble à personne d'autre, ce mélange de rnb et d'électro-rock lo-fi permettant mille dosages inédits, du DAMN. de Kendrick Lamar qui en était gavé à Homeshake en passant pas infinite bisous, la moitié du label Stones Throw et Jakob Ogawa comme nous allons le voir après. Autres morceaux aliens : "Terminally (Lovesick)", jazz-folk futuriste en avance de quinze ans sur tout le monde, et "Life + You", tube underground qui devrait être un tube tout court.
Bref, c'est un super bon disque. A écouter absolument (ici par exemple), et à chérir. Comme le très bon EP du jeune (19 ans!) norvégien Jakob Ogawa, sur lequel nous allons maintenant nous attarder.
Jakob Ogawa - Bedroom Tapes (2017)
Alors là, ça va être simple : c'est un énorme chef-d'oeuvre d'électro-pop avec un chant rnb divin. Claque immédiate de la syncope sensuelle de "Up And Away", d'une douceur vocale quasi jazz, à "Let It Pass", un des meilleurs singles de ces dernières années, aussi bien écrit qu'un Beatles, aussi pur qu'un Beach House et aussi bien chanté qu'un disque de la Motown.
Mais tout le reste est à niveau : le duo masculin/féminin avec Clairo "You Might Be Sleeping" est exquis, bon comme un classique pop et moderne dans l'exécution, "Perfect Sweet Boy" est réminiscent de DeMarco, Mockasin, Bon Iver et Prince en même temps, donc il ne peut être que bon, et "Next To Me" met en avant le côté funky et crooner agile d'Ogawa, passant d'une voix basse au fausset en un instant et avec grâce.
Jakob Ogawa
Un seul regret (enfin deux) : que la belle "You'll Be On My Mind" (2016) et surtout la merveilleuse "All Your Love" (2017), rivalisant presque avec "Let It Pass", ne soient pas présentes sur l'EP. Sinon, c'est une vraie perle que cet EP beau à pleurer, en écoute par là.
Alex








