Les aventures musicales de deux potes

Les aventures musicales de deux potes

mercredi 13 septembre 2017

DeMarco & Co 2017 : Mac DeMarco, Infinite Bisous & Jakob Ogawa - L'influence DeMarco/Mockasin


Mac DeMarco - This Old Dog (2017)

  Un album de Mac DeMarco, c'est toujours un événement. Pas pour des raisons extra-musicales, pas pour son charisme un poil slacker dans l'esprit, pas pour le retentissement médiatique (relatif, on parle d'une presse très spécialisée). Mais parce que chacun de ses disques est impeccable, suffisamment différent du précédent et réalisé avec un soin total pour susciter un intérêt toujours renouvelé. Pour This Old Dog, un déménagement a forcé l'artiste à ré-enregistrer des chansons jouées depuis longtemps et déjà présentes sous formes de démos, ce qui n'est pas dans sa façon de travailler habituelle très spontanée. Il en résulte une collection de chansons très travaillées, avec un soin apporté à chaque détail. Et ça s'entend dès "My Old Man", au texte très personnel et bien foutu, qui annonce bien la couleur du disque : folk avec des petites touches synthétiques. 

  Plus proche des précédentes sorties dans l'esprit, "This Old Dog" est une magnifique ballade downtempo qui, malgré sa guitare réminiscente de la pop-rock indé futée et créative des années 90, Pavement et Elliott Smith en tête, doit presque plus aux crooners des années 30-40 qu'à tout ce qui a suivi. Un peu comme "Baby You're Out", country-folk imprégnée de psyché doux façon Donovan et d'une créativité vocale assortie d'une folie attachante rappelant Harry Nilsson. Les légères touches de clavier et les percus discrètes mettent bien en valeur le génie du songwriting initial. Autre influence qu'on n'aurait pas imaginée, Paul Simon (voire ses descendants de Vampire Weekend), flagrante dans l'écriture souple, pop au parfum de classique "One Another", qui se paie également des inflexions vocales à la Dylan (retrouvées sur "A Wolf Who Wears Sheeps Clothes") et une guitare à la Doobie Brothers sur la fin. Le folk-rock FM sous-estimé de ces derniers infuse également le beau "Still Beating". Mais la force de DeMarco, c'est que ça ne sonne jamais rétro ou vintage, il a vraiment un son à lui, ce discret mélange de guitares et de synthés, tous gavés de chorus, qui a changé le son de la pop comme on le verra un peu plus bas.

  Ce son irréel, on l'entend sur "Sister", tellement dépouillée et émouvante qu'on croirait une compo d'Alex Chilton, mais là encore avec un chant de crooner et toujours cette voix poétique et éraillée, qu'on associe avec Pete Doherty. Côté folk, on a aussi une folle cavalcade quasi uniquement instrumentale de 7 minutes pour "Moonlight On The River", expérimentale comme peut l'être une des autres grosses influences en termes de son pour la pop moderne : Connan Mockasin.

Mac DeMarco

  Et puis il y a les chansons à dominante synthétique, souvent stellaires, d'une beauté irréelle et nocturne, proches du dernier Homeshake (normal, Pete Sagar est son claviériste attitré), voire même du dernier Tame Impala. Ces sons presque chillwave ou vaporwave de claviers détunés apportent un côté vraiment déchirant aux morceaux concernés, sur un album déjà bien intimiste et émouvant même sur les morceaux plus folk. On parle des merveilleuses "For The First Time", "Dreams For Yesterday" qui sonne très musique de films, l'aquatique et dramatique chanson "One More Love Song", entre piano bar jazz et Beatles période Abbey Road. Et puis surtout la merveilleuse "On The Level", électro-funk froid ultramoderne immédiatement obsédante, comme si Dr Dre avait co-produit le New Order des débuts. Un classique instantané. Comme "Watching Him Fade Away", suite d'accords renversante au son tellement bossé qu'on dirait du James Blake apaisé, assortie d'un chant dépouillé de DeMarco.

 Un grand album à écouter ici. Et comme je l'ai dit, le tandem DeMarco/Mockasin a révolutionné le son de la pop, et je vais vous en donner un exemple tout de suite avec le disque d'infinite bisous, projet du britannique basé en France Rory McCarthy, qui a joué de la guitare pour Mockasin et de la basse pour DeMarco (on ne fait pas plus direct comme lien !).
infinite bisous - W/Love (2017)

  Le combo synthés détunés / électro caressante et mélancolique (ici bien représentée par la superbe "Brake"), guitares pleines de chorus et voix trafiquées comme chez LA Priest et Soft Hair que je viens d'évoquer est poussé à son paroxysme via la créativité de McCarthy, qui y infuse des éléments funk/rnb à la Sly Stone / Bootsy Collins sur un thème classique pour un expatrié ("Lost In Translation /1" et "/2"). Il s'y permet même une outro synthétique quasi gospel.

  C'est d'ailleurs un miracle qu'un bassiste et guitariste aussi doué soit également génial claviers et électronique en mains, comme sur "Naughty Tears" qui incorpore les textures IDM dans une pop cinématographique comme peu de gens en dehors de Air savent le faire, ou sur le japonisant "Teen Sex", dans l'esprit du dernier Cornelius. Ou sur "The Past Tense", proche de LA Priest et James Blake, avec là aussi des influences nippones.

Rory McCarthy

  Vous entendrez bien la parenté avec DeMarco sur des titres comme l'excellentissime "Confused Porn", mais vous y découvrirez surtout la voix unique d'un artiste qui, comme la plupart des gens qu'on a cité depuis tout à l'heure, est trop malin et créatif pour se limiter à un plagiat, mais sait comme tous les grands puiser dans les bonnes idées des autres des bases solides pour y exprimer sa propre sensibilité. Et parfois, il s'en affranchit carrément comme sur "Why Should I?" qui ne ressemble à personne d'autre, ce mélange de rnb et d'électro-rock lo-fi permettant mille dosages inédits, du DAMN. de Kendrick Lamar qui en était gavé à Homeshake en passant pas infinite bisous, la moitié du label Stones Throw et Jakob Ogawa comme nous allons le voir après. Autres morceaux aliens : "Terminally (Lovesick)", jazz-folk futuriste en avance de quinze ans sur tout le monde, et "Life + You", tube underground qui devrait être un tube tout court.

  Bref, c'est un super bon disque. A écouter absolument (ici par exemple), et à chérir. Comme le très bon EP du jeune (19 ans!) norvégien Jakob Ogawa, sur lequel nous allons maintenant nous attarder.



Jakob Ogawa - Bedroom Tapes (2017)

  Alors là, ça va être simple : c'est un énorme chef-d'oeuvre d'électro-pop avec un chant rnb divin. Claque immédiate de la syncope sensuelle de "Up And Away", d'une douceur vocale quasi jazz, à "Let It Pass", un des meilleurs singles de ces dernières années, aussi bien écrit qu'un Beatles, aussi pur qu'un Beach House et aussi bien chanté qu'un disque de la Motown

  Mais tout le reste est à niveau : le duo masculin/féminin avec Clairo "You Might Be Sleeping" est exquis, bon comme un classique pop et moderne dans l'exécution, "Perfect Sweet Boy" est réminiscent de DeMarco, Mockasin, Bon Iver et Prince en même temps, donc il ne peut être que bon, et "Next To Me" met en avant le côté funky et crooner agile d'Ogawa, passant d'une voix basse au fausset en un instant et avec grâce. 

Jakob Ogawa

  Un seul regret (enfin deux) : que la belle "You'll Be On My Mind" (2016) et surtout la merveilleuse "All Your Love" (2017), rivalisant presque avec "Let It Pass", ne soient pas présentes sur l'EP. Sinon, c'est une vraie perle que cet EP beau à pleurer, en écoute par là.


Alex


lundi 11 septembre 2017

The Drums - Abysmal Thoughts (2017)


  Je ne suis en général pas partisan du fait de lire les interview des artistes avant d'appréhender leur art, on a parfois trop d'explications qui désacralisent et démystifient trop la chose en y accolant des situations trop précises ou trop personnelles. Mais dans le cas de Jonny Pierce, seul membre encore à bord de The Drums, c'est tout l'inverse. A chaque album, ses anecdotes personnelles enrichissent sa musique. Il faut dire que le gars a du background : gay élevé dans une secte ultra de chez ultra (et chez les chrétiens US, y'en a des bien tarés), quitté successivement par deux piliers du groupe et amis très proches, ayant subi un divorce, il en a vécu des trucs. Et c'est toujours cette pop de fuite en avant, lumineuse et fragile dans un environnement sombre et oppressant, qu'il met en avant dans ce qui est désormais son projet solo. Pourtant, le son du groupe est inchangé, il est même radicalement moins électronique que sur ses merveilleux singles solo et sur les deux derniers disques (Encyclopedia surtout). 

  Les guitares post-punk et le chant accrocheur de Pierce guident l'auditeur dans les soubresauts rythmiques hérités des 80's, de Joy Division aux Chameleons en passant par Gang Of Four, The Jesus & Mary Chain, les Cure et toute la scène mancunienne. Et c'est la recette gagnante des trois premiers morceaux du disques, sublimés par la voix et le songwriting impeccables de Jonny : "Mirror", et "I'll Fight For Your Life", à la rythmique sèche quasi country et aux touches électroniques plus audibles, qui caractérisent bien la fuite en avant dont je parlais, et "Blood Under My Belt", digne successeur aux tubes "Let's Go Surfing" et "Money".

  Les guitares retrouvent à nouveau ce son plus américain, un poil country/folk, sur "Heart Basel", sous la pulsion coldwave intacte, ainsi que sur "Shoot The Sun Down" où l'aspect synthétique renforce la comparaison avec des groupes comme les Horrors et le Joy Division tardif, et enrichit le son d'une manière dramatique et bienvenue. Des ouvertures, il y en a aussi sur la new wave revisitée façon dub de "Head Of The Horse", sur le mid-tempo "Are U Fucked" à la limite de la dissonance et à la variation de rythme appréciable et théâtrale, dans les synthés marrants de "Rich Kids", ou sur la très étrangement mixée "Your Tenderness" aux accents électro aquatique et jazz easy listening façon Sting. Il y a même une chanson folk, "If All We Share (Means Nothing)", entre Sufjan Stevens, Panda Bear et Joni Mitchell. Et grâce à ces petites touches, même si le son reste très homogène, et si les chansons peuvent se ressembler pour une oreille non avertie, les hooks de chaque morceau, même sur les morceaux plus classiquement post-punk à guitares comme "Under The Ice" ou "Abysmal Thoughts" (qui a quand même des accents africains), sont uniques et mémorables, chacun à leur façon, derrière ces saccades rythmiques propulsives. Et chacun est indispensable à faire de cet album une grande réussite pop et rock.

  Je vous conseille donc vivement l'écoute de cette perle, impeccable de bout en bout, de la part d'un des meilleurs groupes de ces dix dernières années, et l'un des rares à savoir faire de la qualité guitare en main et à rameuter des jeunes en même temps avec une musique aussi personnelle. A écouter ici.

Alex

samedi 9 septembre 2017

BabX - Ascensions (2017)


  BabX, c'est l'auteur-compositeur-interprète et compositeur de génie qui m'a conquis en 2013 avec Drones Personnels, son 3e disque déjà, un album sensible, puissant et touchant, d'un raffinement inédit. Mais j'avais déjà entendu sa patte derrière certaines des meilleures chansons de Camélia Jordana ou Julien Doré. Sur l'album de 2013, on entendait beaucoup de Bashung, de Christophe, de Manset, de tout ce qui s'est fait de mieux en pop française en fait. J'étais passé complètement à côté de Cristal Automatique 1 (2015), autre bon album, beaucoup plus sombre et violent, empruntant au post-punk ou aux musiques de film, à la valse, et à la pop pré-Elvis marquée par le jazz, avec un axe rock indé lo-fi (façon Alister), aux thèmes poétiques sombres proches dans l'esprit des Fleurs du Mal, d'ailleurs les morceaux ont des titres évocateurs quant aux origines du projet, celui-ci mettant en musique leurs textes : "Arthur Rimbaud", "Charles Baudelaire", "Jean Genet"...

  Et si j'évoque ces albums, c'est que Ascensions est un mélange harmonieux des deux, de l'écriture ciselée, douce et profonde de Drones, et de la puissance sombre de Cristal. Et ce dans une optique jazz parfois préfigurée dans ces albums, notamment dans ce dernier. Le mariage entre une chanson française de haute volée et un jazz sobre et intègre fait des étincelles : les deux premières parties d'"Omaya", ode à une figure de la résistance face à l'OEI, rivalisent de beauté : poésie sèche, accords austères, liquides et froids, batterie pleine de poussière et de mémoire, avant le premier zénith poétique et musical du disque : la partie 3 d'"Omaya", à la beauté saisissante, immédiate, glaçante, paralysante et obsédante. Un sommet de chanson française. Digne du Barbara le plus hanté, le plus habité, et du Bashung bluesy, marécageux et roots des dernières années. 

  Un "Psaume" païen vocoderisé moquant le Dieu Argent plus loin, on tombe sur le deuxième paroxysme de la beauté froide du disque, "L'homme de Tripoli", où la voix irréelle de BabX évoque un mélange de Christophe, Michel Berger, François & The Atlas Mountains et Manset, issue d'un vieux vinyle qui grésille et produite par l'ingé son de Cigarettes After Sex. Et la musique, obsédante, blanche, souligne la beauté macabre, ironique, empathique avec les victimes et sans pitié avec les puissants irresponsables du texte, délivré avec une diction implacable et transcendé par un refrain aérien. Là encore, c'est indépassable.

  Le blues francophone de BabX illumine la fin de disque, avec un enchaînement plus apaisé entre "Le Déserteur" et "Alpiniste", expérimental et pop façon Petit Fantôme avec toujours ce jazz nocturne et carnassier, encore plus noir que le chef-d'oeuvre méconnu de Raphaël, Super Welter. Et le disque se clôt par deux collaborations. Tout d'abord, "Tango" avec Mujahin Hajana au chant, superbe morceau façon Trenet ou Gainsbourg période "La Javanaise", avec un jazz aussi libre que rassembleur dû au merveilleux groupe et Supersonic, qui tient quand même son nom d'un album de Sun Ra. Puis une reprise de la "Trilogie Omaya" avec rien de moins que le légendaire Archie Shepp au saxophone. 

  Bref, un chef-d'oeuvre absolu, un des meilleurs albums de l'année, voire le meilleur, sans aucune hésitation. Qui touche des sujets graves, profonds, et importants, et les traite via le prisme de l'art avec grâce et une implacable rigueur. Et que vous vous devez d'écouter, par exemple ici.

alex


jeudi 7 septembre 2017

Timber Timbre - Sincerely, Future Pollution (2017)


  On avait adoré Hot Dreams (2014), précédent album des canadiens de Timber Timbre, et le moins qu'on puisse dire c'est que son successeur, Sincerely, Future Pollution, sorti en début d'année, est à la hauteur des attentes. Si je parle du précédent, c'est que cela a une incidence sur ce disque : en effet, avec Hot Dreams, le groupe avait été au bout de son idée de ce qu'était un disque parfait en termes de composition, d'arrangements, de son, de jeu. Et la critique avait justement suivi, le disque récoltant des louanges assez unanimes. Mais le problème posé est le suivant : comment, quand on pense avoir atteint son sommet personnel, quand les objectifs qu'on s'était fixés sont tous atteints et qu'on touche l'idée qu'on avait de la perfection, comment continuer ? Aller plus loin ? Mais vers où ? Se répéter ou se réinventer ?

  Le groupe a eu une idée simple, radicale : changer de grille de lecture, de référents esthétiques. Jouer avec des codes musicaux qui ne leur sont pas naturels, qui ne font pas partie de ce qu'ils considèrent être le bon goût. Et pour Timber Timbre, ça veut dire jouer du rock FM 80s. Mais attention, ils ont fait cela avec leur patte, et ont incorporé certains éléments dans leur son sans se laisser dépasser par eux. C'est donc une totale réussite, qui évite la redite et leur permet d'accoucher d'un nouveau grand disque de rock indé.

  Le bal commence par la superbe "Velvet Gloves & Spit", avec un duo basse batterie hyper simple soutenant un orgue dramatique et une nappe de synthé au son bien années 80. Le rendu sonne quelque part entre Nick Cave et The War On Drugs, dans cette espèce de variété rock américaine influencée par Springsteen à son plus solennel et synthétique, et par le Bob Dylan d'après Blood On The Tracks, et qui rappellera également la pop radiophonique mais authentique des Dire Straits et de Peter Gabriel. On pensera aussi au second album d'Arcade Fire. Le morceau est vraiment porté par une simplicité et une évidence mélodique et harmonique touchantes, ainsi que par le merveilleux chant à la diction poétique et incarnée à la fois. Bref, le morceau est excellent.

  "Grifting", quant à elle, sonne comme lorsque les musiciens de prog pop des années 80 s'inspiraient du funk et abusaient des synthés ; mais là encore, en gardant la composition et la section rythmique dans une zone minimaliste, on évite tout excès ou toute surenchère inhérente au prog et on reste dans une zone où le songwriting pop-folk domine encore. Finalement, c'est assez proche du Bowie de Let's Dance. Bowie, dont la grande force a été de savoir plaquer ses superbes chansons pop sans les dénaturer sur n'importe quel style musical. L'instrumental "Skin Tone" quand à lui évoque les meilleurs passages du glam rock synthétique très européen voire français de L'Homme à la Tête de Chou de notre Gainsbourg national, de Bashung ou de Housse de Racket.

  "Moment" retrouve la grâce du premier morceau, entre classe à la Richard Hawley, climats électroniques et pop-rock éthérés et intenses comme sur les derniers Nick Cave, et même une utilisation du vocodeur, dont on gage qu'il appartient aux gimmicks sonores que le groupe s'est "forcé" à utiliser, ainsi que le solo de guitare shred, les effets de batterie énormes à la Phil Collins et les arpèges de synthés sur ce final décidément too much, mais bien foutu.

  La suite, elle, est bien plus sombre. "Sewer Blues" rappelle encore la noirceur épique de Neon Bible, avec son beat martelé presque coldwave et sa basse stroboscopique pulsant sous le mix. Il y a un côté crooner synthétique dark, presque Suicide, dans ce morceau. On entend les fantômes rockabilly dans l'écho synthétiques, cachés derrière la reverb... On retrouve une boîte à rythme et une nappe d'orgue minimaliste façon Martin Rev sur "Western Questions", et toujours cette voix de crooner magnifique et ce songwriting impeccable. Proche, dans les sonorités, le quasi instrumental suivant (le chant n'intervient que tard), "Sincerely, Future Pollution", qui donne son titre à l'album, est davantage bruitiste et industriel, plus rêche, sec et post-punk, et porte donc admirablement bien son titre.

  La ballade "Bleu Nuit" repose sur un beat disco downtempo, un synthé bien baveux mais jouant une suite d'accords déstabilisants, et un vocodeur doublé par un synthé mais dont le rendu sonne presque comme un saxophone (à moins que ça n'en soit un ?). Le morceau est totalement inattendu, beau, accessible et étrange à la fois, et il tombe à pic. On sent que l'album a été construit comme un tout tant les enchaînements sont naturels et les ambiances complémentaires. Plus qu'une ultime ballade, "Floating Cathedral" la magnifique, façon variété pré-Elvis, avec ces choeurs doo-wop romantiques et cette guitare mi-surf mi-rockab de lover, et puis ce chant principal très Lou Reed dans les couplets et très Hawley dans les refrains de ce disque urbain (à l'image de la pochette grise et nostalgique) qui sonne assez new-yorkais malgré la nationalité canadienne de ses auteurs. Une des plus belles chansons d'un disque qui ne contient que de ça. 

  Bref, vous l'aurez compris, je suis totalement sous le charme de cette merveille de disque (à écouter absolument par ici), et je vous encourage à lui (re)donner une chance. Un des grands disques de 2017, je vous l'assure.

A bientôt !

Alex



mardi 5 septembre 2017

Damso - Ipséité (2017)


  Un jour il faudra que je vous reparle de Batterie Faible (2016), la précédente mixtape de Damso, qui n'a de mixtape que le nom vu la qualité du projet. J'étais dans la phase d'assimilation du disque, si bien qu'il n'a pas fini dans mon top de l'année alors qu'il l'aurait dû. Des productions qui rivalisent avec le meilleur de ce qui se fait dans le monde, un flow vraiment personnel avec une voix très intéressante, un sens du détail dans le mix qui fait mouche et une vraie plume acérée, même s'il est vrai qu'elle trempe souvent dans la violence, ce qui a retardé ma pleine et entière acceptation du style Damso. Mais une fois cette barrière franchie, c'est brillant, absolument brillant. Et le plus fou, c'est qu'avec Ipséité, son dernier album, il a réussi à franchir une étape supplémentaire et à défoncer le rap game francophone, commercialement comme artistiquement. Sur un album, il y a plus de qualité, d'homogénéité, d'originalité et de soin apporté que sur la totalité des projets rap fr du même calibre commercial.

Damso - Nwaar Is The New Black

  Cet album est plein de bangers, il commence lourd et sombre avec "Nwaar Is The New Black", et emporte tout le monde avec la prod bondissante de "Quedu saalVie" et son flow empruntant parfois à la scène rnb de Toronto, riche de ses influences caribéennes, jamaïcaines, africaines et US. Les intrus sont originales, implacables et portent un flow plus assuré que jamais déversant les jeux de mots, les références érudites et les punchlines avec la même agilité. On a une once de trap (et de cloud rap) sur "Mosaïque Solitaire", et dieu sait que c'est dur de réussir à faire de la trap en français sans tomber dans les vieux clichés comme Kaaris. Et que c'est encore plus dur de faire fonctionner un changement de beat comme celui qui se profile à 2', c'est une vraie symphonie rap à la prod ultra moderne, très électronique mais tellement vivante et consciente de l'histoire de la musique populaire mondiale qu'elle sonne vivante, finalement elle aurait pu être sur DAMN., le dernier Kendrick Lamar, tellement elle est bonne. Et on ressent la recherche musicale lors du dernier changement de rythme, lorsque le beat est porté par un clavier vaporeux, digne d'une BO de film d'horreur des années 70-80, et qu'il joue des arpèges baroques inattendus sur un disque rap de ce calibre. Un peu comme le clavier réminiscent de l'électro du début des années 2000 de "Dieu Ne Ment Jamais", plus mélodique et mélancolique, qui rappelle les prod blingbling mais percutantes de Booba sur des morceaux comme "N°10".

BOOBA - N°10 (2004)

  Et puis il y a ce tube électro-dancehall, "Signaler", absolument imparable, qui dans le genre vaut bien mieux que le "One Dance" épuisant de Drake, et chasse carrément sur le même terrain que les meilleurs tubes dansants de ce dernier, comme "Controlla", et aurait été dans un monde un monde parfait un tube planétaire. Une des chansons de l'année. Qui introduit la face la plus calme et pop de l'album, très accrocheuse, comme sur "Kiétu", porté par de délicats arpèges, et là encore très intéressant dans son tiraillement entre un côté hyper tubesque, rnb, doux, hyper bien produit et exécuté, avec un hook mémorable, et un côté très sombre dans l'écriture et en filigrane dans la prod qui reste marquée par une trap sans concessions, comme sur "Gova", morceau sans pitié qui ne fait que dans le dark, un peu plus unidimensionnelle du coup mais ça passe quand même, d'autant qu'elle introduit bien l'autre tube du disque : "Macarena".      

Damso - Macarena

  Ce titre raconte avec brio un triangle amoureux, avec Damso dans le rôle de la troisième roue du carrosse, avec une vraie subtilité d'écriture malgré les punchlines salaces, qui rend cette histoire très crédible et touchante. La prod ultra mélodique, empruntant à l'électro chill mélodique et nostalgique et prenant appui sur des bases rythmiques trap imparables, et le refrain fédérateur finissent d’asseoir ce morceau comme un tube incontestable. En plus le clip, comme souvent avec Damso, vaut vraiment le détour et explose la concurrence en termes de qualité, à la fois d'écriture et visuelle. 

  Dur de suivre un tel morceau, et "Dur d'être Père" a du mal à tenir la comparaison, même si ses guitares afro-pop (dues à Youri), son flow nonchalant et son synthé virevoltant sont bien sympathiques. Ce léger ventre mou de l'album continue avec "Kin La Belle", là aussi sympathique chanson afro-pop hésitant dans les paroles comme la musique entre chant et pop, et rap, sympathique dans son genre mais ne tenant pas totalement la comparaison avec le reste du disque, thématiquement et musicalement très différente. Peut-être que ces deux morceaux et le tube un peu facile "Lové", auraient dû être sur un petit EP à côté, étant globalement moins bonnes et dans un trip beaucoup plus ensoleillé que la majorité du disque. 

  De même que "Noob Saibot", qui est un peu top grossièrement trap française, même si elle introduit bien un grand morceau assez sombre dans un genre plus cloud rap, "J Respecte R", impeccable musicalement malgré un déluge de vulgarité.

Damso - J Respecte R

   Puis on finit sur "Une Âme Pour Deux", morceau assez étrange voulu comme un film, avec pas mal de références, très travaillé mais que j'apprécie diversement selon les réécoutes. Je vous laisse le découvrir, étant donné l'importance de l'"histoire" dedans, je me dois de ne rien spoiler. 

  Bref, entre cet album et le bon tube "Vitrine" paru sur l'album de Vald, Damso a pris la tête du rap français, commercialement et artistiquement, et c'est une très bonne nouvelle pour les mélomanes, ce type surnageant à mille lieues au dessus de la concurrence en termes qualitatifs. Je vous encourage donc à écouter l'album ici si ce n'est pas déjà fait.

Vald & Damso - Vitrine (2017)


Alex


dimanche 3 septembre 2017

Futuro Pelo - Swamp & son remix par Lewis Ofman (2017)

Futuro Pelo - Swamp (2017)

  "Swamp" est un excellent morceau de Futuro Pelo sorti cette année. Son chant principal à la Kevin Morby / Adam Green est soutenu par des choeurs à la "McCartney chantant du blues-rock", une orchestration pop-rock rythmée et jouissive, pleine de soul et tellement triturée par l'électronique qu'elle est comme remixée en direct. On pense beaucoup aux expérimentations de McCartney II, qu'on adore ici. On a même une voix féminine à la fin qui déclame quelques mots en français. Car oui, l'artiste est français, et vous le connaissez. Après avoir côtoyé la scène rock indé française (Mano Negra, Wampas), Benjamin Sportès de son vrai patronyme avait pondu en 2008 sous le pseudo Sporto Kantès, un tube électro-pop-rock nommé "Whistle", que vous avez forcément entendu quelque part ces 9 dernières années :

Sporto Kantès - Whistle (2008)

  Cet héritage "rock indé français" se retrouve davantage dans le morceau "Bluff", avec Agnès Aokky, qui vaut le détour, et qui est proche dans la démarche du travail du très recommandable Alister

Futuro Pelo & Agnès Aokky - Bluff (2017)

  Et "Swamp", que j'aime beaucoup, vous l'aurez compris, a connu cette année même un remix à la hauteur du titre original, signé par Lewis Ofman que l'on ne présente plus ici (si vous ne le connaissez pas, cherchez son nom dans la rubrique "Par Artiste" sur la droite de cette page, et vous pourrez découvrir nos chroniques de ses morceaux et EP ainsi que l'entretien que nous avons eu avec lui).

Swamp - Lewis Ofman Remix (2017)

  Le remix opte pour un angle très intéressant, plus aérien, moins fun et plus émouvant que l'original. Les accords cotonneux de Lewis Ofman insistent sur le côté chillwave et psychédélique de l'original (les choeurs rappellent MGMT), et l'intensité va crescendo dans une deuxième partie digne du meilleur de l'easy listening italien des années 60-70. Bref : du très bon.

  Le label Pain Surprise a donc fait un merveilleux travail en remettant sur le devant de la scène Benjamin Sportès, dont l'EP Bluff sorti il y a peu sous le nom de Futuro Pelo vaut vraiment l'écoute (je vous le recommande), et Lewis Ofman a offert un mix alternatif merveilleux de la meilleure chanson du lot. Bref, tout va bien dans le meilleur des mondes.

Alex






vendredi 1 septembre 2017

Les Chansons de l'été 2017 #5 : The Horrors - Something To Remember Me By (2017)

The Horrors - Something To Remember Me By (2017)

  Les électro-rockeurs gothiques de The Horrors sont un des groupes les plus passionnants des années 2000-2010, en tous cas un de mes favoris, et leur dernier single est excellent. "Something To Remember Me By" évoque la synthpop dark des 80s, Depeche Mode, Pet Shop Boys et Soft Cell, mais surtout les géniaux Human League dont nous vous avons déjà parlé ici.

The Human League - Don't You Want Me (1981)

  Dans ce groove synthétique, il y a aussi un peu du génie de la production néo-80's des Daft Punk que l'on a récemment entendue sur le désormais éternel "I Feel It Coming" de The Weeknd, ou sur quelques chansons du dernier Arcade Fire produites par Thomas Bangalter.

The Weeknd ft Daft Punk - I Feel It Coming (2016)

  Ce titre a, outre un puissant pouvoir de faire remuer la tête, un parfum épique, accentué par sa longueur, qui rappelle la grande oeuvre du groupe à ce jour, le magistral "Sea Within A Sea", un de mes morceaux préférés ever. Je vous conseille également "Machine" l'autre single issu du prochain album du groupe, V, qui va sortir bientôt, parti quant à lui dans une direction indus 90s mais avec un côté glam lyrique presque britpop, vaguement psyché, un peu comme si les britanniques nous faisaient le lien entre le stupre sulfureux et pailleté de Suede et l'implacable noirceur mécanique de Nine Inch Nails ou des trois derniers Depeche Mode.

The Horrors - Machine (2017)

Alex